‹ Mâemoires inâedits et opuscules de Jean RouChapitre 18 sur 188 · ENCORE LE PROCUREUR DU ROI · texte numérisé non relu

ENCORE LE PROCUREUR DU ROI

lui avoit inspiré cette componction chrétienne, j'entends chrétienne — . « à la jésuite. »

Le père de ces misérables avoit fait tenir prête une voiture telle quelle pour enlever, lorsque l'heure en seroit venue, ces deux cadavres disloqués. Je ne saurois dire s'il avoit eu le courage d'assister au supplice de ses fils; et si quelque raison étoit capable de me le faire croire, c'est qu'il est très certain qu'une petite heure après l'exécution, comme s'il eût voulu se faire revenir le cœur, il fut trouvé (par des gens qui avoient à lui rendre compte de quelque commission) dans un cabaret des plus fameux de Paris, la tète affublée d'une serviette, fort occupé à la déconfiture d'un grand plat de cerneaux, et ayant a ses côtés un carafon de vin de Bourgogne qui rafraîchissoit dans un seau plein de glace.

Je reviens au procureur du roi. Deux jours après qu'il eut rendu ses conclusions, ma mère l'alla remercier, comme les autres juges. D'abord qu'il la vit : « Eh bien, Madame, suis-je « encore un juge inique? — Non, Monsieur, lui dit-elle, et « j'en loue le Seigneur; mais permettez-moi de vous dire que « malheureusement vous en preniez le chemin, et que peut- « être m'avez-vous l'obligation de vous être tiré d'un si dan- « gereux pas. » Il eut la bouche close et cependant lui fit l'honneur de la reconduire jusqu'au carrosse qui l'avoit amenée.

Avant que de retourner à l'endroit où j'ai laissé mes études, il faut que j'achève tout ce qui regarde les démêlés de notre maison avec celle des Raccois, car c'est ainsi que s'appeloit cet homme indigne.

J'ai insinué ci-dessus qu'il s'entendoit avec ses fils, et qu'on eût dû se saisir de lui aussi bien que d'eux, y ayant de violentes présomptions de sa connivence à toute leur conduite. Ma mère cependant, qui, après cette faute commise par son frère (savoir de manquer sa prise), ne pouvoit plus recourir au remède, le poursuivit au moins, tant à l'égard des six mille livres volées que pour tous les frais du procès qui avoit suivi le meurtre

PfcOCÈS AVEC LA FAMILLE DES MEURTRIERS. 13

jusqu'à ceux du bourreau même qui avoit expédié ses fils, ce qui monta encore à environ 4,000 francs. Le coquin trouva enfin un moyen de nous inquiéter, et de se dédommager en même temps d'une partie de ses pertes. Il se souvint d'avoir, quelque peu auparavant, retiré de mon père, qui l'occupoit pour lui dans tous ses procès, un certain papier par où quelqu'un lui paraissoit obligé pour quelque somme, et cela sur sa parole de le rendre dans peu de jours, ce qui néanmoins ne put être exécuté, parla mort inopinée de mon père, qui n.' avoit pas même eu le loisir de coucher ce dépôt sur son registre. Raccois plaida donc contre ma mère à l'occasion de ce papier; le procès dura longtemps à cause de plusieurs circonstances équivoques, et ma mère cependant vint à mourir; cela prolongea encore l'affaire. Notre tuteur, à cause de son séjour en province, et à qui une charge qu'il avoit chez le roi, donnoit d'ailleurs le privilège des Commit (un us (1), fut encore cause de nouveaux délais; conclusion que j'étois déjà venu à l'âge de majorité, avant que cette affaire fut terminée, et notre tuteur nous ayant rendu compte, à la faveur des lettres d'émancipation que mes frères encore mineurs avoient obtenues, je me trouvai, en ma qualité d'aîné de la famille, chargé du soin de vider d'affaires avec Raccois. Mes frères m' ayant assuré leur quote-part, j'entrai en partie de payement de la somme de 4,000 livres, à quoi, par jugement d'arbitres, nous avions été taxés; et, comme on éprouve souvent de la difficulté à trouver de l'argent tout prêt dans ses plus grands besoins, je me trouvai redevable envers notre partie d'un quart de cette somme, et je promis d'y satisfaire incessamment. Cet homme roide ne me laissa pas dans un fort

(1) Droit d'être jugé par tel ou tel tribunal. — Dans les lettres patentes autorisant la création de l'Académie française, on lit : « Et leur avons accordé et accordons le droit de Committimus de toutes leurs causes personnelles, possessoires et hypothécaires, tant en demandant qu'en défendant, par-devant nos amez et féaux Conseillers, les Maisons ordinaires de notre Hôtel, ou les gens tenant les Requestes de notre Palais à Paris, à leur choix et option, tout ainsi qu'en jouissent les officiers, domestiques, et commensaux de notre Maison. (Pélisson, Hist. de f Académie Française.)

