PORTRAIT ET CARACTERE
au préjudice do sa beauté que ce changement arriva, étant certain qu'elle l'a conservée jusqu'à la mort (1). En voilà assez pour l'extérieur de madame de Sommerdick; ce qui regarde l'âme et l'esprit me donnera un peu plus d'occupation, et d'abord je dirai que, distinguant comme je fais ces deux parties, en ce qui regarde l'intérieur de cette dame, ce que j'ai à dire de l'âme ne lui sauroit être qu'avantageux, puisqu'elle avoit au fond et de la piété et une véritable crainte de Dieu; et que si, dans ce que j'aurai à toucher du caractère de son esprit, il vient à se rencontrer quelque chose qui semble contraire à ce que j'avance là, cet inconvénient ne résulte que de cette distinction que je prétends qu'il faut faire entre cœur et esprit, puisqu'ici par l'âme j'entends le cœur, et tout le monde convient qu'autres sont les vices du cœur et autres les vices de l'esprit. Madame de Sommerdick, donc, avoit de l'esprit, mais cet esprit n'étoit pas juste, et il y entroit bien du faux ; ce qui venoit d'un manque de bons modèles, cette dame ayant toujours été élevée en province auprès d'une mère qui n' avoit jamais, ou du moins que fort peu pratiqué la cour, et que pour ce qui la regarde en particulier, lorsqu'elle vint en Hollande, elle se laissa trop aisément prévenir d'estime en faveur d'un homme qui n'avoit que du brillant et point de solide, toutes choses dont on a eu des preuves dans les traits qui ont été marqués ci-devant (2). Voilà déjà un des côtés défavorables de l'esprit de madame de Sommerdick, et voici l'autre : C'étoit une légèreté de langue qui, sans qu'elle eût un véritable dessein de faire du mal au\ gens, lui faisoit dire d'eux au premier venu tout ce qu'elle en savoit; étant entièrement du caractère de ceux qui, ne trouvant personne sur qui mordre , se donneroient plutôt le coup de dent à eux-mêmes que de le manquer le moins du monde sur qui que ce fût. Je ne fus pas longtemps sans que cette dame, si
(1) Bayle nous apprend qu'elle mourut à la Haye, l'an 1G95 ou environ.
(2) Témoin tyorïoge de la Providence et l'entrée du soleil dans le signe de la. Vierge. Voyez page 172 ci-dessus. [Noie de Causeur.]
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confidente, me donnât des marques de ce faible, et elle y fut principalement portée par le désir de faire plutôt pencher mon admiration vers elle que du côté de son mari, à qui elle ne pou-? voit Souffrir que je donnasse aucun encens. Aussi est-ce proprement d'ici qu'il faut prendre révoque delà brouillerie qui enfin nous sépara; car, pour ne pas renvoyer cela plus loin, comme un jour (pic nous étions à table, M. de Sommerdick fut venu à tenir un discours qui me charma, ne pouvant retenir en moi-même ce que j'en sentois : « Monsieur, lui dis-je, il y a là « et de la délicatesse d' esprit, et de la grandeur d'âme, et de « la droiture de cœur ; et ce n'est pas la première fois, si vous « voulez bien me permettre de le dire, que j'ai, avec plaisir, « remarqué eu vous cette noblesse de sentiment. » Et comme, en disant cela, croyant plaire à la femme de celui de qui je paraissois avoi? si bonne opinion, je me tournai vers elle comme pour en remporter son agrément, je la vis, au contraire, rougir et m'aperçus bientôt de mon erreur. J'en doutai encore bien moins, lors qu'étant tous levés de table, et moi étant resté seul a ut madame de Sommerdick, dont le mari étoit passé à son appartement : « Vous croyez, me dit-elle, avancer fort vos « affaires en cajolant comme vous faites M. de Sommerdick; « mais vous n'y entendez rien, car, quand une fois vousm'au- « rez mise en état de ne me plus soucier de vous, il ne faut pas « que vous vous imaginiez que M. de Sommerdick se brouille « avec moi pour vous garder contre mon agrément. — En vé~ « rite, .Madame, répondis-je, je suis bien éloigné des bas senti- « inents dont je vois avec douleur que vous me croyez capable; « car, bien loin que j'aie dessein entre vous et monsieur votre « m ri de plaire à F un aux dépens de l'autre, qu'au contraire j'ai « cru me concilier réciproquement par un seul trait vos bonnes « grâces à tous deux, comme ne doutant pas, que tout de « même que If. de Sommerdick n'est pas plus aise que lorsque « j'exalte devant lui \otre esprit et votre beauté, je ne pouvois « de même, .Madame, mieux faire ma cour auprès de vous qu'en