‹ Mâemoires inâedits et opuscules de Jean RouChapitre 165 sur 188 · ARISTON ET EUGÈNE · texte numérisé non relu

ARISTON ET EUGÈNE

Dialogue (1).

Ariston. — C'est nouveauté que de vous voir. Quel bon vent vous amène? Ne vous êtes-vous point égaré en venant ici, et avez-vous bien pu trouver le chemin de cette maison?

Eugène. — Je répondrai à votre surprise par une autre. D'où vient , s'il vous plaît, toute cette légende d'interrogations chagrines? Je lis dans votre pensée ; la rareté de mes visites vous tient au cœur. Mais, quoique je n'ignore pas les petits devoirs auxquels notre amitié m'oblige, croyez-vous, de votre coté, que je sois sans affaires ?

Ariston. — Je ne doute nullement qu'un homme comme vous n'en ait toujours de fort considérables; mais encore, oseroit-on vous demander quelles sont celles qui vous ont tant occupé?

Ei gène. — Mille tracas domestiques : notre deuil , l'équipage de mon petit homme, les lettres que nous avons eues à écrire, toutes les visites qu'il nous a fallu rendre, et plusieurs autres de cette nature-là.

Ariston. — Je reprends mes esprits. A vous entendre d'abord, je croyois que vous aviez les plus difficiles affaires du monde dans la tête, et qu'il ne s'agissoit pas de moins que de traiter en grand volume l'histoire miraculeuse du roi d'Angleterre, ou de faire le dénombrement des vertus de son illustre épouse.

Eugène. — Vous parlez bien à votre aise; mais vous, qui regardez aux autres de si près, pensez-vous qu'il n'y ait rien à vous dire? et, sans aller plus loin, croyez-vous que je n'aie pas sur moi de quoi vous payer en même monnaie , et que vous ne puissiez trouver, dans ce paquet que j'ai à vous rendre, des reproches aussi forts du moins que tous ceux que vous me venez de faire? Tenez, connaissez-vous bien cette écriture?

Yriston. — Ah! certes, ne fût-ce qu'en faveur de ce passeport, je vous pardonne tout. Il ne me pouvoit guère rien arriver de plus agréable qu'une lettre du cher Criton; et quand j'aurois une véritable querelle avec voust je couperois broche à toute dispute pour en venir plus promptement au plaisir

(1) Nous rappellerons que cette manière d'écrire sous forme de dialogue a été souvent employée vers la fin du dix-septième siècle ; c'est ainsi que le père Bouhours adopta pour un de ses ouvrages ( les Entretiens d'Ariste et d'Eugène) le titre même dont se sert ici notre auteur. On connaît les Conversations de mademoiselle de Scudéry, celles de l'abbé de Bellegarde, la Réponse aux Lettres provinciales dusieur de Montalte, ou Entretiens de Cléandre et d'Eudoxe (Bruxelles, 1697, in-8°, par le père Daniel) ; les Entretiens sur les sciences, etc. (Lyon, 1684, in-12) ; YEsprit de cour ou les Conversations galantes, dédiées au roy, par René Barry, ainsi que le Nouveau Journal de conversations, où les plu-f belles matière* fatemps sont agiter* de part et d'autre, par le même (Paris, 1675, in-t2),etC.,efc

que je m* propose dans la lecture de ee que vous m'apportez; je m'assure même que vous ne serez pas fâché d'en avoir votre part, et ne prendrez pas pour une incivilité si je lève ce cachet en votre présence?

Ariston. — Bien loin de cela, je vous le demande comme une grâce; et, pour continuer dans votre pensée, cela sera de ma part regardé comme le sceau de notre paix.

[Ariston lit sa lettre, puis reprend ainsi :]

Si vous ne m'avez point fait la supercherie d'ouvrir cette lettre avant que de me la rendre, vous avez un vrai esprit de python; car voilà justement, comme vous m'en aviez menacé, un procès dans toutes les formes.

