LES DEUX MONTANDRE
quefois ses saillies. Elles étoicnt toutes singulières;, comme par exemple de lui entendre faire la description du bouleversement de toutes ses entrailles, quand, tous les soirs, sur les dix heures, le porte-clefs venoit, selon la coutume usitée à la Bastille, fermer toutes les chambres à double tour, de crainte qu'à la faveur des ténèbres les prisonniers ne trouvassent quelque moyen de se sauver, ou du moins de faire du vacarme et des querelles, en profitant de la liberté qu'ils ont pendant le jour (mais de laquelle ils ne sauroient abuser alors, comme ils le pourraient faire pendant la nuit). Il disoit donc que tout ce qu'on peut s'imaginer des tourments de l'enfer n'eût pas pu lui donner tant d'horreur que ce qu'il sentoit dans les agitations de son corps, et dans les angoisses de son âme, au tintamarre de tous ces tours de clefs qui continuoient de le bourreier plus d'une heure après que ce malheureux geôlier a voit cessé tout son bruit.
Le fils de cet étrange personnage avoit quelque chose de beaucoup plus modéré dans l'humeur et dans l'esprit; son esprit même étoit assez agréable, naturel et vif; de sorte que si sa prison, déjà fort surannée, n'eût pas interrompu ses études, il fût apparemment devenu tout autre chose ; mais ils étoient là tous depuis dix ou douze ans, et le jeune homme n'en avoit environ que vingt-deux. Je viens au Prophète.
G' étoit un simple soldat, qui, sans avoir jamais eu aucune teinture de lettres, sinon qu'il sa voit assez bien lire, s' étoit mis l'amour de la Bible dans la tête, jusqu'au point qu'avant qu'il fût ainsi resserré, il l'avoit tellement feuilletée, qu'y ayant trouvé quantité de choses qui, selon lui, ne s'accordoient pas avec son catéchisme à la romaine, il était toujours en dispute avec quelqu'un, ne fût-ce que pour chercher à s'instruire et à mettre en repos sa conscience, qui ne s'accommodoit pas de tant de dogmes si opposés à un livre qu'on lui avouoit être la Parole de Dieu. Ceux de sa famille qui prenoient le plus d'intérêt à sa conduite avoient taché plusieurs fois de le rame-
ucr de son entêtement, et, n'y ayant pu réussir, ils prirent l'occasion de quelque sottise qui lui échappa pour le faire coffrer : une prison ordinaire leur eût coûté trop cher, car cette détention auroit été sur leur dos; la Bastille, d'un autre côté, a* est que pour des crimes d'Etat, et on ne met là que des gens un peu distingués; mais ils trouvèrent quelque appui auprès du gouverneur, lequel consentit à l'admission de ce nouvel hôte comme par un esprit de charité, pour lui laisser avoir quelque plat de desservice pris du rebut de tout le commun. La prêtraille, que les parents de ce malheureux a voient intéressée au fait de sa prétendue hérésie, recommanda fort qu'on ne lui laissât aucun livre, et surtout cet étrange et dangereux qu'on appelle la Bible, comme n'étant propre, selon eux, qu'à perdre les gens, au lieu que, selon d'autres docteurs, c'est la porte et le chemin du salut, témoin cet endroit du Psaume CXIX, v. 14:
Ta parole est ainsi comme un flambeau Guidant mes pas, et comme une lumière, Pour me montrer le chemin sûr et beau.
Notre soldat fut donc, pendant un temps fort considérable, privé de toute sorte de livres; de quoi étant tout désolé et tourmentant un chacun pour obtenir une Bible , enfin on résolut de lui en donner une latine, dans la pensée que cet homme, n'ayant jamais étudié, n'y pourroit rien comprendre, et qu'ainsi il n'y avoit aucun risque à se débarrasser de lui par cet expédient. Il dit d'abord qu'on se moquoit de lui; mais toutes ses plaintes furent inutiles, de sorte que, ne pouvant faire autre chose, il se mit, à force de temps, à lire de bout en bout, ce livre où il n'entendoit pas un mot, et il le relut tant de fois, qu'enfin il lui arriva comme à ceux qui, entrant dans un lieu fort obscur, d'abord ne voient goutte, mais insensiblement \ iennent à distinguer un peu les objets ; car, à l'aide de quelque légère réminiscence de ce qu'il avoit lu autrefois dans une Bible de Louvain, il vint à entendre à peu près certains endroits dont
le gros lui étoit demeuré dans la tête, et cela lui servit à pénétrer dans d'autres chemins moins battus, à la vérité, mais qui, aussi, n'étoient pas tout à fait inaccessibles.
