DISSERTATION SUR LE NECTAR
« en mon particulier bonnement, avec le bonhomme Homère « au livre IV de Y Iliade et au Ye de Y Odyssée que Ja première « de ces deux choses étoit le manger des dieux, et la seconde « leur breuvage qui leur étoit versé par Hébé. Je vous supplie « de m'apprendre si je me trompe, et je vous en remercierai « de tout mon cœur, comme je le fais dès à présent de la grâce « que vous avez bien voulu me faire de me communiquer vos « belles productions, et de me continuer votre précieuse bien- « veillance. Je suis, etc.
« MUTEL. >»
Cette petite critique de M. Mutel me donna lieu de lui faire l'espèce de dissertation que voici :
DISSERTATION SUR L'AMRROSIE (1).
A M. Mutel.
Vous donnerez les mains plus que jamais , mon cher Monsieur, à la réflexion de notre illustre ami, le cher M. Gousset, qu'il est malaisé de critiquer un auteur vivant, après que vous aurez vu ce que j'ai à dire sur voire censure de ma prétendue méprise au sujet de Yambrosie; car je ne doute nullement que, comme votre observation est, principalement à un égard, très judicieuse, vous n'ayez cru que, si jamais aucune critique pouvoit être à l'abri de toute réfutation, ce devoit être une aussi bien fondée en apparence qu'est la vôtre ; et cependant, je crois vous en pouvoir opposer une qui vous fera peut-être renchérir sur la remarque de notre ami, et dire de plus <pie lui, mais surle ton de votre humilité ordinaire, qu'il est dangereux d en savoir tant quand on ne sait pas tout. Voici en deux mots ce que c'est :
Je n'ignorois pas, Monsieur, comme vous pouvez croire, ni le nervi* hêjj NéxTKp swvoxési du IVe livre de l'Iliade (v. 2 et 3) , ni le À/>.6?otî<3s KXfo*s*% etc., du V(> de l'Odyssée (v. 95), à quoi, si vous voulez, j'ajouterai par surabondance de droit ce que Lucien a dit , que le nectar étoit le breuvage des dieux, et leur manger de Vambrosie; et je tombe d'accord , pour couper court, qu'en pays grec et latin ambrosie ne signifie que la viande des dieux; mais n'auriez-vous point ignoré, vous, mon cher Monsieur, qu'en bachiquois, et selon l'usage auquel nos fins gourmets ont transplanté ce mot, il
1 II y a peu de temps qu'une discussion toute semblable et roulant sur les mômes points s'est élevée entre la Revue des Deux-Mondes et YAthenœum français, et adonné lieu à une polémique assez vive (Voir VAthenœum [ramais Au 26 mai 1855). 11 y aurait là un rapprochement curieux à faire, et l'érudition de notre auteur aurait pu être «le quelque poids dans la question.
bï l'ambroisie. 297
signifie brou rage aussi bien que viande? Je prendrai donc la liberté de vous «lire q\.Y ambrosie, en français, s'emploie en deux sens, le propre el le figuré. Dans le propre, il ne veut dire que viande; mais dans le figuré, il emporte également viande et breuvage : ce distinguo, au reste, n'est point de ma tète, el j'ai mes auteurs en main. Figuré ment , dit Puretière dans son dictionnaire, <m appelle ambrosie quelque manger ou boisson excellente : Cest du nectar, dit-on, cest de l ambrosie. La moindre de ses boissons, dit Mon treuil, page 121, passait l ambrosie. Et avant Furetière, Montreuil, ni pas un de nos gourmets, Pline avoit donné au raisin l'épithète ù'ambrosiaque, ambrosiaca uva (Plin. XIV, 3).
Il est bon de savoir encore, autant du moins qu'on peut raisonner sur des fables, que, même en prenant Yambrosie pour une viande, cette viande n'a été imaginée que comme un mets liquide, à peu près comme nos blancmanger, nos brouets et nos gelées, lesquels, avant que d'être reposés, ne sont qu'une espèce de liqueur, ce qui a fait que presque tous les poètes qui ont parlé de Yambrosie, l'ont représentée sous l'idée d'unie, parce qu'en effet une essence spirituelle, comme celle des immortels, ne devoit pas se nourrir d'une viande grossière comme font les humains. Examinez, de grâce, ce qu'ils en disent tous.
...Sparcity/w (il est bon de remarquer bien la propriété de ce ternie) sifXRGnque salubreis
Ambrosiœ succos, cte (Virg. JEneid., XII, 418.)
îlœc ait, et liquidum ambrosiœ diitudit adore m. [Georg. IV, 415.) Ambrosiœ succo saturos prœsepibus altis, etc. (Metamorph. II, 120.) Hujus et ambrosios avida Mbit mire lepores. (Balzac, sur la mort de madame Des Loges.) Nectareum ambrosiœ dulcis quœ spiral odorem. (Quint., Stoa.) àmbbosioque sure puerum complexa ferocem, etc. (Glaudianus, De nupt.
ïïonorii.)
sur lequel endroit Faber remarque, dans son Thésaurus, etc., qu'Aunnosius sinus est comme qui diroitAMBROSi a diffluens; et lepère la Rue, dans son Virgile ad usum Delphini, dit, sur le 71e vers de la 5e églogue, que le nectar, a la vérité, est communément le breuvage des dieux, comme V ambrosie est leur manger, mais que souvent, néanmoins , on les prend l'un pour l'autre. De là vient ambrosius siccus et comte ambrosiœ, sive unguento deorum oblitie , comme dit le docte Servius, en faisant à peu près la même remarque dont je me prévaux ici; je veux dire, en montrant que les anciens employèrent le mot d'ambrosie à d'autres usages qu'à celui de viande, el ces usages en matières liquides. C'est ce qui a fait dire à quelques poètes (pie Thétis, pour consumer tout ce qu'il pouvait y avoir de mortel en Achille, le metloit la nuit sous la cendre chaude, et le jour Yoignoit d'ambrosie ; el à Plutarque, que Minerve lui coula des gouttes de nectar el d'ambrosie, voyant qu'il ne vouloil point manger. Enfin, c'esi dans celle vue que Desportes a dil de Passerai :