IL SE BROUILLE
merdick, qui ne voulut pas que je lui retinsse une chambre ailleurs que chez elle, et elle y resta dix jours.
Ces dix jours ne furent pas mal employés de part et d'autre. Madame de Sommerdick goûta bientôt le petit babil de ma femme, dont même elle fit en peu de temps sa confidente; car, dès au bout de trois jours, je fus fort surpris qu'au sortir de table, après dîner, madame de Sommerdyck, ayant emmené ma femme dans sa chambre, elle lui conta, comme je l'appris bientôt, toute l'affaire de d'Àllonne, mais tout autrement qu'elle s'étoit passée; en un mot, rien moins que comme une vision que je m'étois de moi-même mise dans la tête. Ma femme, qui ne reconnaissons nullement mon personnage dans ce rôle, voulut aussitôt prendre congé de madame de Sommerdick pour me venir joindre, dans l'impatience de voir ce que j'aurois à dire ; de quoi cette dame, ne faisant nul doute : « Ah! mon « Dieu, lui dit-elle, vous voulez aller redire tout cela à votre « mari; mais je vous prie de n'en rien faire. — Bien que tout « de ce pas, Madame, avec votre permission, lui dit ma femme; « je ne reconnais point du tout là mon mari, et je suis bien aise « de lui donner lieu de se faire mieux connoître à vous-même. » Ma femme vint donc incontinent me retrouver, et d'abord : « Quelle belle affaire, me dit-elle, est-ce donc que celle que ma- « dame de Sommerdick me vient d'apprendre? M. d'Allonne « nie comme beau meurtre tout ce que vous lui faites dire et « faire ; seroit-il bien possible que vous eussiez imaginé une « telle chose? M. d'Allonne, m'écriai-je, nie de m' avoir parlé de « rien! nous allons voir beau jeu. » Et là-dessus je me mets en train de quitter ma femme comme elle venoit de faire auprès de Madame de Sommerdick ; elle me voulut retenir, comme Madame de Sommerdick lui avoit fait, et le tout pour les mêmes raisons, savoir que tant d'éclaircissement ne feroit que gâteries affaires; que d'Allonne, étant un homme ancré de longue main à la cour, et moi un inconnu et sans appui, ce seroit pot de terre contre pot de fer, etc. Mais je ne voulus rien écouter non plus
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que ma femme n'avoit lait, et je passe aussitôt à l'appartement de madame de Sommerdick, qui, m'ayant confirmé [a chose, « Madame, lui dis-je, je ne laisserai jamais là une affaire de « cette nature; toute la grâce que je vous demande, c'est de « faire en sorte que M. d'Allonne et moi vidions notre différend < en votre présence; vous verrez bientôt qui aura perdu ou « gagné. » Madame de Sommerdick fit tout ce qu'elle put pour me faire changer de dessein, mais je n'en voulus jamais démordre. Je parlai à M. de Sommerdick, qui s'étoit déjà moqué de l'affaire, jugeant bien d'où le coup partoit, et que monsieur son beau-frère ne s'étoit pas fait grand scrupule de lui enlever un domestique dont il étoit content pour en faire sa cour à leur commun maître. Je me fis présenter à M. d'Owerkerke luimême pour le supplier de me mettre en état de me justifier devant lui; mais ce seigneur, qui étoit le véritable et premier ressort de tout ce mouvement, se donna bien de garde d'en venir avec moi à un si entier éclaircissement, et se contenta de me dire que je n'avois que faire de me mettre en peine, et qu'il ne seroit pas davantage parlé de tout cela, comme en effet il n'en fut rien dit depuis. M. d'Allonne se donna bien de garde de se trouver jamais tête à tête avec moi, et ce froid dura cinq ou six ans. On verra par la suite comment nous nous rapprochâmes, et depuis cela nous ne nous fuyons plus aux occasions. A dire le vrai, je portois fort impatiemment dans l'abord le refus qu'on me faisoit de nous faire paroître, M. d'Allonne et moi, l'un devant l'autre ; mais je me remis bientôt par la considération de ce que les fuites de ma partie étoientun visible gain de cause pour moi, car le peu de ménagement que M. d'Allonne me gardoit étoit une preuve toute visible que, s'il eût eu de quoi me couvrir de confusion, il ne m'auroit nullement épargné, et qu'au contraire la science certaine, ou pour mieux dire la conviction qu'il avoit de son tort, l'empêchoit de me donner sur lui une victoire si assurée ; mais, pour le justifier autant qu'il se peut, de toute cette conduite, et principalement afin
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de montrer qu'aujourd'hui je ne conserve pas ie moindre chagrin de cette affaire, je déclare que non-seulement je le reconnois pour un très galant homme, mais que même de la manière dont chacun sait qu'on vit dans les cours, il lui étoit presque impossible de s'empêcher de faire ce qu'il fit ; l'éclaircissement que je demandois ne pouvoit se faire sans que toutes choses, étant bien éclaircies, M. d'Owerkerke et M. de Sommerdick en vinssent au coupe-gorge; ce grand inconvénient étoit éludé par un démenti à moi donné de tout ce que j'avois dit et fait ; ainsi on y obligea M. d'Allonne, qui ne put pas s'en défendre: tout ce qu'à la plus grande rigueur on pourroit lui reprocher, seroit cette terrible hardiesse de démenti contre sa conscience; mais la cour et la théologie ont des principes entièrement opposés. En un mot, j'ai pour mon particulier seul quatre exemples de personnes de grande qualité, toutes fort sages, fort vertueuses, et d'une singulière piété, personnes d'ailleurs qui n'ont jamais eu aucune relation ensemble, lesquelles, en des occasions très délicates, m'ont également dit, en me confiant de certains secrets : « Au reste, ne dites cela à personne, car, « à toute extrémité, je vous déclare que, si vous le faisiez, je « vous en donner ois le démenti. » Voilà donc comment le monde est tourné, et M. d'Allonne, dans toute cette histoire, ne me fit que ce que presque tout le monde fait, et, encore une fois, je ne lui en garde aucun ressentiment.
Ma femme, comme j'ai dit, ne demeura que dix jours avec moi ; je la reconduisis jusqu'à Rotterdam, où je lui dis adieu en la mettant dans la barque de Bois-le-Duc, le vendredi 13 juin; et quinze jours après, j'allai à Spyk avec toute la famille de M. de Sommerdick, où je restai jusqu'au 29 septembre que je retournai seul à la Haye, huit ou dix jours avant que la famille y revînt.
Dans le petit voyage que j'avois fait à Rotterdam pour y embarquer ma femme de la manière que j'ai dit, je restai trois ou quatre jours dans cette ville, qui furent employés à voir