RÉPONSE DE CHRISTINE
« m'offenscr de votre refus, je me trouve engagée à vous re- « mercier de me l'avoir donné avec tant d'honnêteté. Cepen- « dant, je vous dirai que le choix que j'ai fait du sieur de Bré- « mont étoit fondé sur ce qu'il m'a servi quelques années avec « beaucoup de iidélité, et qu'il étoit un Français exilé sans re- « tour, qui a passé une si grande partie de sa vie parmi vous, « que je le croyois naturalisé. J'ignorois aussi la déclaration de « la guerre, et, quelques lumières que Dieu m'ait données pour « prévoir de fort loin tous les grands mouvements de l'Europe, « je vous avoue que je ne croyois pas que la France, quelque « puissante qu'elle soit à présent, vous déclarât la guerre en « un temps où elle se trouve tant d'ennemis sur les bras, qui « ne sont pas à mépriser; et, bien que je pusse vous être ga- « rante de la fidélité du sieur Brémont, j'entre toutefois dans « vos justes sentiments en une matière si délicate, parce que « je serois inconsolable si un homme dépendant de moi vous « pouvoit donner quelque ombre de soupçon, quoique fort éloi- « gné de la vérité. Ce doute m'oblige à souscrire au refus que « vous m'avez fait, sans m'en offenser, puisque ma grandeur et « votre honnêteté me rendent invulnérable; vous priant de « faire la grâce au sieur Brémont de ne lui pas faire souiFrir « aucune autre mortification que celle de ce refus, dont je le « consolerai par d'autres emplois qui ne lui seront pas moins « honorables. Je connais ma faute, qui est d'avoir pris cette « résolution en un temps où la gloire et la fortune avoient éloi- « gné de vous mon cousin, M. le prince d'Orange. Son auto- « rite m'auroit peut-être obtenu de vous la grâce pour le sieur « Brémont, que je n'exigerai plus, entrant entièrement dans « vos sentiments, et priant Dieu qu'il vous ait en sa sainte et » digne garde.
« Messieurs, votre bien bonne amie,
« Christine-Alexandre.
« Et plus bas : André Galdenblad.
« Borne, ce 22 janvier 1689. >»
LA CHARGE DK TRANSLATKUH DEVIENT VACANTE. 259
Me voici au temps de ma dernière installation, dont voici l'histoire en peu de mots : Comme Son Altesse monseigneur le prince d'Orange avoit eu la bonté de me permettre de l'avertir du premier poste compétent qui viendroit à vaquer, ainsi que je l'ai dit ci-dessus, je pris, un peu avant l'expédition d'Angleterre, occasion de quelque occurrence de cette nature pour aller faire un tour à Loo (1), où toute la cour étoit alors, afin de rafraîchir à Son Altesse le souvenir de ses obligeantes promesses. M. Bentinck, qui fut depuis comte de Portland, m'obtint une audience particulière du prince, vers qui je fus introduit sur les sept heures du soir. Son Altesse étant seule auprès de son feu, et m' étant approché sur un signe qu'elle m'en fit : « Monseigneur, lui dis-je, il y a environ six ans que « Votre Altesse, en me procurant le poste dont je jouis encore « par sa grâce, me fit l'honneur de me dire qu'elle ne le faisoit « que par provision, et jusqu'à ce qu'il se présentât quelque « chose de plus proportionné aux bonnes intentions dont il lui « plaisoit de m'honorer, et que j'eusse seulement le soin de lui « en donner avis. Une telle occasion, Monseigneur, est comme « toute prête, et la liberté avec laquelle je me présente ici n'est « qu'un effet d'obéissance aux ordres qu'il vous a plu de me « donner. Je ne crois pas que le sieur Van der Meulen(2) aille « désormais bien loin, selon ce que tout le monde en dit. — « Demain matin, me dit Son Altesse, Zuylem vous donnera une « lettre de moi au Pensionnaire ; ayez soin de la retirer. » Le sieur de Zuylem (3) me donna en effet dès le lendemain la lettre de Son Altesse, que je montrai au sieur greffier sitôt que je fus de retour à la Haye, et il m'offrit obligeamment de la livrer
(1 ) Maison royale dans le Veluwe on Vélau , au nord ftArnheim, et magnifiquement bâtie par le prince. [Note de l'auteur.]
(2) Il ne mourut pas de cotte attaque-là ; mais il avoit des rechutes fréquentes, et la mortelle ne tarda pas beaucoup. [Note de l'auteur.]
(3) 11 étoit fils de M. de Zuylichem, et lui avoit succédé en la charge de secrétaire du prince. [Note de Vauteur.)