‹ Mâemoires inâedits et opuscules de Jean RouChapitre 164 sur 188 · REMARQUES CRITIQUES · texte numérisé non relu

REMARQUES CRITIQUES

« l'observe moi-même si soigneusement dans les rencontres, « que je n'aurois pas manqué de la suivre, principalement en « cette occasion, si je n'avois eu en vue une chose tout autre- « ment essentielle, et qui, selon moi, est tout le secret et comme « rame de la pièce, je veux dire ce dessein de cacher mon jeu, « dont j'instruisois M. Bayle par le billet que je vous ai corn- « muniqué, et dont je m'étonne que vous ne vous soyez pas « souvenu en travaillant à votre judicieuse critique; car je ne « vous l'avois montré que dans cette vue-là ; en un mot, je n'ai « pas voulu donner lieu à la reine de croire que ma pensée fût « en aucune façon que cet écrit dût jamais avoir l'honneur de « paraître devant Sa Majesté; je feins au contraire que ce n'est « que par rencontre qu'il y est parlé d'elle, afin d'éloigner toute « idée d'affectation, ce qui énerve toute l'efficace des plus justes « louanges, et qui s'appelle populairement parmi nous donner « de l'encensoir par le visage. C'est donc proprement une lettre « à un ami, lequel doit par conséquent en faire presque tout le « sujet, mais dans laquelle deux mots de reconnaissance s' étant « glissés comme par hasard, j'ai seulement pu espérer qu'il ne « seroit pas impossible que par hasard aussi la grande princesse « qu'ils ont pour objet en eût connaissance. Cela étant, mon « cher Monsieur, j'ai plutôt lieu d'appréhender d'avoir encore « fait un trop grand plat de cet accessoire, et de m' être plus « montré que je n'avois prétendu, puisque c'est cela seul qui « vous a donné lieu de croire que je faisois de ce simple épi- « sodé mon affaire principale.

« Cette manière détournée de couler sans bruit une louange « a été, comme vous savez, embrassée généralement par tous « les grands maîtres, et je suis persuadé que Yirgile n'avoit en- « trepris les dix mille vers (ric-à-ric, 9,900) de son admirable « Enéide que pour ces deux et demi-ci seulement :

Hic vir, hic est, tibi quem promit ti sxpius audis, Augustus Csesar, divum genus; attrea condet

HE M. (lOUSSF.T. 2»!

Sircu/a quirurstisLatio, [regnata per aroa Satumo quondam,] (l)

«< et si, en quelques autres endroits du poème, le même prince « est encore loue en la personne d'Enée, ce n'est que sous un « voile et comme à la dérobée : autre suite du même dessein de « ne louer qu'en n'en faisant pas semblant.

« Tout de même notre Despréaux n'a, selon quelques gens, « t'ait son Lutrin que pour avoir occasion de dire du roi, par la « bouche de la Mollesse :

Qu'est devenu ce temps Où les rois s'honoroient du nom de fainéants?... Ce doux siècle n'est plus ; le ciel impitoyable A placé sur le trône un prince infatigable, etc.

et en un autre endroit :

Ainsi, lorsque tout prêt à briser cent murailles, Louis, la foudre en main, abandonnant Versailles, etc.

« Vous connaissez vous-même, mon cher Monsieur, cent « pareilles imitations de cette indirecte manière de donner des « louanges qui porte coup d'autant plus qu'elle paraît n'y tou- « cher pas ; car qui s'aviseroit jamais de croire que Louis le « Grand pût trouver son éloge dans la petite dispute de deux « chanoines au sujet d'un Lutrin ?

« Je conclus de tout cela, mon cher Monsieur, que mon épi- « sodé, bien loin de n'être pas assez rempli, n'est encore que * trop chargé, et tient plus de place qu'il ne devroit dans ma « lettre à Criton, laquelle, selon vos vues, auroit été unique- « ment pour la reine, au lieu que je veux qu'elle paraisse n'a- « voir été écrite qu'à un de mes plus familiers amis. C'est pour « cela que je l'ai tournée tout exprès sous une idée ^innocente « débauche, et m'y suis servi de plusieurs expressions fami- « Héros, afin d" écarter encore d'autant plus la pensée d'avoir

(I) Enéide, VI, 791.

Le voilà ce héros né de race divine, Qu'on te dit si souvent que le ciel te destine, Cet auguste César, qui sur le Tibre encor Ou Saturne a régné produira l'âge d'<>r.

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« une si grande princesse en vue; et c'est ce que j'appelle mon « masque dans le même billet à M. Bayle, duquel je vous ai déjà « parlé.

« Je pourrois, Monsieur, justifier aussi la négligence dont votre autre remarque accuse ma suscription, en disant que cette seule raison qu'il ne s'agit que d'une souscription et d'une suscription de lettre, demande qu'on n'y cherche pas d'ornement. Vous n'approuveriez pas, sans doute, que je chaussasse le cothurne et entonnasse la trompette pour dire à un ami que je suis son serviteur, et pour mettre sur une enveloppe : A M. un tel à Windsor ou à Londres ? Je vous connais trop judicieux pour une pareille prétention, car ce seroit, comme dit Horace, fumum dare exfulgore; au lieu que, selon lui, il faut exfumo dare lucem, ou, pour me servir d'une comparaison de votre métier, ce seroit donner à David les armes de Saiil, au lieu qu'il ne lui falloit que la malette du fils d'Isaï, c'est-à-dire un accoutrement de berger. Tous savez trop, vous qui êtes un maître, qu'il faut avoir la discrétion de proportionner les expressions aux sujets; que les grands mots sont pour les grandes choses, mais que les idées communes doivent être proposées sans ornement et avec naïveté :

Versïbus exponi tragicis res comica non vult. C'est aussi la raison pourquoi je n'appelle cela qu'un griffonnage; sans, dis-je, aller plus loin, je me contenterai dès à présent de griffonner par avance, en guise d'enveloppe, ce petit mot d'adresse et de souscription : A Criton, etc.; et c'est ainsi qu'en usa le poli Sarrasin dans ce billet d'enterrement si naïf de la fameuse pompe funèbre de Voiture, dont la simplicité a été si fort célébrée par les connaisseurs :

De par le fils de Jupiter, Vous êtes prié d'assister Aux funérailles de Voiture Qui demain, mardi, se feront Au Parnasse, sa sépulture, Où les Muses se trouveront.

d'aRISTON F.T D' EUGENE. 283

Voici maintenant cetto pièce ou ce dialogue : •

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