‹ Mâemoires inâedits et opuscules de Jean RouChapitre 58 sur 188 · LE LIEUTENANT LA GRISOLLE · texte numérisé non relu

LE LIEUTENANT LA GRISOLLE

ter à la potence ou sur l'échafaud, en leur ôtant la vie de son seul aspect. « Ah! mon Dieu, Monsieur La Grisolle, s'écria ma- « dame de Villars, que nie venez-vous dire à l'heure qu'il est? — « Ha-bil-lez-vous, Madame, lui dit-il d'une voix tramante et d'un « froidà glacer les âmes les moins timides. — Mais encore, Mon- « sieur de La Grisolle, qu'ya-t-il? est-ce que je serois jugée? — « Ha-bil-lez-vous, Ma-da-me, et me suivez. — Ah! mon Dieu et « mon Sauveur! à quoi me réservez-vous? Seigneur, ayez pitié « de moi! Une telle, dit-elle à sa femme de chambre, habillez- « moi vite, « car je ne puis me soutenir. » Conclusion, que La Grisolle mena cette pauvre dame à la chapelle, à la sortie de laquelle l'exécuteur, qui parut, lui lia les mains et la mena sur

de Rohan et les trois autres condamnés, et à l'instant seroit descendue dans ladite chapelle ladite Anne Sarrau, dame de Villars, à laquelle ayant dit que nous étions fâchez que le devoir de notre charge nous obligeât de lui annoncer une aussy méchante nouvelle que celle de la mort, elle nous auroit dit qu'elle venoit d'apprendre sa condamnation, que nous ne devions pas de peine de la luy prononcer, que c'estoit un juste châtiment de Dieu, parce qu'elle avoit esté longtemps dans une fausse religion, ayant été huguenote, et que Dieu la vouloit punir d'y avoir demeuré si longtemps. »

« La prononciation finie, ledit sieur de Rohan et Anne de Villars se seroient levez, et ledit sieur de Rohan ayant demandé s'il ne devoit pas estre lié, l'exécutant se seroit approché de luy, qui lui auroit dit qu'ouy, mais que s'il vouloit, il le licroit avec un de ses rubans. Sur quoy ledit sieur de Rohan auroit dit : « Non, non, mon ami, Jésus-Christ a été lié de cordes, je le veux estre aussy; » et auroit été lié de cordes, et ensuite il auroit demandé à quelle heure se devoit faire l'exécution, sur quoy luy auroit été dit, que ce seroit sur les trois heures après-midy, et s'âdressant au Père Bourdaloue lui auroit dit : « Bon, mon père, j'ai encore du temps pour me réconcilier et m'entretenir avec vous. » Ladite dame de Villars ayant est;: pareillement liée et se trouvant seule auroit dit au sieur de Rohan : « Monsieur, vous avez assez d'un de ces bons pères (parlant des pères Talon et Bourdaloue), permettez que j'en aye un. » Sur quoy le sieur de Rohan lui auroit répliqué : « Madame, je n'ay pas trop de tout.» Et nous aurions dit à la dame de Villars qu'il y avoit clans le château un docteur en Sorhonne, qui alloit venir, et le sieur Porcher seroit aussy tost entré qui ce seroit assis auprès d'elle. »

(Procès de M. Louis de Rohan et de ses complices . Mss de la Bibl. imp.) Voir aussi «les Particularités sur la conspiration et la mort du chevalier de Rohan, de la marquise de Villars, de Vanden Knde, etc., tirées d'un manuscrit de l'abbaye royale de Sainte-Geneviève, publiées dans les Variétés historiques et littéraires. Tome II, dans la collection P. Janriet, 1855; et la Lettre de Bayle à Minutoli, du 15 décembre 1G74.

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L'échafaud, où le pauvre d'Aigremont lui vit finir sa carrière de la manière que j'ai dit.

Je laisserai ici ce gentilhomme pour quelque temps, afin de passer à la description de mes quatre autres confrères bastil- Jars,dont le plus considérable étoit le père Aneheinau.

Je commencerai son article par une circonstance nécessaire, mais j'expédierai en deux mots : c'est que dès que cette liberté de cournV entêté accordée, ily eut une permission entière à tous nus amis de me venir voir, et que, dès ce moment-là, ma chambre ne se désemplissait point, en sorte que j'ouïs dire plusieurs fois aux plus anciens hôtes de cette royale demeure, que jamais ils n'avoient vu pour eux tous autant de visites en un mois qu'on en voyoit à chaque jour pour moi seul, ce qui, outre la considération du grand nombre d'amis que j'avois, venoit sans doute de l'intérêt, que généralement tous les frères en Christ prenoient en mon affaire qui n'étoit qu'une affaire de religion. Je reviens au sieur Àncheman.

Ce père étoit un ex-jésuite, qui ayant à devenir assez connu par tout ce que j'ai à dire de ce qui se passa entre lui et moi depuis le lendemain de ma sortie de geôle jusqu'à mon entier élargissement, je suis d'avis, pour être plus court, d'entamer ici le détail de notre connaissance réciproque.

