IL CELEBRE UN JEUNE
jours de l' étroite confidence qui s'étoit liée entre le chevalier d'Aigremont et moi, nous étions convenus de manger toujours ensemble, en joignant les plats qu'on de voit nous servir à chacun en particulier ; car depuis quelques années les prisonniers mangeoient séparément chacun dans sa chambre, à cause de quelque bruit qui arrivoit souvent entre eux, lorsqu'on les servoit en commun. Nous obtînmes sans beaucoup de peine, le chevalier et moi, la permission dont je viens de parler, et cela avoit toujours continué ainsi tout le temps que ce gentilhomme resta prisonnier; mais depuis huit ou quinze jours il avoit été élargi, à condition de servir le roi à ses dépens pendant la prochaine campagne, et il y fat tué à deux pas du marquis de Rénel, son commandant, ce qui a été regardé de la plupart des gens, comme un coup aposté, pour faire trouver à ce pauvre malheureux, par une voie plus sûre, la punition à quoi il n'y avoit pas eu moyen de le condamner par celle de justice.
Deux autres gentilshommes, qui vers ce temps-là avoient été arrêtés et conduits à la Bastille, et qui savoient le plaisir que nous nous étions fait, le chevalier d'Aigremont et moi, de cette communauté de repas, me prièrent de vouloir bien continuer avec eux la même société, à quoi je consentis en leur marquant que je tenois leur recherche à honneur. C'étoit donc avec ces nouveaux hôtes que je me trouvois lié lors du jeûne dont je parle. Dès le jeudi au soir, je fis connaître à ces messieurs, que je ne pourrais pas le lendemain avoir l'honneur de leur compagnie, parce qu'à dîner, je ne mangerois pas, et que quant au soir, je craindrois qu'il ne fût trop tard pour leur commodité. « Oh! Monsieur, si ce n'est que cela, me dirent-ils, nous vous attendrons jusqu'à dix et onze heures du soir. » Nous nous séparâmes là-dessus, et cependant je dis à mon petit valet d'avoir soin de retirer dès ce soir même ma vaisselle de la cuisine où il avoit accoutumé de la laisser, afin d'être toute portée là pour les besoins du lendemain. Il le dit ainsi aux gens de la cuisine qui, ayant su de lui que je ne dînerois pas ce jour-là par la rai-