Eugène. — Il n'étoit pas besoin de recourir à l'oracle pour faire une pareille prophétie. Ne vous ai-je pas déjà dit, il y a plus d'un mois, qu'on étoit fort scandalisé de votre silence, et qu'on se plaignoit hautement de ce que vous n'aviez point encore répondu à une grande lettre qu'on prétend de vous avoir écrite? Je crois bien, comme vous me l'avez dit, que vous ne l'avez pas reçue ; mais enfin, puisque on vous l'a fait dire, cela ne méritoit-il pas un bien petit mot de remercîment; et quand tout cela ne seroit pas, entre amis, se tient-on si fort sur le qui-vive?

Ariston. — Si je ne me sers pas de l'excuse légitime dont vous-même me fournissez l'idée, c'est que j'ai des raisons bien plus solides à vous donner de mon silence; et pour sortir de toute la petite chicane que nous nous venons de faire, sachez, notre cher, que Criton, en nous quittant, a emporté toute ma belle humeur et mon esprit, qu'il m'a laissé dans une consternation dont je ne suis pas encore bien revenu, et que, d'ailleurs, j'ai une grande honte que, faute d'occasion ou de moyens, il ne me soit pas encore arrivé de répondre à toutes les marques réelles que j'ai eues de son amitié, autrement que par de vaines paroles,

Sans jamais rendre, avoir toujours sa poche Des biens d'autrui pleine depuis le fonds.

C'est faire comme la cloche, Couverte et mise en haut, mais qui vous paye en sons.

Eugène. — Si de pareilles raisons sont recevables, il n'y a rien à quoi l'on ne puisse trouver des excuses; en un mot, voilà le refuge universel de tous les négligents. La plupart des amis sont comme les miroirs, qui ne conservent les images que de ce qui se tient devant eux; ou, pour me servir d'une de vos pensées, ils ne regardent les gens qu'en perspective, et (à leur égard) :

Dès qu'un objet s'éloigne de la vue, Tout aussitôt il diminue.

Ariston. — ,1'appréhendois, pour le compte de mes amis paresseux, une application un peu plus forte, et il me sembloit déjà sentir quelque odeur de melon.

Eugène. — Qu'entendez-vous par-là? Songe/vous que nous sommes

DERISION El l> Il GENE. 285

tantôt à la fin de décembre, et qu'il n'y a plus que de la neige a cueillir sur nos couches P Ariston. — Mais vous-même, ne vous souvenez-vous plus de ce quatrain

que je vous cliautois il y a quelque temps :

Il en est, cher Eugène, Des vrais amis ainsi que du melon, On en éprouve une douzaine, Avant que d'en trouver un bon (1).

Eugène. — Chansons que tout eela. Si vous n'avez rien de meilleur à me dire, je ne vois pas une si grande apparence que vous pensez à notre réconciliation ; ainsi , je vois bien que c'est à moi à en chercher l'expédient. En voici un que j'imagine. Laissons là, si vous m'en croyez, vous les justifications, moi les censures; et, sans discontinuer l'entretien que nous avons commencé au sujet d'un si parfait ami, prenez votre épée, et. allons décoiffer quelque part une bouteille à sa santé.

Ariston. — Il n'est pas nécessaire d'aller chercher un autre champ de bataille pour répondre à votre défi. Encore que je ne puisse pas dire, comme le gras chanoine du Lutrin, que

Vingt muids ranges chez moi font ma' bibliothèque,

il y a derrière ce gros in-folio que vous voyez une pucelle qui, si je ne me trompe, vaut bien la peine qu'on la courtise; je puis même vous dire qu'elle sort de très bon lieu, et ce n'est pas un préjugé fort désavantageux pour son honneur que d'être venue jusqu'ici aussi pure et entière qu'elle est encore au sortir d'un magnifique sérail.

Euoène. -- Quel apologue me contez-vous là? Tout ce que vous dites est un mystère pour moi.

Ariston. — Si ceci vous semble une énigme, j'en serai bientôt l'Œdipe. Vous n'ignorez pas, sans doute, que le roi a sacrifié toutes ses provisions de cave pour être bues ici à sa santé, et que Sa Majesté a donné ordre qu'on en fît une espèce de libéralité publique. 11 est tombé chez moi quelques légères gouttes de cette abondante pluie, et l'obligeant Acis m'a ménagé trois

(1) Saint-Amant, dans sa pièce du Melon, veut qu'il soit

Aussi bon qu'il a belle monture, Et qu'on ne trouve point en lui Le défaut des gens d'aujourd'hui...

