‹ Mâemoires inâedits et opuscules de Jean RouChapitre 6 sur 188 · IV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

IV INTRODUCTION

ment disparu : nous eu avons trouvé deux exemplaires à la

Bibliothèque impériale, deux à celle de l'Arsenal, un à la Mazarine, et nous en connaissons un sixième qui se conserve au British Muséum. En les parcourant, il est facile de constater tout ce qu'il a fallu d'études, d'efforts persévérants, de sacrifices pécuniaires, pour exécuter un travail aussi considérable; et l'on comprend que le souvenir de la confiscation de ses planches ait pu, dix ans après, lui arracher les lignes suivantes dans une lettre adressée au duc de Monta usier :

?c Je ne vous cèle pas, Monseigneur, que la perte de mes « Tables m'est sensible : c'étoit le doux fruit de plusieurs lace borieuses veillos, l'épuisement de mon bien et de mon ce esprit, le seul morceau de pain, en un mot, que je pensois « laisser à mes pauvres enfants. »

La protection du duc de Montausier le fit sortir de la Bastille, mais il ne put obtenir la restitution de ses planches. Forcé de se livrer à d'autres travaux, il se voua pendant plusieurs années à l'enseignement, et fut tour à tour précepteur de lord Spencer, fils aîné du duc de Sunderland ; du duc de Northumberland, iils de Charles II, roi d'Angleterre, et de la duchesse de Cleveland; et des enfants de la marquise de Witgenstein.

Quelques années avant la révocation de l'Edit do Nantes, Kou se retira en Hollande, pour remplir la place de gouverneur des enfants de madame de Sommerdick. Brouillé au bout d'un an avec elle, et dégoûté de l'enseignement, il chercha et obtint une place de clerc au greffe des Etats généraux, qui le nommèrent plus tard leur secrétaire-interprète.

c< Dix ou vingt Mllâ réfugiés* écrit-il dans ses Mémoires,

l.NTRUDL'CUUN. \\

no se peuvent dire, au même titre que moi, adoptés pur ces bienheureuses provinces, comme par une seconde patrie. Naturalisé par une charge noble, je n'ai point de compagnon en cela. »

En effet, cette place avait alors dans la vieille République balaye une assez grande importance : elle avait élé remplie avant Rou par le célèbre Abraham de Wicquofort, puis par Gérard van der Meulen. Les translateurs des Etats généraux étaient chargés de la traduction et quelquefois de la rédaction des pièces officielles ; aussi dans le serment qu'ils prêtaient en entrant en fonctions, étaient-ils obligés de promettre, qu'ils ne communiqueraient à personne les pièces dont ils feraient la traduction. A la mort de Van der Meulen, de nombreux et redoutables concurrents se présentèrent, et il fallut la protection hautement avouée de la princesse d'Orange et toute l'influence du greffier Fagel, pour que Rou obtînt la préférence.

C'est dans cette charge honorable que Jean Rou mourut à la Haye, le 3 décembre 1711, laissant plusieurs enfants, dont un lits, qui a revu le manuscrit de son père, on y ajoutant quelques notes. Les recherches que nous avons faites, pour savoir ce que devint sa famille, n'ont abouti à aucun résultat satisfaisant (1). Lorsqu'il fut nommé secrétaire-interprète des Etats généraux, il était père de cinq enfants; à sa mort, quatre d'entre eux, Jean-Henri, Marie (2), Louise (3) et Elisabeth, signèrent une pétition adressée

(1) « Je remarquerai, par occasion, que les gens de lettres réfugiés dans les pays « étrangers pour leur religion, ont presque tous été si négligents touchant la vie « et Les écrits de leurs confrères, que c'est un grand hasard quand on peut se voir «informé de quelque particularité qui les concerne. » [Dictionnaire critique et historique de Prosper Marchand, T. II, p. 151.)

(-2) Née à Paris Le 1 \ aoùl 1080; clic s'appelait Mario-Elisabeth. (Voy. T. I, p. 1G2.)

(8) Née à Paris Le 12 février 1682. (V. T. I, p. 105.)

XYJ INTRODUCTION.

aux Etats généraux, pour obtenir le payement du trimestre courant dû à leur père (1).

