‹ Mâemoires inâedits et opuscules de Jean RouChapitre 122 sur 188 · JEAN ROU CONTRIBUE · texte numérisé non relu

JEAN ROU CONTRIBUE

J'entrai avec M. Paetz en de très grands détails sur tout ce qui regardoit M. Jurieu; et M. Paetz, à qui cet illustre étoit déjà un peu connu de réputation, m'engagea à lui proposer la vocation de Rotterdam. Je témoignai à M. Paetz que par les propres intérêts de mon cœur et de mes affaires, aucune proposition ne me pou voit être plus agréable que celle-là, mais que je n'y prévoyois pas de petites difficultés. « M. Jurieu, disois-je « à M. Paetz, est actuellement dans une académie célèbre où il « tient sans contestation le premier rang; il est appelé à Gro- « ningue, autre illustre académie, où on lui promet des postes « fort distingués; il a refusé Rouen (1), l'une de nos plus consi- « dérables Eglises en France, où on lui faisoit aussi espérer de « très grands honneurs; ainsi, je n'oserois lui proposer une voce cation de simple pasteur à Rotterdam, où même, selon la cou- « tume reçue dans ces provinces, il lui faudroit céder le pas à « un M. Piélat que, sans doute, vous m'avouerez, Monsieur, être « fort au-dessous de lui ; ainsi, je ne me trouve pas peu embar- « rassé. — Si c' étoit, me dit M. Paetz, le dernier de tous ces in- « convénients qui fût principalement capable d'arrêter M. Ju- « rieu, il ne seroit pas impossible d'y remédier. Je ne suis « pas véritablement en état d'ériger une académie en cette « ville, et même pareille chose est comme absolument impos- « sible par toute la Hollande ; mais je me ferois bien fort de « faire établir ce qu'on appelle une école illustre (2), et cela,

(1) Nous lisons dans la France protestante, que Jurieu accepta d'abord la vocation qui lui fut adressée par l'Eglise de Rouen, et qu'il se disposait à aller occuper la chaire qui lui était offerte, lorsqu'il reçut de divers côtés le conseil de sortir de France, pour échapper à la vengeance du clergé catholique, que ses derniers écrits avaient tout à fait exaspéré contre lui. C'est dans ces circonstances qu'il fut appelé à Rotterdam.

« Le départ de M. Jurieu de Sedan, son arrivée en Hollande, sa vocation à Groningue et son établissement à Rotterdam, sont des événements qui se suivent avec tant de rapidité et qui sont si fort enclavés les uns dans les autres, qu'on a de la peine à les arranger. » (Dict. de Chauffepié, art. Jurieu, note K.)

(2) C'est ainsi qu'on appelle en ce pays ce qui a le nom d'académie en France; car pour être appelé académie ici, il faut pouvoir conférer le degré de docteur en

a l'appel de bayle et jurieu. 187

« pour ainsi dire, du jour au lendemain. 11 n'y aurait à cela « qu'une difficulté, mais à laquelle vous-même dès cette heure, «pourrez peut-être nous indiquer un dénoûmcnt , vu les « grandes habitudes que je vois que vous avez parmi tous vos « Français; c'est que jusqu'ici il ne me paraît jour qu'à l'égard « d'un seul professeur, et il en faudroit tout au moins deux ; « M. Jurieu est tout trouvé en ce qui regarde la théologie, « pourriez-vous de même fournir quelqu'un pour la pluloso- « paie? — Oh! vraiment, Monsieur, repris-je, s'il ne tient « qu'à cela, je crois dès à présent avoir tout ce qu'il vous faut; « je connois encore, à Sedan, un des plus habiles hommes non- « seulement dans toutes les parties des belles-lettres, qui se « puisse trouver en France et peut-être partout ailleurs ; car, « pour ce qui regarde la philosophie, M. Bayle, qui est le per- « sonnage que j'ai en vue, se distingua avec tant de gloire, il « y a environ cinq ou six ans, dans la concurrence qu'il eut, « pour sa promotion, avec deux ou trois assez habiles compéti- « teurs, et en ce qui concerne les humanités, il parle et écrit si « purement et si facilement tant en grec qu'en latin, que je ne « crois pas qu'on pût aisément trouver son pareil sur tous ces « deux articles. — Eh bien, me dit M. Paetz, si vous pouvez « me mettre en état de compter sur ces deux messieurs, je « m'engage de ma part à procurer l'érection d'école illustre « dont je vous ai parlé. » La chose fut donc dès l'heure comme arrêtée entre M. Paetz et moi, et j'écrivis dès le même jour à M. Jurieu, lui remettant le soin d'agir auprès de M. Bayle, qui étoit le philosophe et le philologue que j'avois en vue. Ma sollicitation réussit; j'en fis le rapport à M. Paetz, dans une nouvelle promenade que je fis exprès de Spyk à Rotterdam, pour mettre la dernière pierre à l'édifice que j'avois si heureusement commencé et avancé ; car tout ce manège de ci-dessus avec M. Paetz ne se fit pas dans une seule entrevue, mais en

toutes facultés, et être ce que vous appelez université. » (Lettre inédite de Bayle à son père, citée par A. Sayous, Hist. de la littérature française à l'éiranger.)

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