‹ Mâemoires inâedits et opuscules de Jean RouChapitre 7 sur 188 · XXIJ INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXIJ INTRODUCTION

« plein de bon sens, de netteté et de science, et vous pourriez « dire, à plus juste titre que M, Ménagé, qu'il y a plus de « dix: éruditions dans chaque page, Nous lûmes ensemble « votre dernier cahier, mon frère et moi, et le trouvâmes « fort bien écrit et avec beaucoup de discrétion, et nous « conclûmes qu'il serait très avantageux au public d'avoir « les caractères de tous les hommes distingués dans l'anti- « quité (1) écrits de la même main (2). »

Le nom de Jean Rou est souvent cité avec éloge dans les publications contemporaines : — dans le Gallia erudita, 1683 (pages 73 et 403) ; — dans les Acta Erudilorum, de Leipsick, mars 1683, page 97, au sujet de ses Remarques sur le Calvinisme de Maimbourg; — dans les mêmes Acta Erudilorum, au sujet de son projet de traduction de Y Histoire d'Espagne deMariana; — dans Y Histoire abrégée de l'Europe (novembre 1686), au sujet de sa Séduction éludée; — dans les Nouvelles de la République des lettres (janvier 1686, p. 108; janvier 1687, pages 101 et 102; septembre 1699, page 318; et novembre 1701, page 196); — dans Y Histoire des Ouvrages des Savants (novembre 1693, page 138; novembre 1699, page 523) ; — dans la Bibliothèque universelle (tome XXÏI, Ve partie, page 185), à propos d'une lettre contenant quelques remarques sur la Lucrèce de M. des Coutures; — dans la Réponse d'un nouveau converti à la lettre d'un Réfugie (page 34). On y parle de la Séduction éludée, et on y met l'auteur au rang des meilleures plumes qui aient écrit contre l'injustice de la persécution faite aux Réformés; — dans Y Histoire de l'Edit de Nantes, d'Elie Benoît (tome V, page 828).

(1) Allusion au projet de Rou d'écrire un abrégé d'une Histoire universelle (Voy. T. II, p. 234,235).

(2) Extrait de diverses lettres dfî Knpin-Thoyrns (Voy. T. IT, p. 208).

INTRODUCTION. XXiij

Enfin railleur do V Apologie des Réfugiés, passant en revue toutes les célébrités, qui, à divers titres, faisaient rejaillir sur les Etats de Hollande l'éclat de leurs talents, s'exprime ainsi sur le compte de Rou :

« La Haye est un trop beau théâtre, pour n'être occupé « que par une seule espèce de gens de lettres. Les ministres « y tiennent leur rang ; mais il y a aussi parmi nos réfugiés « de simples particuliers, qui s'y distinguent par leur savoir « et leur mérite. Tel est le célèbre M. Rou ; ses Tables histo- « riques ont fait tant de bruit en France, qu'un honnête « homme, comme vous, n'oseroit dire qu'il ignore en quel « lieu de la terre vit leur auteur. Mais afin que vous puisce siez en parler avec plus de certitude, je vous apprends ce qu'il fait son séjour à la Haye, connu, chéri, estimé de ce tout ce qui a le sentiment assez droit pour juger raisonnacc blement des bonnes choses. Je crois que le public verra ce bientôt d'autres excellents ouvrages de sa façon (1). »

Rou a divisé ses Mémoires en deux parties : la première renferme le récit de sa vie et de ses aventures; c'est son Journal proprement dit. Le second volume, auquel il donne le nom de Supplément , n'est guère qu'un recueil et un compte rendu de ses opuscules, auxquels se trouvent mêlées, ça et là, quelques anecdotes curieuses.

Il avait à peine terminé son ouvrage lorsque la mort vint le frapper, et le dernier volume a dû être écrit au milieu des souffrances d'une cruelle maladie. Au décousu et aux négligences d'une partie de ces Mémoires, surtout de la seconde moitié, on sent trop la hâte d'une première rédaction, et on peut supposer que quelques-unes des fautes et des irrégu-

(1) L'Apologie des Réfugiés,, par A.-R. D. L. (Abel-Rodolpho De Ladevèzo, la Haye, i<;xs.p. 107.)

WIV INTRODUCTION.

larités de style, qu'on serait tenté de lui reprocher, auraient disparu s'il avait pu revoir lui-même son travail (1). On remarque aussi chez lui beaucoup de ces vieilles locutions françaises et de ces expressions surannées, qu'entretenait chez la plupart des réformés du dix-septième siècle, l'habitude de se servir des anciennes versions de la Bible et des Psaumes (2).