Nous voyons par quelques pièces imprimées, conservées au British Muséum, que les réfugiés français établis à New- York, avaient pour second pasteur, de 1710 ou 1711 à J 724, Louis Rou ; que ce dernier dépendait du synode des Eglises wallonnes des Pays-Bas ; qu'il était né en Hollande de parents français et s'était fait iVnglais (2). Etait-ce un autre fils de l'auteur de ces Mémoires ? Ce qui tendrait à nous le faire supposer, c'est que plusieurs des notes marginales des manuscrits rédigés par un de ses fils, sont suivies des initiales L. R.

(1) M. Backuizen van den Briuk, archiviste en chef des Pays-Bas, à qui nous sommes redevables de beaucoup de renseignements précieux, a bien voulu faire des recherches en Hollande sur les destinées de la famille Rou. Voici les indications qu'il a pu recueillir :

« Elisabeth Rou, née le 14 avril 1687, épousa un nommé N. Lormaren, qu'elle accompagna en France. En 1741, elle implora, comme Hollandaise de naissance, l'intervention des Etats généraux, pour obtenir que sa qualité de protestante ne la privât pas de l'usufruit des biens de son mari, situés en France. Il est probable que ses démarches n'eurent aucun succès ; car depuis 1748, on la trouve rétablie à la Haye. Elle recevait une part de la somme de 10,000 florins, accordée annuellement par les Etats généraux aux darnes françaises réfugiées. D'abord elle ne percevait que 130 florins; plus tard elle reçut jusqu'à 200 florins par an. Ses acquits sont signés Rou de Lormarin; le dernier est du mois d'octobre 1760.

« Une Jeanne-Marie Rou, établie à la Haye, obtint en août 1758, des Etats généraux, un passeport pour aller en Angleterre.

« Il y a en Hollande une famille Roux, dont une partie s'est établie au Cap de Bonne-Espérance, lorsque c'était une colonie hollandaise. Y a-t-il identité ou affinité entre elle et la famille Rou ? »

M. Jacques-François Roux, qui réside actuellement à la Haye, a eu la bonté de nous fournir divers renseignements sur ses ancêtres établis dans la colonie de Surinam, mais rien ne nous prouve qu'ils descendaient de Jean Rou.

(2) A collection of some papers concerning Mr Lewis Rou' s affair, vij.

1° The acts ofthe French consistorg in thecitij of New-York passcd ag ainsi him ihe 13 th. et 20 th. ofsept. 1724.

2° The pétition of sève rai heads of famièies to his excellency the govemor in • ouncil, etc., etc.

Printed mut sold by William Bradford in the city ■>[ New-York, 1723.

INTRODUCTION. WIJ

Le volume 4057 des Sloane Mss. (British Muséum), ren- • ferme une lettre datée du 13 février 1723, d'un Jean Rou, marchand, domicilié en Hollande, à Sir Hans-Sloane.

Notre auteur nous donne d'ailleurs si peu de détails sur sa famille, qu'il nous est impossible de dire, si Henri Rou, pasteur de l'Eglise réformée de Lorges, vers 1671, qui, à la révocation de l'Edit de Nantes, se retira aussi en Hollande, était un des quatre frères de Jean Rou, dont il est parlé au commencement de ses Mémoires (1).

Ajoutons enfin qu'on trouve, sur les registres de l'Eglise wallonne de la Haye, les noms d'Antoinette et de Judith Rou, admises dans l'Eglise, la première en 1718, la seconde en 1722, de Marie et Louise Rou, sœurs, admises en 1733.

Les mémoires de Rou nous paraissent avoir un assez grand intérêt anecdotique : on y trouve une foule de faits qui, racontés naïvement, peignent bien la vie et les mœurs de cette époque. Nous citerons, entre autres, le récit de ses premières années d'études à Saumur; ses liaisons avec Conrart, Chapelain et Ménage ; les relations qu'il eut avec l'abbé de Marolles; les impressions curieuses de son voyage en Angleterre ; la part que prit le greffier Fagel à sa nomination de secrétaire-interprète des Etats généraux, et une infinité d'autres détails sur les sujets les plus variés.

(1) Nous devons à 1 obligeance de M. le pasteur Vaurigaud la communication de la note suivante, extraite des archives du greffe de Nantes:

« Henri Rou, ci-devant ministre à Lorges, obtint pour sa femme Anne Bellay et « son fils Henri Rou, la permission de passer en Hollande après avoir vendu son « bien. Le brevet fut signé à Versailles le 21 mai 1685, et présenté au sénéchal « de Nantes le 22 septembre de la même année. »

Ajoutons que Henri Rou soutint « sa thèse à Sedan, le 20 juin 1667. » Il s'intitule Henricus Rou Parisinus. (Collection des thèses soutenues à l'Académie de Sedan. L662-1669.)

