‹ Mâemoires inâedits et opuscules de Jean RouChapitre 44 sur 188 · LE PRÉSENTE AU ROI. 4(J · texte numérisé non relu

LE PRÉSENTE AU ROI. 4(J

quer mes besoins de secours. « Sire, dit-il au roi, celui qui « a l'honneur de paraître ainsi devant Votre Majesté est tout « disposé à la continuation de son travail; mais il y a fort lieu « de douter qu'il ait les reins assez forts pour une charge de « si grands Irais, s1 étant comme épuisé à ceux de cette pre- « mière partie. — Eh bien! dit le roi, qu'il poursuive tou- « jours, on a avisera. » Sa Majesté nous quitta là-dessus, et fut jointe par Monseigneur, qui venoit au-devant d'elle pour l'accompagner jusqu'à l'endroit où elle devoit monter à cheval. M. de Montausier, ne voulant perdre le moment de me dire un mot de conseil, me fit l'honneur de me prendre par-dessous le bras, et tout sur les talons du roi que nous étions , « Vous « avez bien entendu, me dit-il, ce que le roi nous a dit : Vous « ne pourriez pas recevoir un ordre plus positif; et Sa Majesté, « me continua-t-il à l'oreille, s'est comme enferrée d'elle- « même. Retournez-vous-en, et ne perdez point de temps à la « poursuite de votre ouvrage ; de mon côté, j'aurai l'œil à « tout. » Je remerciai ce généreux seigneur comme je devois, et m'en retournai à Paris.

Cependant, comme les diverses gazettes, tant de France que de Hollande, répandirent quelque bruit par toutes les provinces, et môme hors du royaume , touchant le succès de mon entreprise, je reçus des félicitations de tous côtés et en grand nombre, dont néanmoins je n'ai garde de charger ces Mémoires. J'avoue cependant qu'une, entre autres, que je reçus en\ iron deux mois après la présentation dont je viens de parler, de la part du célèbre M. Bouhereau (1) (à qui le public est redevable de cette excellente traduction d'Origène contre Cetsus ) , me chatouille trop pour n'être pas tenté par l'honneur qu'elle me fait de la produire ici.

(1) Elit- Bouhereau, de La Rochelle, se retira en Angleterre à la révocation de l'F.ilit de Nantes;il devint plus tard le premier conservateur de la bibliothèque Marsh à Dublin. [Bulletin de In Soc. de l'Hist. du Prof. Franc. T. Ir, p. 407.)

Voir aussi le compte-rendu de sa traduction du Traité d'Origène <'<,niiv Gelse, i[iii parut dans l.s Nouvelles de la République des Lettres, on janvier 1700.

50 ÉLIE BOIJHEREAV.

« Monsieur,

« Après l'approbation que Sa Majesté, Monseigneur le Dau- « phin, M. le duc de Montausier, M. Conrart, et tout ce qu'il y a de grand et d'illustre dans Paris, ont donnée à vos Tables chronologiques, il semble que les renier ciments d'un particulier de la province tous doivent être fort indifférents. Mais quelque indifférents qu'ils vous puissent être, il faut bien, Monsieur, que l'on vous les rende. Je ne dois pas ici regarder aux sentiments que vous pourrez avoir, mais à ceux que la reconnaissance m'inspire. Il est impossible que je la renferme toute dans mon cœur ; et si vous en trouvez les témoignages au-dessous de vous, ne vous en prenez qu'à vousmême, qui avez répandu vos bienfaits trop bas. Je croyois à peine avoir l'honneur d'être encore dans votre souvenir, et vous m'avez fait voir que j'y suis presque dans le même rang que les têtes couronnées, et que les juges souverains des belles choses, en me régalant du même présent que vous leur avez offert, et qu'ils ont si bien reçu. Je n'ai encore pu que parcourir ces belles Tables ; mais je suis déjà tellement charmé de leur netteté, soit pour l'impression, soit pour les matières, que, dès que le libraire me les aura mises dans l'état où elles doivent être, j'en ferai le plus agréable et ic plus ordinaire divertissement de mes yeux et de mon esprit. J'en ferai aussi très souvent mon étude la plus sérieuse, et j'y apprendrai plus en un clin d'œil que je ne f crois en feuilletant plusieurs gros volumes. Que sera-ce donc, Monsieur, si vous y retouchez encore, comme on m'assure que vous en avez le dessein ? Après cela , il sera aisé de se passer de tous les vieux historiens, et Ton se passera aussi, quand il vous plaira, de tous les modernes. Je souhaiterois que M. Tessereau, qui s'intéresse fort dans votre ouvrage, et qui à un homme qui aurait eu besoin de second, lui en auroit pu servir mieux que personne, vous pût porter à la continuer jus-

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« qu'à notre temps. Je lui en aurois en mon particulier beau- « coup d'obligation, comme je lui ai déjà celle de vous avoir « rafraîchi eh ma faveur des idées que j'avois tout lieu de « craindre que Je temps n'eût effacées. Je ferai à l'avenir tous « mes efforts pour ne vous les laisser pas perdre, et je tâcherai « même de vous les imprimer encore plus vivement, en cher- « chant avec soin les occasions de vous témoigner que je « suis, etc.