L'issue de tout ceci fut que notre entêté de la Bible vint à la posséder si bien, que, dès les premiers jours que je vins à avoir sa connaissance, après avoir d'abord rejeté tout ce qu'on me disoit de cette singularité , je fus témoin oculaire et auriculaire de la vérité dont j'avois témoigné tant de doutes; car, ayant voulu examiner le personnage , je ne le jetai point sur les endroits historiques de la Bible, comme par exemple sur la Genèse, sur les livres de Samuel et des Bois ; sur les Evangiles et sur les Actes; mais je l'examinai sur les endroits les plus abstrus des Prophètes, et sur la profonde théologie des épîtres de saint Paul, et je trouvai qu'il étoit prêt à répondre sur tout, de sorte que j'entrai de moi-même dans la raison qui lui avoit acquis le sobriquet de Prophète (qui en effet ne lui fut donné que parce que son intelligence dans la Bible parut à tout le monde comme tenir quelque chose de l'inspiration). Aussi se savoit-il bon gré de ce titre , et il étoit le premier à dire qu'il ne pouvoit pas avec raison se regarder sur un autre pied que celui de prophète, et que c' étoit comme une rémunération dont le bon Dieu l' avoit gratifié, à cause de son bon désir de méditer sa Parole et d'en faire son principal aliment, comme étant la vraie manne céleste, et, après Jésus-Christ notre Seigneur, l'unique pain descendu du ciel. Sur quoi, applaudissant à quelques-unes de ses pensées et de ses expressions , je lui représentois par voie de redressement sur ce qui pouvoit d'ailleurs s'y rencontrer d'abus, ou tout au moins de trop outré, je lui représentois, dis-je, que depuis notre Seigneur J ésus-Christ il n' étoit plus question de prophètes ni de prophéties; que tout cela étoit passé, de même que tous les échafaudages et les cintres de l'économie mosaïque avoient été abattus par le même Jésus- Christ, qui étoit le corps et la vérité de toutes ces ombres; depuis cela, disois-je, le don de prophétie avoit cessé, et par con-
séquent les prophètes aussi. « Oh! Monsieur, s'écria-t-il, que « me dites-vous là, qu'il n'y a plus de prophètes depuis Jésus- « Christ? Et le prophète Agabus, que dcvicndra-t-il? » J'avoue (pic cette saillie me fit rire, et cependant je lui expliquai comment l'affaire du prophète Agabus se devoit entendre, et lui dis en deux mots, ne jugeant pas à propos de pousser là cette matière jusqu'au plus loin, que le mot de prophète se pouvoit prendre en plus d'un sens; que le temps de prophètes et de prophétie se pouvoit ranger sous quatre classes : 1° le temps avant Jésus-Christ manifesté en chair, avant Jean-Baptiste, etc.; 2° ce temps de Jésus-Christ, de Jean-Baptiste, etc. ; 3° le temps des apôtres, et de cette sorte de prophètes dont il est parlé dans les Actes (XI, 27 et 28 ) ; 4° et enfin, le temps de la nouvelle économie, en laquelle le nom de prophète est conféré généralement à tous les ministres de l'Evangile. Que, suivant cela, quand j'avois dit que « le temps des prophètes avoit ces- « se, » je n'entendois parler que de la dernière de mes quatre classes, en laquelle, effectivement, il ne se trouve plus de prophètes de l'ordre des trois premières. Et, pour ne pas aller plus loin que je prétendois, en cas que M. le Prophète se voulût comprendre dans cette quatrième classe, je prétendois, dis-je, l'en exclure suffisamment en lui représentant que la principale marque de véritable prophète étoit de savoir prédire l'avenir, comme par exemple avoit fait Agabus, qui signifia par l'Esprit la famine qui devoit arriver sous Claude César (Actes XI, 28); sur quoi je lui disois : Si vous voulez, Monsieur, que je vous regarde comme un véritable prophète , prédisez-moi l'avenir, etc. Et comme il eut la bouche close, j'en demeurai là avec lui. Je dois pourtant, avant que d'aller plus loin, ajouter ici deux mots par rapport à Agabus , et sur ce que j'avois avancé que depuis Jésus-Christ il n'y avoit plus eu de prophètes. C'est que j'entendois parler de ces prophètes dans toutes les formes, comme sont ceux dont nous avons les livres ramassés dans le corps du Vieux Testament, ce qui est un ordre
de prophètes (1) , lequel n'est point parvenu jusqu'au temps de Jésus-Christ, et qu'en un mot le prophète Agabus ne nous avoit point laissé de ces sortes d'écrits qui caractérisent les grands et véritables prophètes, au rang desquels on ne sauroit mettre Agabus , qui est tout ce que j'avois voulu dire.