\k PROI ! \ FAMILLE DES KEURTR1BRS.

long repos, et dès au bout de quelques semaines, il eut l'assurance de venir lui-même me sommer de ma parole. Cette démarche me surprit; je ne lui voulus point permettre de paroître dans ma chambre, et lui ayant fait dire de m' attendre en bas, je descendis douze marches, et du haut de la première rampe de mon escalier : « Je m'étonne, lui dis-je, de votre présence « ici; vous ne sauriez ignorer que des personnes comme vous « et moi ne peuvent pas communiquer l'une avec l'autre. Vos « fils ont tué mon père, et je les ai fait mettre sur la roue. Un « second tour de votre métier vous a mis en état de répéter « aujourd'hui sur nous une somme qui dans la bonne foi ne « vous appartient point ; mais enfin nous en sommes conve- « nus; vous en avez déjà touché les trois quarts; l'autre vous « sera porté de ma part dans deux jours; je n'ai rien davan- « tage à vous dire. »

Je remonte présentement à l'endroit où j'ai laissé mes études. Je les continuai principalement sous un répétiteur (son nom était Gadureau) qui, s' étant rencontré être le même qu'on avoit donné à M. Le Coq(l), j'eus dès lors l'honneur de lier avec cet aimable jeune homme une amitié assez étroite par la commodité que nos supérieurs trouvèrent, à cause de l' émulation, a nous joindre ensemble trois ou quatre jeunes écoliers que nous étions sous la discipline de ce maître, M. et madame Le Coq ayant trouvé bon que ce fût chez eux que cette petite école se tînt.

Je goûtai , outre l'honneur d'une association si illustre , du moins par rapport au jeune M. Le Coq , quantité de douceurs , tant que notre précepteur fut en état de nous continuer ses le-

(1) Il s'agit évidemment ici tic François Le Coq, conseiller au Parlement de Paris. Il était fils d'Aymar Le Coq, conseiller dans la Chambre de l'Edit à Paris, et de Marguerite de la Madeleine. En 1G72, il épousa Marie de Béringhen, et a la révocation de l'Edit de Nantes,, il se retira à L'étranger. Le marquis de Vérac, son neveu, et la comtesse 4e la Coste, sa nièce, l'un et l'autre nouveaux catholiques, réclamèrent, comme s-'s héritiers, la main levée de ses biens. (B&ag, France Protestante.)

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çons ; car, quoiqu'il fût encore Tort peu; avancé en à£c, tout savant qu'il étoit, il vint à mourir bientôt, n'ayant pas encore trente ans.

Je ne juge pas a prooos d'étaler ici, et de spécifier par le menu, toutes ces douceurs dont je parle; tout cela, vu notre jeune âge à Ions, ne pouvant être que des choses fort enfantines, cpie la gravité , dont je suis bien aise de soutenir cet ouvrage, ne pourroit guère souffrir.

Je me suis un peu arrêté à cette partie de mes études passée chez M. Le Coq, d'abord par un esprit de reconnaissance de l'honneur que ce sage magistrat (car il devint tel depuis) m'a toujours conservé dans son affection, puis parce qu'au bout de dix ans après notre séparation par le décès de notre répétiteur, chacun de nous ayant poursuivi ses études par d'autres voies, M. Le Coq d'une manière que je n'ai point sue, et moi par mon transport à Saumur, nous nous trouvâmes encore une fois, après notre philosophie faite, rejoints en l'étude du droit, sous un fameux souffleur qui était l'avocat Bicheteau. S'étant encore trouvé être notre commun docteur, cet homme, aussi bien qu'avoit fait notre maître d'humanité, nous fit une seconde fois rassembler dans la môme maison où nous avions commencé nos études.

Nous employâmes là tout le temps qui nous étoit nécessaire pour parcourir les Instituées de Justinien, nous aidant des Commentaires de Borcholten etde Cujas(l), aussi bien que de la Para-

(1) Jean Bicheteau, avocat au Parlement, fils de feu maître Abel Bicheteau, vivant ministre de la Parole de Dieu en L'Eglise réformée de Montauban, et de demoi- Bôll ■ Marie Le Pdit, épousa, le 28 juin 1643, Marie Yimboin, fille d'Antoine Vimboin, maître p antre à Paris, et de Linonnc du Rat. (Rcg\ de mariages du temple de Charenton. Loc. cit.)

(2) Jean Borcholten, célèbre jurisconsulte allemand, composa, entre autres ou- Fragi s, un fort bon Commentaire sur les Instituts de Justinien, qu'il lit imprimer en 1390; son fils Statius Borcholten en donna une seconde édition en 1008. Jean Borcholten suivait les opinions de Cujas, préférablemcnt à celles des autres juris* consultes. (Taisand, Vies des plus célèbres Jurisconsultes. Paris, 1721.) — Tout le monde connaît l'illustre Cujas, le prince des interprètes du droit romain, nôàToulouseen I5$a, et mort à Bourges la ( octobre 1690, (VoryejHaag, France Protest.)

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