PROJET DRESSÉ POUR L'ÉDUCATION D'UN JEUNE SEIGNEUR
Ma pensée seroit d'inspirer particulièrement à mon élève la crainte de Dieu et l'amour de la religion, non dans un esprit de partialité et de controverse, mais dans celui d'une piété sincère et solide; en quoi pourtant je n'entrerois qu'autant que le père et la mère le jugeroient à propos, et suivant leurs propres vues (4).
Pour cet effet, j'aecoutumerois le jeune homme, non -seulement à prier soigneusement Dieu tous les matins et les soirs, et à lire sa Parole ; mais le matin, après cette lecture faite, je lui ferois rendre compte du profit qu'il en auroit fait, ajoutant à ses remarques particulières une explication succincte, mais moelleuse, du but général du saint auteur dans chaque chapitre, dont je tirerois divers enseignements propres à former l'espril et les mœurs, et à édifier et nourrir la conscience, faisant de perpétuelles applications par rapport tantôt à la religion, tantôt à la morale, tantôt a Y histoire, lantôt à la politique, tantôt a la philosophie, etc., selon la nature des différents sujets que la matière me présenteroit.
Cet exercice achevé, j'y joindrois, du moins pour les premières années, une demi-heure de catéchisme raisonné, mais encore sans affectation de controverse, et regardant toujours la religion comme purement chrétienne, afin d'inculquer et d'affermir puissamment dans un jeune cœur cette grande et importante vérité, qu'il y a un Dieu qui voit tout, qui peut tout, et à qui tout se doit rapporter, et de graver profondément son amour et sa crainte sur cette tendre écorce.
Après le déjeuner, que ces deux articles précéderoient toujours, je destinerois une couple d'heures à ce qui s'appelle les études, pour donner au jeune homme une raisonnable connaissance de la langue latine, dont je lui ferois parcourir, selon ses forces, et à proportion de son avancement, les auteurs les plus graves et les plus polis; non d'une manière pédante, et de collège, mais par rapport aux usages solides qu'un homme bien né en peut faire, soit pour l'intelligence des meilleurs ouvrages des anciens, soit pour l'exercice des emplois et des charges à quoi l'on peut être appelé : des négociations, des ambassades, et (outre ces grandes vues) pour fournir agréable-
(1) C'est que le père et la mère étoient de communion différente, lo père luthérien et la mère calviniste. [Note <lr routeur,]
pour l'éducation d'un jeune seigneur. ;J01
mcnl à une conversation solide, sans affectation de latin et de grec, en soiïe qu'on paraisse plutôt un homme raisonnable qu'un homme savant, un esprit bien t'ait qu'un docteur; étant une chose constante, qu'il est beaucoup
moins nécessaire de savoir les livres que de savoir le monde; et là-dessus, je voudrais en particulier ne point accoutumer une jeunesse à s'entêter de ses sentiments, et à vouloir toujours soutenir sa thèse, mais à chercher uniquement la vérité et le bon sens partout.
L'après-dinée serait employée à l'étude de Yhistoire, de la géographie, du blason, des mathématiques, et à la lecture des poètes; sur le premier desquels articles je ferais faire de perpétuelles réflexions et applications pour la conduite de la vie et pour la formation des mœurs, inspirant toujours à mon élève des sentiments d'amour pour la vertu, et d'horreur pour l'injustice et pour le vice; je tacherais, en un mot, d'élever son cœur à la belle gloire, et d'éclairer son esprit des connaissances les plus convenables à la noblesse. Je me servirais principalement de la géographie pour faire repasser sur chaque endroit, ou de ville distinguée, ou de fleuve, ou de lac, ou de montagne, et ainsi du reste, tout ce qu'il y a de plus curieux dans l'histoire ancienne et moderne et dans les poètes, même dans la Fable, puisqu'elle a aussi ses usages, et qu'il ne la faut pas ignorer. Je ferais à mesure passer en revue tout ce que chacune de ces choses a jamais eu de plus mémorables et de plus singuliers événements; montrant à l'occasion, et par la situation des lieux, les divers étages par lesquels le monde a passé, les différentes monarchies et républiques qui se sont élevées, avec la variété de leur gouvernement, de leurs lois, de leurs coutumes, de leurs mœurs; les divers intérêts des nations et des princes; quels sont les principaux de ces derniers qui subsistent présentement, ce qu'il y a de plus distingué dans leurs maisons; les grandes actions qui s'y sont faites, mais particulièrement les grands exemples de vertu ou de vice par lesquels chacun d'eux s'est fait remarquer, afin d'enflammer le cœur de l'amour de l'une et de l'exécration de l'autre, mais bien moins par l'envisagement des récompenses et des peines, dont la proposition n'est pourtant pas inutile, que par de vifs sentiments de conscience et une forte persuasion de cœur.
Il n'y a pas d'autre usage à faire du blason et des mathématiques que celui auquel ces choses sont naturellement destinées; mais pour les poètes, je tirerais en partie de leur lecture le môme fruit que de l'application à la géographie, aux différences près d'une étude à l'autre, et selon leurs divers égards.
Comme il faut donner du relâche à l'esprit dans toute sorte d'emplois, d'occupations et d'états, je voudrais, sans doute, laisser au jeune homme les heures nécessaires à un délassement raisonnable; mais comme imprudent économe sait mettre tout à profit, et que d'ailleurs c'est de l'abus des plaisirs qu'on en vient quelquefois à dégénérer dans la débauche et dans les vices, je tâcherais de rendre à mon élève ses propres divertissements utiles. Pour cet effet, je les lui dispenserais de sorte, par ces manières de cartes si