(Œuvres complètes de Suint-Amant, éd, Ch.-L. Livet, coll. Jannet, Paris, 1855, t. I, p. 199.)

Mais notre auteur cite plutôt ici ce quatrain connu:

Les amis de l'heure présente Ont le naturel du melon :

Il faut en éprouver cinquante Avant d'en rencontrer un bon.

on quatre bouteilles, dont voiei la dernière : je ne la saurais vider dans une plus agréable occasion, et puisque je vous l'ai indiquée d'abord sous l'idée d'une donzelle, vous voulez bien que nous fassions ici les funérailles de sa virginité? Holà! petit garçon, rince-nous deux verres, et m'apporte ici cette langue et ce chanteau de Roquefort qui sont au fond de la cave. Tenez, notre cher, prenez-moi ce bouillon; s'il vous empoisonne, je ne vous survivrai pas de beaucoup ; allons ,

Sans tarder il nous faut boire A celui qui, si souvent, Nous fit d'heureuse mémoire Chanter et trinquer d'autant.

Eugène.—- 11 n'y a rien de plus raisonnable; car je vous jure que c'est un galant homme, et si l'heureux temps de nos petites fêtes passées revenoit encore, elles devroient toutes se célébrer en son honneur. Mais je crains fort que nous ne revoyions plus de ces pâtés si friands que nous ne connoissions, pour le dire ainsi, que par son moyen, et que tant de perdrix dodues ne soient des oiseaux à jamais envolés pour nous.

àriston. — Ne songeons plus au passé ni à ce qui est de nos intérêts propres; réjouissons-nous seulement de ce que nous n'avons perdu notre excellent ami que pour son bien et pour rétablissement de sa fortune, dont nous devons souhaiter de plus en plus l'augmentation ; ou, afin de remonter plus haut, songeons que, s'il nous a été enlevé, ce n'a été que par le tourbillon du plus miraculeux événement qui se soit jamais vu dans le monde, et pour la glorieuse exaltation d'un prince et d'une princesse qui font aujourd'hui le bonheur et l'admiration de FEurope, comme ils sont l'ornement et la gloire de leur siècle.

Eugène. — Puisque insensiblement vous avez élevé la simplicité de notre conversation jusqu'à la majesté du trône, il est bien raisonnable que nous saluions la santé des augustes têtes qui le remplissent avec tant d'éclat.

Ariston.— -Si je vous dédis, que ce soit là mon dernier verre. Allons, pavillon bas!

Buvons à ce couple royal Qui de Minerve et Mars les merveilles rassemble ;

Que béni soit leur lien conjugal!

Que d'eux naisse bientôt quelqu'un qui leur ressemble !

Eugène. — Vous voilà dans votre élément, car j'ai toujours remarqué que vous n'êtes pas plus aise que quand on vous donne matière à célébrer Tes vertus du grand Guillaume et de V incomparable Marie. Je ne sais si je me trompe, mais je gagerois bien qu'un homme à qui la plume démange si fort n'est pas sans avoir dcjà quelque ouvrage sur le métier à l'honneur de personnes si accomplies. Dites-moi tout de bon, ne pensez-vous point à laisser quelque monument de votre zèle, aussi bien que de votre admiration, pour ne rien dire des engagements particuliers de votre reconnaissance?

d'aristom et d'eu GENE. 287

Ariston. — Raillez-vous de ma plume tant qu'il vous plaira ; mais croyez que, si je me sentois les ailes assez fortes, je ne voudrois pas prendre un moindre vol ; qu'ainsi ce sera plus manque d'esprit que manque de cœur, si je ne fais rien paraître, et que mes écrits, s'il ne tenoit qu'à l'ardeur de ma passion,

Des plus fameux auteurs de Grèce et d'Italie Surpasseroient autant les éloges plus hauts, Que s'élève le prix de Guillaume et Marie Au-dessus de celui des plus grands des héros.