On a vu jusqu'ici quelques traits qui ne caractérisent pas mal notre prophète; peut-être ne sera-t-on pas fâché que j'y en ajoute deux autres. Comme tous les Bastillars lui avoient laissé prendre la liberté d'entrer à toute heure dans leur chambre, quelque considérable compagnie qui pût venir à chacun sur le pied de visite, jamais il ne manquoit de s'y rendre, sans aucune demande de permission (ce qu'on lui laissoit faire tant pour ne se pas commettre à quelque vacarme avec une espèce de fou, que parce que sa présence et ses farces étoient une espèce de divertissement que chacun étoit bien aise de donner aux personnes qui lui rendoient visite). Comme il n'avoit pas grande habitude avec l'argent, l'habit qu'il avoit sur le corps étoit fort délabré, faute de moyen pour s'en donner un plus honnête ; cette réduction faisant une espèce de honte à son petit orgueil, dont il ne manquoit pas , il s'avisa un jour, et cela dans deux vues en même temps, de se faire faire une longue chemise sans aucunes fentes aux deux côtés, laquelle lui pendant depuis le cou où elle étoit boutonnée, jusqu'au plus bas des pieds, lui procuroit tout à la fois deux grandes commodités, savoir, que par là toute la malpropreté de ses guenilles était cachée, et que d'ailleurs cette parure sembloit tenir quelque air de la majesté des prophètes qui d'ordinaire sont représentés avec des robes blanches, lesquelles même pour monter à quelque chose de plus haut et de plus auguste, sont dans la
(1) Et que deviendra donc l'apôtre saint Jean, qui a écrit l'Apocalypse, qui esf un livre tout plein de prophéties, et écrit, selon l'opinion commune, sous l'cmpiro de Domiticn, et longtemps après Agabus ? Sans parler de saint Paul et de saint Pierre qui ont aussi laissé des prophéties par écrit. [Cette note est probablement du fils de l'auteur.]
gloire du paradis, l'appareil des justes saneliliés et des vingtquatre anciens (ch. IV, p. 4) dont parle l'Apocalypse. Voilà un des traits que j'avois promis : en voici un autre. On a pu remarquer que le prophète, nonobstant son espèce de folio, n'étoit pourtant pas tout à fait destitué de sens et d'esprit; mais son esprit avoit parfois quelque chose de malin ; je me contenterai d'eu rapporter cet exemple. Comme il mettoit toujours son nez partout, un jour qu'il aperçut de sa fenêtre le marquis de Pomenar assis sur un banc de la cour avec la célèbre Madame de Brctonvilliers qui lui étoit venue rendre visite, et qui avoit mieux aimé prendre l'air en ce lieu-là, à la faveur d'un beau temps qu'il faisoit alors, que d'être enfermée dans une chambre avec un homme , il se mit à une de ses fonctions de prophète, et ouvrant sa vitre, témoigna que l'Esprit lui avoit mis au cœur de parler des choses magnifiques de Dieu (Act. II, 4 et 1 1 ); et là-dessus il prit un texte pour servir de matière à sa prédication, qui fut celui de saint Paul sur les devoirs du véritable évêque (1 Tim. III, 2), « quel'évêquc soit irrépréhensible. » Il ne dit pas là-dessus des choses tout à fait méprisables ; car comme dans ses heures de loisir il lisoit perpétuellement non-seulement sa Bible, mais quantité d'autres livres qu'il se faisoit prêter par le premier venu, et que d'ailleurs il avoit une mémoire admirable, cette lecture et cette mémoire lui fournissoient quantité de bonnes choses. Mais enfin son esprit malicieux lui ayant fait lâcher quelques traits qui firent craindre au marquis de Pomenar que ce fou, en allant plus loin, ne fît de la peine à madame de Brctonvilliers : « Prophète, lui cria-t-il, qu'est-ce que tu nous viens prôner là, et quel texte mal entendu as-tu ptïs? Il n'y a point ici d' évêque pour profiter de tes leçons, et quant à nous, nous n'en avons que faire. — Oh! Monsieur, répondit le prophète, je sais bien ce que je dis : s'il n'y a point ici d'évêques, il peut y avoir des évêchesses. » Je laisse à peu t ce que devinrent M. de Pomenar et madame de Brctonvilliers ; mais ils voulurent montrer qu'ils ne faisoient pas