Parmi les sermons. imprimés de Jurieu, il y on a un .(prononcé àLorgcs pour l'ordination de Henri Rou. » Bionne, 1071.

XVlij INTRODUCTION.

Outre les traductions, que nous avons déjà mentionnées, Rou a laissé quelques écrits et opuscules, dont plusieurs témoignent de la variété de son érudition historique.

Peu de temps après son arrivée en Hollande, il publia un petit volume de Remarques sur l'Histoire du calvinisme de Maimbourg (1), qu'il dédia au prince d'Orange. Bayle lui écrivit à ce sujet : « J'ai examiné vos remarques sévère- « ment, et les ai fort approuvées. » Il ajoute : « Votre pé- « nétration à découvrir tout ce qui choque le génie de notre « langue et la régularité de notre grammaire, mériteroit « l'approbation du père Bouh ours (2). » Nous lisons encore dans une lettre de Bayle à son frère cadet : « M. Rou a fait « imprimer des Remarques contre M. Maimbourg; un autre « vient de donner une Critique générale de la môme histoire « du calvinisme. On en attend encore d'autres; les deux « qui ont paru m'ont bien plu. Celle de M. Rou contient « plusieurs remarques spirituelles, jolies et bien tourte nées » (3).

La publication de ce livre fut suivie de la controverse qu'il eut avec Bossuet, sous le couvert de son ami M. de Vrillac, ancien bailli de la Ferté-sous-Jouarre : elle fut imprimée sous le titre de la Séduction éludée (4).

On doit aussi à Rou une version française des Psaumes de Dom Antonio, roi de Portugal (5), des Remarques sur l'his-

(1) Remarques sur l'Histoire du calvinisme de M. Maimbourg. Un petit vol. in-18 de 204 pages. A la Haye, chez Adrian Moetiens, 1682.

(2) Lettre de Bayle à Rou, du 25 octobre 1682 (Voir l'Appendice du Tome II).

(3) Lettre de Bayle à son frère cadet, du 9 juillet 1682 (Voir l'Appendice du Tome II).

(4) La Séduction éludée, ou Lettres de M. Vévêque de Meaux à un de ses diocésains (M. de Vrillac), qui s'est sauvé de la persécution; avec les réponses qui lui ont été faites, dont la principale est sans réplique; sur la copie imprimée a Berne en Suisse. In-12.

(5) Les Psaumes dé1 dom Antoine, roi de Portugal, traduits en français, par Du

ÎNTKOIH'CÏION. XIX

toire des Fiançais dans le Brandebourg, de M. Ancillou (1), et une Histoire de l'Académie royale de peinture et de sculpture de Paris (2), qui paraît être restée manuscrite, et dont nous n'avons pu découvrir aucune trace (3). Il avait préparé une traduction française de Y Histoire d'Espagne de Mariana, en l'accompagnant de notes ; l'ouvrage était terminé en 1695. Bayle, dans son Dictionnaire historique (article Mariana), et dans les Nouvelles de la République des Lettres, et Basnage de Beauval, dans V Histoire des Ouvrages des Savants, en avaient annoncé la publication prochaine ; mais le libraire de la Haye qui s'était chargé de l'impression, ne put remplir ses engagements, et à la mort de Rou, le manuscrit resta entre les mains de ses héritiers. Le libraire François l'Honoré d'Amsterdam en fit plus tard l'acquisition; mais il parait que ce travail ne fut jamais publié (4).

A en juger d'après l'appréciation de plusieurs des comlemporains de Rou, cette traduction avait du mérite.

« J'avois conçu une grande idée de votre travail sur Mate riana, » lui écrivait Bayle, « par le Mémoire que M. de « Beauval inséra dans son Mois de novembre 1693; mais « la lecture de votre préface m'a fait connaître que je n'en « avois pas conçu toute l'importance. Je souhaite qu'un si « beau travail, et si capable d'immortaliser votre nom, qui « est déjà si célèbre, paraisse bientôt aux yeux du pu- « blic (o). »

Ryer, nouvelle édition, augmentée d'une dissertation sur le Vous et le 7V, en parlant à Dieu, par Jean Rou. (La Haye, 1G91. In-12.)