Eugène. — Ce que vous dites là est assez juste ; mais ce n'est pourtant pas me répondre, et cela seroit bon si je ne me souvenois pas d'un certain jour que je vous surpris le pinceau, pour ainsi dire, à la main, et l'esprit fort attaché sur l'un des deux grands objets dont nous parlons; croyezvous donc que j'aie oublié cette première stance d'une ode dans laquelle vous entrepreniez de faire le portrait de la reine?

Fidèle et chaste Renommée, Endosse l'aile, prends le cor, Chante à la cour, sonne à l'armée, Qu'on va revoir le siècle d'or ; Répands de l'illustre Marie Tout ce que l'univers publie, Et fais connaître à nos neveux Que son mérite et que sa gloire Ont de la Fable et de l'Histoire Terni l'éclat le plus pompeux.

Aristo.w — Quelles idées me rappelez-vous là? L'ouvrage dont vous parlez n'est qu'un avorton, duquel on peut dire aussi bien que de celui du fameux sonnet, mais à un tout autre égard,

Qu'il mourut avant que de naître ;

cequej'avois commencé de cette pièce ne me satisfit point moi-même, et de plus vous avez peut-être su par quelle singulière aventure j'abandonnai tout ce dessein.

Eugène.— Je ne me souviens point d'en avoir jamais ouï parler, et vous m'obligerez de me l'apprendre.

Ariston. —Je vous avouerai, puisqu'il le faut, qu'ayant été toute ma vie passionné pour les vertus extraordinaires, je n'eus pas plus tôt, à mon arrivée dans ces provinces, connu toutes celles du prince et de la princesse, que je me mis en tète d'en faire une espèce de peinture; et, comme la promenade fournit à la rêverie une plus grande abondance de pensées que toute autre sorte d'étal, je pris un jour le chemin de cette charmante maison du Bois, dont les nouveaux embellissements, s'ils n'avoient pas été à nos yeux agences de la propre main des Grâces, seroient capables de la faire passer en notre esprit pour un pur enchantement des fées. La solitude du lieu, la

forte applcatioe de mon esprit, le petit exercice que j'avois fait pour arriver jusque-là, le gazouillement de quelques oiseaux qui se dispuloieiit le prix à quelques pas de moi, tout cela, dis-je, m'assoupit insensiblement comme je repassois quelques stances qui étoient déjà fort avancées. J'avois déjà parcouru la majesté du port de cette princesse, la richesse de sa taille, cet air aisé, quoique grand, qui accompagne toutes ses actions; et, comme il faisoit alors un des plus beaux jours du monde, et que le soleil jetoit dans ce moment-là un feu extraordinaire, je m'abandonnois avec plaisir à la contemplation de ce bel astre, comme pour puiser dans la source même de ses rayons quelques traits vifs qui pussent se rapporter mieux à ceux de l'éclatante beauté que j'avois en vue; en un mot, j'avois déjà représenté l'extérieur de sa personne, et allois entrer dans le détail des trésors de son àme et de son esprit : sa pureté, sa modestie, sa candeur, sa charité, et généralement toutes ses autres perfections, lorsque, en étant comme englouti, insensiblement la profondeur de ma méditation me jeta, comme je vous ai marqué, dans celle d'un véritable, sommeil ; et, à peine Morphée eut-il versé sur moi le premier de ses pavots, que, l'imagination prévenue des agréments du lieu que j'avois choisi pour ma retraite, il se lit tout d'un coup une espèce d'enchantement en mon esprit. Une petite éminence au pied de laquelle je m'étois assis, sur le bord du canal qui environne ce beau pavillon dont je vous ai parlé, me fut d'abord un Hélicon, le canal lui-même un Permesse; une pauvre rosse cadenassée, que j'avois vue brouter l'herbe il n'y avoit qu'un moment, me parut un Pégase avec ses ailes; en un mot, je me vis transporté sur les terres d'Apollon : ce dieu lui-même s'apparut à moi, et me trouvant des tablettes à la main, me demanda, comme par une espèce de droit seigneurial, le sujet de ma rêverie. Je ne lui en fis pas de mystère; mais lui aussitôt, me regardant avec un air d'indignation et de mépris : « Téméraire! » me dit-il,

Quelle audace est la tienne, De toucher aux attraits d'une divinité ? Laisse à Clio ton entreprise vaine, Et te repens de ta témérité.

