CONTINUATION DE SF.S ETUDES A SAUMUR
ce que j'avois écrit. Belle leçon pour les esprits légers et qui donnent trop à leur impétuosité. Alors réfléchissant sur mon étourderie, « me voilà bien avancé, dis-je en moi-même, après tant de diligence, et voilà une belle expédition! »
...Oh! bienheureux qui n'est point si pressé, Et qui plus sagement à son fait a pensé.
Enfin, ce qui résulta de ma précipitation fut que les deux frères Juignè (1), petits-fils de madame delà Tabarrière, depuis cela duchesse de la Force (2), eurent les deux prix qu'ils n'avoient que trop bien mérités, étant demeurés les derniers dans l'auditoire, et n'ayant rendu leurs thèmes qu'à près de neuf heures du soir; de sorte que je me trouvai encore bienheureux d'avoir été nommé le premier après eux pour monter en philosophie.
J'avais eu, cette même année-là un peu plus de bonheur dans une affaire dont je m'étois néanmoins ingéré assez légèrement. M. Amyraut avoit depuis peu marié son fds unique (3),
(1) Georges Le Clerc, baron de Juigné, avait eu dix enfants (dont sept fils) de son mariage avec Elizabeth Des Nouhes, petite-fille de Duplessis-Mornay. L'aîné, Jacques, baron, puis marquis de Juigné, se convertit, à la révocation de l'Edit de Nantes; le second, Urbain, se distingua en Catalogne dans les campagnes de 1G78 et de 1684, et plus tard en Roussillon; sa nomination aux fonctions d'inspecteur général de l'infanterie en Provence, quelques années après la Révocation, prouve assez qu'il avait suivi l'exemple de son frère aîné.
Deux des autres fils de Georges Le Clerc payèrent de la vie et de l'exil leur attachement au protestantisme ; l'un, Philippe, sieur de Vrigny, fut jeté à la Bastille, comme huguenot, et transféré en 1G87 au château d'Angers, ayant résisté aux efforts du Père Bordes pour le convertir. Nous le retrouvons plus tard réfugié en Hollande, où il paraît avoir composé quelques écrits, entre autres une défense du Parlement d'Angleterre dans la cause de Jacques II. Jurieu nous a donné d'intéressants détails clans sa VIIIe lettre pastorale, sur l'emprisonnement et la mort édifiante de l'autre frère, George, sieur de Villiers. « Il étoit savant et pieux, y lit-on, de sorte qu'il confondoit tous les convertisseurs d'une manière qui édifient les autres prisonniers, qui souffroient pour la même cause. » Il nous parait probable que l'un ou l'autre de ces deux frères (peut-être même les deux) fut le compagnon d'éludés et l'émule de notre ardeur. (Ilaag, France Protestante.)
(2) Elle étoit fille de M. du Plessis-Mornay. [Note de l'auteur.}
(3) 11 était avocat au parlement de Paris et fort habile dans sa profession, à ce que nous apprend Bayle; à la révocation de l'Edit de Nantes il se retira à la Haye.
SON ADMIRATION POUR MOÏSE AMYttAUT. 21
quoique encore assez jeune, et de ce mariage, au bout de moins d'un an, il étoit venu un lils qui d'abord causa une très grande joie à toute la famille. L'illustre grand-père, eu le baptisant, lui donna son nom de 3Ioïse. Comme par un mouvement de reconnaissance et d'attachement, je me passionnois pour tout ce qui concernoit M. Amyraut , et que dans toutes mes chréics (1), et d'autres matières oratoires auxquelles M. Doull nous exerçoit une fois toutes les semaines, je m'étois un peu distingué entre mes camarades, il me vint en l'esprit de présenter au père de l'enfant une harangue de félicitation, et je me lis une espèce de point d'honneur de faire cet ouvrage à l'insu de M. Doull, de peur qu'il ne fût dit que Ton m'avoit soufflé ; je fis seulement confidence de mon dessein aux principaux de mes amis, qui, sur les petits doutes que je ne laissois pas de leur témoigner sur la poursuite de mon entreprise, bien loin de m'en détourner, m'y encouragèrent. Nous allâmes donc un lundi matin, lendemain du baptême , demander M. Amyraut le fils, et père de l'enfant, lequel ne faisoit que de se lever; il vint à nous en robe de chambre, mais très propre, et moi, après une demande d'excuse sur la liberté que nous prenions, mais que je prétextois d'un mouvement de bon cœur, je lui présentai mon grimoire. Je ne me souviens que fort en gros des traits dont il étoit bigarré et sans doute que la perte n'est pas grande ; mais je sais toujours bien que je n'avois pas manqué le parallèle trop naturel des divers Moïses, el <pie sans qu'on puisse m'accuser de plagiarisme par rapport a ce joli distique du célèbre M. Du Bosc (2) :
(1) Chrie, narration, amplification d'un écolier [Dict. de Richelet). Du mot grec Xpewe. On se servait du mot chrie pour indiquer un exercice préparatoire à la rhétorique; l'abbé Fleuri en parlant de l'état des études publiques au dix-septième Siècle, dit qu'on prépare l'écolier à la rhétorique parles chries et les autres exercices é'aphtone. {Traita des études, chap. XV.)
(2) Né en 1023, Pierre Du Bosc fut pendant quarante ans l'un des pasteurs de l'Eglise réformée de Caen; il mourut en 1092 à Rotterdam ; c'est à son sujet qu'on rapporte ce mot do Louis XIV adressé à la reine : « Madame, je viens d'entendre « l'homme de mon royaume qui parle le mieux. » Voir sa Vie par Leg-endre (Rott rl'im. 1694).