Enfin, puisqu'il s'agit d'un réfugié, il est juste de rappeler ici cette réflexion mêlée d'amertume que le sentiment cle l'exil inspira au plus éloquent d'entre eux : « Il est difi< (icile, dit Saurin, que ceux qui ont sacrifié leur patrie à « leur religion, parlent leur langue avec pureté (3). »

Rou se piquait cependant de bien écrire , etplusieurs de ses contemporains louaient son style. Seulement, Bayle, qui

(]) On lit en regard de la première page du 2e volume, sur l'une des feuilles de couverture intérieure du manuscrit, ce qui suit, de la main du iîls de l'auteur:

« Le premier volume de ces Mémoires, commencé le 24 de juin 1710, fut achevé « le 18 septembre 1710, à six heures du matin.

a Le second volume fut commencé le 8 octobre 1710, et achevé le 21 avril 171 1 , « comme il paraît par la date qui est au redos de l'ancienne couverture.

« Le tout a été achevé le 21 avril 1711. Sat cito. »

{■2) La Bible en usage dans les Eglises réformées du royaume et lue de père en « fils dans les familles, avait, on n'en peut douter, invétéré, pour ainsi dire, l'es- « prit du vieux français dans le langage de ces protestants (que la grande émigra- « tion dispersa en Allemagne, en Hollande, en Angleterre). Tel est aussi le vrai « fond de ce qu'on appelle le stijle, et qu'on ferait mieux d'appeler le langage ré- (( fugié, lequel n'est autre chose qu'un certain ensemble de locutions vieillies ou <( improprement appliquées, de constructions embarrassées et de tours elliptiques « obscurs, en tout, l'usage d'une syntaxe devenue incorrecte et d'un vocabulaire a suranné...

« A la fin du règne de Louis XIV, il y a deux littératures en présence et pres- « que en rivalité : l'une royale en quelque sorte, qui réunit toutes les grâces élé- <( gantes, recherche la majesté, la politesse et l'aisance; l'autre, bourgeoise et l'a- « milière, a la vigueur, l'assurance de la liberté, et quelquefois la chaleur du sen- « liment; mais elle est généralement lourde, souvent vulgaire, et plus vive par les « idées que par la façon de les exprimer. L'une fleurit à la cour et dans Paris; « l'autre campe, pour ainsi dire, à la frontière, et n'a pas encore de foyer. » A. Sayous, Histoire de in littérature française à l'étranger, T. H, p. 373-375.)

(3) Voyez Ch. Weiss, Histoire des réfugiés protestants. T. 11, p. 97.

INTRODICTION. XXV

d'ordinaire, ainsi qu'on l'a vu par nos cilalions, lui adressait des éloges, lui reprochait quelquefois de se servir d'expressions trop fleuries, et lui rappelait « que le goût du siècle était d'aimer le naturel dans le discours. »

Plusieurs fois nous avons été tenté d'abréger, de couper certaines phrases, d'en modifier la forme, tout en restant fidèle au sens primitif; mais la crainte d'altérer, en aucune manière, la pensée de l'auteur, et la responsabilité de notre tache nous ont arrêté. C'est aussi ce qui nous a empêché de supprimer quelques fragments de ces Mémoires, qui, comme son Dialogue d'Ariston cl d'Eugène, sa Dissertation sur l'Ambroisie, ou sa traduction, du latin de Ménage, de la Vie de Gargilius Ma m .urra, nous ont paru n'offrir aujourd'hui qu'un intérêt fort secondaire. Nous avons préféré donner l'œuvre de Rou, telle qu'il Ta laissée lui-même, avec ses particularités et ses imperfections. Mais, tout en reproduisant avec une scrupuleuse exactitude le texte original, nous nous sommes permis quelques rectifications de détail dans l'orthographe, telles que la substitution des lettres eu à un û seul , et le remplacement des y par des i. À nos yeux, ces formes abréviatives et surannées compliquaient inutilement la lecture.

Nous avons cru, en même temps, devoir être sobre de notes, et ne présenter que celles qui pouvaient avoir une utilité réelle pour l'intelligence ou l'éclaircissement du texte; nous avons eu soin d'indiquer par une mention toutes les notes qui ont été faites par l'auteur lui-même, ou par son fils.

On ne peut méconnaître l'importance du manuscrit que nous publions au point de vue de l'histoire des mœurs, de la biographie, de la littérature ; mais nous sommes sur-

Page 1