LEUR SUPPLICE
mère leur disoit à mesure qu'ils arrivoient. Mais lorsque le procureur du roi vint à passer, il fit fort rembarrasse d'affaires pour éviter l'octroi de son audience. Comme il n'étoit pas encore Tort âgé, il arpenta fort vite les degrés deux à deux, afin de ne rien entendre ; mais ma mère à qui plusieurs charitables personnes disoient en la poussant : « Suivez-le, madame, suivez-le, sans doute qu'il n'est pas bien intentionné pour nous; » ma mère, dis-jc, que toutes ces paroles encourageoient, monta deux ou trois marches sur les pas de ce juge, et élevant sa voix avec cette assurance que la présomption d'un bon droit donne toujours : « Tu as beau courir, dit-elle, juge inique, je saurai bien t'arrêter; car je m'en vais de ce pas porter mes plaintes à la reine, et c'est madame la duchesse de Bouillon qui me présentera; son carrosse est tout prêt. » L'effet de ces paroles si animées fut, que dès au bout d'une heure les conclusions furent données telles que ma mère les demandoit, et que les criminels furent en peu de temps mis sur la roue après avoir reçu chacun deux coups vifs. Le plus jeune des deux frères, et qui, comme le plus déterminé, avoit forcé son aîné à. tirer le premier coup, le menaçant de lui casser la tète s'il y manquoit (comme en effet cela arriva, soit de dessein soit d'effroi), demanda à manger sur l'échafaud, avala deux œufs frais et but un grand verre de vin, après quoi on lui cassa les os; et son frère, beaucoup moins résolu, eut le même sort; celui-ci demanda pardon à Dieu, au roi et à la justice, et dit aussi haut qu'il put, que son plus grand regret étoit d'avoir, par la promptitude de son crime, été cause, sans doute, de la damnation d'un hérétique, en lui étant le loisir de penser à sa conversion. Admirable charité de ce malheureux assassin! et qui est fort capable, comme on peut croire, de persuader un cœur élevé dans l'école de celui qui a dit si positivement : Tu ne tueras point,
A dire le vrai, il est fort apparent que c'étoit le confesseur qui assistait ce malheureux au moment de son supplice, qui