Conclusion, qu'il me lit connaître que ce n'étoit point à un mortel comme moi à entamer les éloges de la reine; que lui-même, tout Apollon qu'il éloit, n'étoit point un trop habile peintre pour travailler à un tableau de cette importance-là, qu'il prenoit donc sur lui le soin de cette entreprise ; et, m'emportant mes tablettes, il disparut de devant moi, me laissant dans une telle surprise, que m'en étant réveillé, je reconnus à la vérité l'erreur de mon songe ; mais je demeurai néanmoins si convaincu de la témérité de mon dessein, que je résolus fortement de ne penser pas davantage ni au portrait de la princesse, ni à la célébration de ses vertus, mais de me contenter d'en être toute ma vie l'admirateur.

d'aRISTON Kl hl.ii.l.M. ^80

Les vertus de Màhik S'éplucheroient en vain ;

si de les parcourir quelqu'un avoit envie, Il eu auvoit jusqu'à demain.

Eugène. — Voilà des sentiments aussi dignes de vous que des deux grands objets qui vous les inspirent, et c'est dommage que le marquis de la Min e, de qui je vous entends tous les jours dire tant de bien, et pour son propre mérite, et principalement à cause du zèle dont vous dites qu'il est pénétré pour son illustre reine, n'est témoin présentement de ce qui se passe entre nous, il trouverait bien moyen d'en taire un grand plat à celte charmante princesse ; car, quoiqu'elle ait encore cette vertu, entre mille autres, de n'être point du tout avide d'encens, il y a toujours quelque innocente satisfaction à se voir bénir d'un chacun.

Ariston.— Je vous avouerai, puisque le nom de ce gentilhomme, dont, pour le dire en passant, vous voulez bien que je vous porte la santé, vous est venu si à propos dans l'esprit, que j'ai été tenté cent fois de lui écrire, tant pour lui marquer en particulier combien je l'honore, que pour le supplier de trouver une occasion naturelle de représenter à Leurs Majestés la mortification où je suis de ne pouvoir regarder que comme une témérité trop audacieuse la pensée de leur faire connaître que mon cœur est pénétré de la plus vive et de la plus humble reconnaissance, et que, après ce que je dois à Dieu, je ne pense rien qu'à ce que je leur dois.

Eugène. — Cette pensée est fort innocente, et je ne doute pas que si vous en touchiez deux mots à Criton dans la lettre que je veux bien me promettre que vous lui écrirez, ce seigneur venant à le savoir, comme sans doute Criton ne manqueroit pas de le lui dire, il ne vous rendit ce bon office avec joie. Dans cette pensée, je consens de bon cœur à vous faire raison de sa santé.

Ariston. — Vous ne sauriez m'obliger davantage. Allons, vivat!

Qu'à l'honneur de La BAuce, Sans qu'il en reste rien., Ce rouge bord se suce; Il le mérite bien.

Eugène. — Tout cela est le plus joli du monde, mais, ne vous en déplaise, il me semble que voilà tantôt bien sucé.

Ariston. — Franchement, vous ne vous en avisez pas mal à propos; car je m'aperçois qu'insensiblement nous avons entin mis notre belle à la raison, et que la voilà à peu près dans l'état que nous nous étions proposé.

Eugène. — Cette petite défaillance ne s'accorde pas mal avec le dessein que j'avois déjà formé depuis quelques moments de vous laisser en repos; il se fait tard, et je serois bien aise que le peu qui vous pourra rester de cette soirée fût employé par vous à dresser un petit narré de tout ce que nous venons de dire; car, si vous m'en croyez, voilà une occasion fort na-

tu relie de mettre fin, sans trop de fatigue, à votre long silence, puisque, si vous voulez seulement donner quelque ordre à toute cette conversation, je vous garantis que Crilon vous tiendra quitte de toute autre lettre.

Ariston. — Ne pensez pas vous moquer, je roulois déjà ce projet dans mon esprit; et, sans aller plus loin, je me contenterai dès à présent de griffonner par avance, en guise d'enveloppe, ce petit mot de superscription et d'envoi :

A Criton, le fidèle, Dont est de tout son cœur, Ariston; plein de zèle, Très humble serviteur.