« EOUHEREAU.

« A la Rochelle, le 7e d'avril 1672. »

J'épargnerais volontiers à mes lecteurs, si j'ai jamais à en avoir, la fatigue que leur pourra donner la réponse que je fis à cette obligeante lettre de M. Boulier eau. Mais comme deux circonstances que j'y touche de l'honneur qu'il s'est procuré dans le monde savant, lui sont trop glorieuses pour ne me pas rendre excusable de ce que je les fais connaître à tous ceux qui sans moi les pourraient ignorer, je ne feindrai point dans cette unique vue de m' abstenir de sa suppression. Yoici quelle étoit ma réponse à M. Bouhereau :

« Monsieur, « J'ai reçu avec tous les sentiments de reconnoissanec dont « je suis capable, les obligeantes marques qu'il vous a plu me « donner de votre souvenir. Je sais bien que mon ouvrage ne « méritoit pas cet honneur; mais vous ne voulez pas être rede- « vable à un homme comme moi pour si peu de chose, et avant « vu que j'avois été le premier à vous faire un don, l'intérêt de « votre cœur vous l'a fait acquitter d'une manière à n'en crain- « dre plus aucune revanche. Yous voyez bien, monsieur, que « je veux parler de la précieuse offre que vous m'avez faite de « votre amitié, qui, sans doute, a plus de solidité que le meilleur « accueil de la cour et que le plus fort encens de l'académie ; « aussi est-ce de tout ce que vous m'avez écrit la seule chose « où je m'arrête, puisque vous me permettrez bien, s'il vous « plaît, de ne regarder vos éloges que comme uue honnêteté

52 ELIE BOUHEREAU.

qui, pour m'avoir élevé un peu trop haut, ne m'a pourtant pas ôté la connaissance de ma bassesse. C'est vous, monsieur, qu'il faut appeler le juge souverain aussi bien que l'ouvrier des belles choses ; car vous ne devez pas présumer assez peu de la réputation que vous vous êtes acquise, pour douter que je sache, qu'au sortir d'un état où les hommes ne font encore qu'apprendre, vous avez mérité de ceux-là môme de qui vous veniez tout fraîchement d'être disciple, des témoignages publics qu'ils commençoient à se reconnaître les vôtres (1). Ne croyez pas non plus que j'ignore que ceux qui ont la gloire d'être les seuls arbitres de la délicatesse des auteurs du temps (2), vous ont choisi pour être l'organe de l'éloquence des premiers Pères de l'Eglise. Je vous donnerois bien encore, Monsieur, d'autres marques de ma connoissance en ce qui vous touche, puisqu'il y a plus d'un endroit par où vous admirer. Mais comme d'ordinaire ceux qui méritent le plus de louange sont ceux qui s'y plaisent le moins, de peur de vous être importun, je me contenterai de vous rendre très humbles grâces de l'obligeante part qu'il vous a plu de me donner en votre amitié, mais en vous protestant que je m'en

(1) Le professeur Tanneguy Le Fèvre, de Saumur, doit avoir dédié un de ses ouvrages à Elie Bouhereau.

(2) M. Conrart est au, pied de la lettre, celui qui engagea M. Bouhereau à la traduction d'Origène. [Note de l'auteur.]

Traite' d'Origène contre Celse, ou Défense de la Religion Chrétienne contre les accusations des Payens. Traduit du grec par Elie Bouhereau. A Amsterdam, chez Henri Desbordes, 1700, in-4", 480 p. — Voici ce qu'on lit au sujet de cet ouvrage dans les Nouvelles de la République des Lettres (janvier 1700) : « Il y a « plus de vingt ans, que M. Bouhereau commença cette version d'Origène à la sol- « licitation de feu M. Conrart, qui prenoit plaisir à donner de pareilles tâches à ses « amis. Après sa mort, M. Bouhereau, qui avoit déjà avancé son ouvrage, crut « être quitte de son engagement, et tourna ses occupations d'un autre côté. — Il « continua cependant cet ouvrage, à ses heures de loisir, mais aines l'avoir fini à « diverses reprises, il le laissa là entre ses papiers oubliés. Le bruil qui se répandit «ensuite qu'il alloit paraître à Paris une autre version de ce même traité « d'Origène, lit que ses amis le pressèrent de donner La sienne, afin qu'on pûl « comparer les deux versions, surtout dans les endroits qui peuvent avoir quelque « rapport aux disputes modernes; et il se rendit à leurs sollicitations.»

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