(1) Lettre de Bayle à Rou du 10 octobre 1G90 (Voir l'Appendice du Tome II).

(-2) Lettre de Bayle à Rou, 18 mai 1691 (Voir l'Appendice du Tome 11).

(3) Voir T. II, p. 13, note 1.

(4) Dictionnaire historique de Prospcr Marchand, article Peregrinus, notes sur Mariana.

(5) Lettre de Bayle à Rou, du 13 lévrier 1G96 (Voy. Appendice du Tome II).

XX l.NiKODl'GïlOiN.

Les louanges, que lui adresse l'auteur de l' Histoire d'Angleterre, Rapin-Thoyras, méritent encore d'être rapportées :

« Quant au Mariaua, vous savez mes sentiments là-des- « sus; ainsi je ne puis rien ajouter présentement; seulement « je vous dirai que je frémis de dépit, quand je pense que « Van Der Aa fait une dépense prodigieuse pour imprimer « les livres d'un M. Rogissart; que les livres de Châtelain « s'impriment et se gravent à grands frais, et qu'une bonne « traduction de Mariana demeure au croc par la stupidité « des libraires. 0 sceculaï ô mores! Où sont les Vascosan, « les Es tienne, les Plantin et autres libraires capables de « juger des livres » (1)?

Lorsque la mort le surprit, Jean Rou préparait l'Abrégé d'une Histoire universelle, ou Récits des faits les plus curieux qui se sont passes dans l'histoire ancienne et moderne. Il avait réuni sous ce titre une quantité de dissertations sur les parties les plus difficiles de l'histoire, et sur le caractère, le talent, le génie et le style de beaucoup d'hommes illustres dans les armes et dans les lettres. L'étendue de ce titre peut à bon droit effrayer le lecteur, mais il faut se rappeler que notre auteur avait consacré une grande partie de sa vie aux études historiques les plus abstraites. Du reste, rien ne nous apprend que ce travail ait jamais vu le jour.

Rou a encore écrit quelques mémoires et dissertations qui parurent dans les revues littéraires du temps : nous citerons entre autres :

Ses Remarques sur un endroit du Parrhasiana de Leclerc, dans les Nouvelles de la République des lettres (rédigées alors par Bernard). (Mois de septembre 1699.)

Une dissertation, touchant la question sur le Siècle pro-

(1) Lettre «le Rapin-Thoyrafi à Rou (Yoy. T. II, p. 2G7),

iNTRonrcnoN. xxj

chain, savoir s'il commence dès J 700 ou seulement en 1701 , insérée dans VHisloire des Ouvrages des savants, par Basnage de Beau val. (Décembre 1699.)

Un mémoire sur la question : Lequel des rois de Perse il faut entendre par l'Assuérus mentionné au livre d'Esther, chap. X et suivants. (Ouvrages des savants. Mars 1706.) La lettre anonyme insérée à la page 323 du même recueil (juillet 1706), est également de Rou.

Une dissertation anonyme sur les septante Semaines de Daniel. (Ouvrages des savants. Juillet 1706.)

Une dissertation sur les deux Caton, le Majeur ou le Censeur, et le Mineur ou le Préteur, autrement dit l'Utique. (Ouvrages des savants. Mars 1706.)

Réponse à une lettre de M. de La Placette, pasteur de l'Eglise française de Copenhague, sur quelques questions de chronologie, à la suite d'une dissertation sur les Semaines de Daniel. (Nouvelles de la République des lettres. Mars 1709.)

Notre auteur possédait une grande érudition, surtout en matière de chronologie : ses Tablettes et ses articles dans les revues du temps en fournissent la preuve, et nous pourrions en outre renvoyer au témoignage de plusieurs savants. Bayle le consultait souvent sur des questions de cette nature. (Voir les lettres de Bayle à Rou des 3 et 10 avril et 8 mai 1700.)

« J'ai eu du plaisir à voir dans les journaux de M. de « Beauval, » lui écrivait Rapin-ïhoyras, «les savantes dis- « sertalions que vous avez faites, sur des matières dont peu « de personnes sont capables de pénétrer les difficultés, et « moins encore de les dénouer avec la clarté et la facilité « dont vous le faites. Je ne doute pas qu'elles ne vous faste sent honneur parmi le monde savant. » — « Tout est là

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