‹ Mâemoires inâedits et opuscules de Jean RouChapitre 128 sur 188 · ROU SE BROUILLE AVEC ELLE · texte numérisé non relu

ROU SE BROUILLE AVEC ELLE

« rendant justice, en votre présence, à son grand cœur et à sa « droiture. » Au travers de toute l'apparence flatteuse qu'il y avoit là en faveur de madame de Sommerdick, elle sentit bien le trait lardant qui étoit caché dessous, et depuis cela nous ne fîmes plus que nous tenir chacun sur nos gardes ; et enfin , comme madame de Sommerdick ne cher choit qu'occasion de me faire querelle , elle se plaignit un jour que je traitois trop son fils en enfant, ne l'entretenant que de prières, de psaumes et de catéchisme, au lieu qu'elle s'attendoit que je lui apprendrois la philosophie, et surtout les mathématiques, sa principale partie; sur quoi je répondis que M. de la Platte (1) étoit encore bien jeune, et principalement bien novice dans la religion , qui cependant doit être la plus grande affaire d'un chrétien ; que, par conséquent, j'avois cru qu'avant que de lui embarrasser l'esprit de choses au-dessus de sa portée, il étoit à propos de lui faire connaître son Créateur, et l'accoutumer à le prier, le craindre et le servir; que c' étoit là, selon moi, la première et principale base d'une bonne éducation, et sur laquelle, par-dessus toutes choses, il falloit fonder, après quoi tout l'édifice ne pouvoit manquer d'être ferme; que, cependant, je n'avois pas laissé de lui donner déjà quelques leçons de logique les moins abstruses, et que le reste viendroit ensuite. « Mais, « me dit madame de Sommerdick, je m'étonne qu'entre les par- « ties de la philosophie vous ayez commencé par la logique que « j'apprends être fort épineuse; j'aurois cru que les mathéma- « tiques dévoient aller devant, après quoi on iroit aux autres «parties. — Madame, répondis- je, nous parlons de philo- « sophie et non pas de mathématiques, qui sont des choses « bien différentes. — Mais, reprit madame de Sommerdick, « les mathématiques ne sont-elles pas une des principales par- « tics de la philosophie? — Non, Madame, à prendre le mot « de philosophie de la manière qu'il se prend dans les écoles. — « Ah! vraiment, dit-elle, vous me tenez là un plaisant dis-

(1) Seigneur de la Plaate, c'était un des titres de la famille Aersens.

OCCASION T)E LEUR MESINTELLIGENCE. 107

« cours : les mathématiques ne sont pas une des parties de la «( philosophie! Vous montrez bien que vous ne vous y entende/. « guère vous-même, et je ne m'étonne pas que vous vous en « fassiez si peu d'affaire auprès de mon fds. — Madame, re- « pris-je, je ne me pique pas d'être en état de monter en chaire « pour dicter un cours de philosophie dans les formes; mais, « du moins, n'ai-je pas oublié que quand on me fit faire le mien « on me fit commencer par la logique, continuer par la physique « et finir par la morale et par la métaphysique, le dernier des- « quels termes vous a peut-être imposé, à cause de quelque res- « semblance qui, sans doute, vous a fait prendre mathématique « pour métaphysique. »

Le silence, qu'en rougissant un peu, madame de Sommcrdick vint à garder tout d'un coup, me fit comprendre qu'elle avoit encore senti ce nouveau trait, et que je lui avois mis le doigt sur la plaie, c'est-à-dire l'avois fait apercevoir elle-même de sa bévue.

Il étoit difficile que nous durassions longtemps dans une situation si gênante : M. Jurieu, qui étoit arrivé depuis peu pour remplir le poste que je lui avois ménagé à Rotterdam, ne fut pas longtemps sans venir à la Haye, et par conséquent sans voir madame de Sommerdick, qui aussitôt ne manqua pas de s'ouvrir à lui sur le dégoût qu'elle avoit pris de moi; mais j'avois eu le soin de le préparer à un tel entretien, et ainsi le coup ne porta pas comme on s'y attendoit. M. Jurieu ne laissa pas cependant de me marquer les principaux sujets de plainte que l'on faisoit contre moi : savoir que je ne songeois qu'à mes études particulières, et négligeois entièrement celles de mes jeunes élèves ; sur quoi je priai M. Jurieu d'offrir à madame de Sommerdick de m'obligera rendre compte devant elle de la manière dont j'occupois le temps de messieurs ses fils. Elle donna dans l'innocent piège que je lui tendois; je dis innocent, parce que j'étois fondé en raison, et qu'il n'y a rien de plus légitime que de prouver notre droit lorsqu'on nous veut mettre dans le

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