Je ne cherchai point d'autre finesse pour le succès, tel quel, de cette lettre, en ce qui regardoit l'honneur d'être vue de la reine que de l'envoyer tout droit à celui à qui, dans le fond, elle étoit écrite, laissant à sa discrétion d'en user comme il jugeroit à propos, et de prendre ses mesures, son temps et ses introducteurs ou médiateurs, puisque, quant à lui, il ne pouvoit pas aller de plain-pied jusqu'au dais; et l'on peut croire que les choses étant dans cette situation je n'étois pas sans impatience de recevoir des nouvelles. Cependant je ne saurois dire, sans douleur pour mon ami, par quel accident le coup manqua ; mais enfin il manqua, et, comme je ne savois rien du véritable dénoûment, je me mis dans l'esprit que peut-être Griton, en voulant prendre langue, se seroit adressé à de ces sortes d'esprits qui n'entendent rien au secret de savoir rire à propos. Dans cette incertitude, étant un jour en visite chez M. d'Ablancourt, à

(1) N. B. Sur le jusqu'à demain [de la page 289]. — Ce jusqu'à demain n'est pas à la lettre, mais dans un sens figuré, pour dire in œternum. Il en auroit jusqu'à demain, c'est-à-dire il n' auroit jamais fait. Demain ne veut pas dire seulement l'espace d'un jour à l'autre, il veut dire un long avenir; on dit par exemple : le demain des prisonniers, pour dire un jour qui est longtemps à venir, parce que les prisonniers croient sortir de jour en jour. Ajoutez que sans cette raison, l'opposition précédente des termes éplucher et parcourir suflit pour donner un sens raisonnable au demain, pris même à la lettre ; parce que pour éplucher quelque chose ad amussim, il faut un long temps, au lieu que pour ne faire que parcourir, c'estk-àve passer légèrement les geux dessus, il suffit d'un lemps fort court. [Note de l'auteur. \

d'akiston Et d'élu m . ^91

qui je ne m'étois pas fait fête de communiquer mon dialogue, je ne pus m1 empêcher, par une occasion qui s'en présenta, de lui dire la petite inquiétude où je me trou vois; et sur le désir quil me témoigna de voir cette pièce qu'à cause de la nouveauté j'avois encore sur moi, nous nous mîmes a la lire ensemble : « Vous « avez fort grand tort, nie dit 31. d'Ablancourt après notre lec- « turc faite, de ne vous être pas adressé à moi; vous m'eussiez, « en mon particulier, obligé sensiblement en me fournissant « cette innocente occasion de faire plaisir à la reine, qui, comme « j'en suis sûr, en auroit eu un très grand à voir une aussi jolie « pièce que celle-là; et pour ce qui vous regarde, vous avez « perdu un moyen naturel et immanquable de renouveler à « cette grande princesse, d'une manière qui vous eût fait hon- « neur, le souvenir de votre personne et de vos intérêts. Si ce « que vous soupçonnez de la crainte de certaines personnes « consultées, que cette pièce ne fût pas bien reçue, est véri- « table, ce que je ne crois pas, j'ose vous dire que ces gens-là « n'y entendent rien ; je connois la reine tout autrement qu'eux ; « encore une fois, elle auroit été ravie de voir cela. » Enfin, au bout de quelque temps, j'appris que mon ami, par une banqueroute qui lui étoit survenue et qui avoit mis toutes ses affaires dans le dernier désordre, avoit eu à songer à bien d'autres choses qu'à des matières qui n'étoient que pour rire, et que, si j'avois à lui envoyer des lettres, il les falloit tourner sur le pied de complaintes. Mon ami fut longtemps dans une réduction qui n'a jamais eu de retour, et après bien de la langueur, tant de corps que d'esprit, je n'appris sa délivrance que par sa mort, qui apparemment le mit en possesion des véritables et éternelles félicités, puisque la probité, dans laquelle il a toujours vécu, ne me permet pas de douter qu'il ne fût mort de la mort des justes ; et je finis par là cet article.

Ma nouvelle promotion ayant été sue de toutes les personnes qui siutéressoient en moi, il y en eut peu qui ne m'en témoignassent leur joie, et M. le duc de Montausier entre autres me

Page 1