Une des premières visites donc que je reçus, depuis qu'il y eut permission de m'en faire, fut une de M. Ancheman, que je ne qualifierai pas autrement désormais, parce qu'à cause de son ex-jésuitisme, dont je dirai bientôt les raisons, on ne l'appeloit point autrement à la Bastille même. D'abord qu'il m'eut fait demander la permission de cette visite, j'avoue que j'y sentis en moi quelque répugnance. J'ai toujours été fort antijésuite, par la connaissance que j'ai de longue main de toutes les pratiques de ce corps. Je m'imaginai d'ailleurs que le principal but de celui qui ' e recherchoit avec tant d'empressement étoit de me sonder sur la religion, comme quelques émissaires a\ nient déjà fait. Mais le chevalier d'Aigremont qui étoit au-

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près de moi, et à qui j'insinuai uuc partie de mon embarras, par la petite confidence que nous avions déjà liée, me dit que je ne connaissois pas le personnage; que je n'avois rien à appréhender de sa part, et qu'il n'étoit rien moins que ce que je pensois, mais un homme droit, officieux et de bon conseil, de qui, en un mot, j' an rois tout sujet de me louer, dès que je l'aurois un peu vu; il yous fait même là, continua M. d'Aigremont, une distinction, qui ne lui est pas fort ordinaire; car il ne fréquente personne de tout ce que voyez ici de gens, et il faut qu'il ait quelque raison d'estime sur ce qu'on lui a dit de vous qui ne vous fait pas déshonneur. Cela me fit donc répondre à celui qui m'avoit été député, que je tenois à honneur l'obligeante offre qui m'étoit faite, et que je tàcherois de ne m'en pas montrer ingrat. Ainsi M. Ancheman ne fut pas longtemps sans entrer, M. d'Aigremont étant premièrement sorti afin de nous laisser dans une liberté plus entière. Après plusieurs honnêtetés réciproques et quelques discours vagues sur divers sujets mendiés de part et d'autre, pour ne pas faire languir la conversation, je pris la liberté de demander à M. Ancheman d'où venoit qu'un homme de sa distinction, et dont toutes les manières me prévenoient déjà si favorablement pour lui, se trouvoit dans un tel lieu; et j'appris par sa réponse que c'étoit justement parce qu'il avoit paru à ses supérieurs trop éloigné du caractère que j'appréhendois si fort en lui. Je vis, en un mot, que la candeur dont il faisoit profession n'accommodoit pas une société où ne règne que déguisement, fourberie et mauvaise foi, et je remarquai même bientôt qu'en fait de religion, le bon M. Ancheman n'étoit pas trop entêté des fadaises de la superstition romaine. Il me dit donc qu'il avoit déjà passé par quatre ou cinq de ces vœux par lesquels on éprouve les pères inférieurs, et on initie les plus avancés de la profession dans les plus augustes mystères de la sainte société; mais que comme les plus profonds secrets né s'en découvrent qu'à mesure qu'on monte de degré en degré, la surprise qu'il fit pa-

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paître sur de certaines propositions à lui laites (où la duplicité de cœur lui scmbloit être trop indispensable), commença à donner de violents soupçons de lui; à cause de cela, il fut épié et sondé avec les plus grandes précautions; enfin la persécution ouverte comniençoit à éclater contre lui, lorsque madame de Longuevillc qui l'estimoit, étant avertie du sort qui lui étoit préparé, vint obligeamment à le retirer auprès d'elle. Les bons pères (pii, a cause de leur célèbre confrère de cette illustre maison, étoient obligés à de grands ménagements envers cette princesse, n'osèrent lui refuser la liberté de celui qu'ils vouloient traiter si impitoyablement. Cette générosité cependant de la charitable princesse ne procura pas au bonhomme Ancheman un repos de fort longue durée. Ce que cette vénérable société ne peut faire par une voie, elle en vient à bout par une autre. Les jésuites, enfin, mirent tant d'indignes pratiques en œuvre, qu'ayant gagné quelqu'un des ministres d'Etat, et fait agir surtout le père La Chaise ou peut-être son prédécesseur Ferrier, ils firent mettre le pauvre M. Anchemanà la Bastille, où il étoit encore depuis plus de douze ou treize ans, lorsque j'y entrai; et je l'y laisse pour quelque temps, afin de parler de mes autres collègues de Bastille. Ce sont les deux Montandré père et fils, et après eux le Prophète.

Montandré le père étoit de ces gens tout de salpêtre qui, à défaut d'autres persécuteurs , se rendent plutôt eux-mêmes leurs propres bourreaux que de manquer à se faire bien du mal sans aucune nécessité. Il étoit à la Bastille depuis plusieurs années, pour des gazettes à la main, dont il faisoit sa plus ordinaire occupation, comme étant son unique gagne-pain. C'étoit, d'ailleurs, un homme tellement coiffé du jésuitisme, que, si on lui eût présenté une chenevière affublée d'un bonnet à trois cornes et couverte d'une robe noire sans collet blanc , il se seroit agenouillé devant elle ; homme, d'ailleurs, sinon tout à fait dénué de génie, au moins d'un esprit si borné, qu'il n'étoit supportable que par le divertissement que donnoient quel-

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