‹ Mâemoires inâedits et opuscules de Jean RouChapitre 123 sur 188 · PORTRAIT DU CARACTÈRE · texte numérisé non relu

PORTRAIT DU CARACTÈRE

plusieurs, à diverses reprises; conclusion, que j'eus ordre de mander tout à fait M. Jurieu et M. Bayle (1), qui, en effet, arrivèrent à Rotterdam avant la fin de Tannée 1681.

A peine M. Jurieu étoit-il arrivé et établi à Rotterdam, aussi bien que son illustre collègue, avec qui il étoit alors étroitement uni d'estime et d'amitié (état bien éloigné de ce qui arriva depuis), que madame de Sommerdick et moi nous nous brouillâmes pour des sujets assez légers, et pour F éclaircissement desquels il fallut que M. Jurieu intervînt.

Quelque délicate que soit la tractation d'une matière comme celle-ci, les règles de sincérité que je me propose d'y suivre, font que je ne balance point à y entrer; mais pour cela il me faut employer deux mots à donner ici le véritable caractère de M. et de madame de Sommerdick (2).

Le premier étoit de ces hommes roides et comme tout d'une pièce, qui ne savent ce que c'est que de gauchir ni de fléchir ; brave, mais un peu téméraire ; homme de bien sans doute, mais qui n' étoit pas de la morale la plus rigide ; de très bon sens et d'assez grand esprit, mais sans façon, et à qui la nature toute seule, sans l'aide d'aucun art, avoit donné presque tout ce qu'il

(1) Des Maizeaux, dans sa Biographie de Bayle, ne présente pas les choses de la même manière; il dit qu'un jeune homme de Rotterdam, M. Van Zoelen, parent de M. Paëtz, qui avait logé avec Bayle à Sedan, fut la cause de son appel à Rotterdam, et que ce fut Bayle à son tour qui fit venir Jurieu, alors son ami et son collègue à l'académie de Sedan. — M. Sayous a inséré dans son Histoire de la littérature française à l'étranger une lettre inédite de Bayle, écrite à son père peu de temps après son arrivée en Hollande ; nous y lisons : « M. Van Zoelen a mis tellement M. Paëts dans nos intérêts, qu'il travailla à faire une place de ministre pour M. Jurieu dans l'Eglise française, et à faire naître l'envie au magistrat d'ériger

ici une école illustre. » « Il fit si bien qu'il fit déclarer par le magistrat au

consistoire qu'il falloit appeler M. Jurieu, ce qui a été exécuté. A mon égard, il m'a fait donner le titre de professeur en histoire et en philosophie, dans la nouvelle école illustre. »

Il nous paraît difficile défaire concorder exactement le récit de notre auteur avec les témoignages également dignes de foi que nous venons de rapporter ; aussi, sans mettre en doute sa véracité, sommes-nous disposé à croire qu'il s'est exagéré à lui-même la part d'influence qu'il a pu avoir dans ces pourparlers.

(2) Voir la note de Bayle sur M. et madame de Sommerdick, dans son Dictionnaire, art. Aarsens,

liK M. I>K SOMKSRDICK. 189

\ avoit de bon en lui; homme entièrement ennemi de la bagatelle et du faste, jusque-là qu'il alloit, sur cet article, à un excès qui ne se pouvoit pas aisément approuver; j'en marquerai deux ou trois traits, après avoir dit au préalable qu'il n'étoit nullement propre à la cour, à cause de ces qualités roides dont j'ai parlé, ce qui iaisoit qu'il n'y étoit guère aimé, et que pour lui il ne s'y plaisoit point du tout; homme au reste absolu dans ce qu'il vouloit, sans que personne eût le crédit de lui en faire rien rabattre et qu'il étoit fort âpre sur le point de l'intérêt, toutes qualités qu'on reconnaîtra dans les deux ou trois traits que j'ai promis et que voici:

Comme six ou sept mois après ses noces, faites en France, il emmenoit sa nouvelle mariée dans son pays, il y eut une gelée si forte que tout le Rhin étoit glacé jusqu'à pouvoir souffrir les plus pesants charrois. M. et madame de Sommerdick arrivèrent avec tout leur train sur les bords de la Meuse, dans l'endroit où cette rivière est le plus au large, savoir, vers Rotterdam et Yzelmonde, et étant sur le point de la passer dans leur carrosse à six gros chevaux en un temps où le dégel approchoit, en sorte que plusieurs trains avoient déjà renoncé à l'entreprise de ce passage, madame de Sommerdick, quoique tout effrayée et en pleurs, ne put jamais obtenir de son intrépide époux qu'on prît un autre chemin. « Vous vous moquez, « Madame, répondit M, de Sommerdyck, il ne faut pas avoir « de ces faiblesses; allons, allons, touche, cocher, etc. » Le cocher toucha donc, mais en tremblant lui-même, voyant la glace trembler et craquer sous les roues du carrosse et les pieds des chevaux; et la vérité est que dès le lendemain matin il n'y avoit pas un seul glaçon sur toute la Meuse. Voilà le premier trait, et qui regarde la valeur téméraire. Le second que je vais dire regarde l'aversion de toute sorte de parure, et l'empire absolu dans toutes ses volontés. M. de Sommerdick étant arrivé en Hollande, mesdames ses sœurs mirent dans l'esprit de sa femme (qu'elles voyoient aimer autant le faste et l'é-

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