‹ Mâemoires inâedits et opuscules de Jean RouChapitre 63 sur 188 · A LA BASTILLE · texte numérisé non relu

A LA BASTILLE

son du jeune : «Ah! p» sainte Vierge, s'écrièrcnt-ils tous avec de grands ris, cela est tout à fait drôle ; ces huguenots, quand ils jeûnent, ils ne mangent point. » Cependant, après avoir lavé ma vaisselle, ils la livrèrent selon mon ordre, après quoi je me mis au lit.

Le lendemain, je me préparai de bonne heure à mes dévotions, et après m'être mis à genoux, puis relevé, je préparai toutes les lectures que je me proposois de faire tant à F égard des trois sermons de neuf heures, de midi et de trois heures, que pour les chapitres et les psaumes d'intervalle qui dévoient partager ces trois actions. Mes chapitres étoient pris tant en Esaïe qu'en Jérémie, Prophéties et Lamentations ; et mes psaumes étoient ceux qu'on chante ordinairement en de pareilles solennités. Je m'étois déjà agenouillé une seconde fois, pour commencer mes fonctions à l'égard d'un tel jour, parce que la première n'étoit que pour la pratique accoutumée de tout fidèle, selon le quatrain si connu :

Avec le jour commence ta journée,

De l'Eternel le saint nom bénissant, etc.

ou, pour puiser dans des sources plus pures que celle-là:

Au point du jour je quitterai ma couche, Et ton honneur partout, mon Dieu, mon roi, Je chanterai des doigts et de la bouche.

Je m'étois donc, dis-jc, déjà mis en état de commencer mes fonctions de jeûne, lorsqu'un scrupule me passa par l'esprit au sujet de ce qui s'étoit passé depuis quelques jours entre Montandré et moi. Que prétends-je faire? me disois-je ; notre Seigneur ne nous a-t-il pas dit : « Si tu apportes ton offrande à l'autel, et que là il te souvienne que ton frère a quelque chose contre toi, laisse-là ton offrande, et t'en va, réconcilie-toi premièrement avec ton frère et alors viens et offre ton offrande. » (Matth. V, 23, 24.) La réflexion que je fis sur ces divines paroles m'arrêta quelque temps ; car je me disois : Je sens bien que par la grâce de Dieu je suis tout disposé à obéir à ce pré-

8i SA RÉCONCILIATION AVEC MONTANDKK.

cepte ; mais je ne suis pas assuré de réussir. Que sais-je, si celui à qui j'ai à faire sera homme à prendre les choses par la bonne anse, et si, pendant que j'ai une bonne action en vue, il n'en résultera point une mauvaise? peut-être mon homme regardera-t-il cela tout au moins comme une affectation d'hypocrite, se moquera de moi, et qui plus est, en triomphera, prétendant que je me reconnois tout le premier être dans le tort, moi, dis-je, qui cependant ai tout seul sujet de me plaindre. J'étoisdonc là-dessus en grande perplexité ; mais tout d'un coup il me vint dans l'esprit de consulter mon bon ami Anchcman, en qui j'avois reconnu et une grande droiture et une possession entière de tout ce qui regarde les cas de conscience. Je montai donc à son appartement et lui fis confidence du scrupule qui me travailloit; aussitôt il me regarda d'un œil de satisfaction, et se jetant à mon cou avec une tendre embrassade : « Je vous reconnois toujours, me dit-il, dans tout ce que vous faites, je suis bien éloigné de trouver à redire à votre scrupule, et il n'est pas juste que vous vous commettiez le moins du monde ; retournez dans votre chambre ; à peine y serezvous, que je me fais fort d'amener votre homme à vos pieds , de la manière dont j'ai résolu de lui parler. » Je retourne donc chez moi, et à peine avois-je fait deux tours de chambre avant que de me mettre sur mes livres, que je vois entrer M. Anchcman, suivi de Montandré, lequel me tendant la main d'une manière fort soumise : « Monsieur, me dit-il, il y a longtemps que je n'ai eu une aussi grande joie que celle que M. Ancheman vient de me donner; il y a déjà quelques jours que, réfléchissant sur la faute que je reconnais avoir commise envers vous, j'avois résolu de vous en demander pardon, et l'aurois exécuté, si je vous eusse cru disposé à me recevoir en grâce ; de sorte que M. Ancheman m'en ayant donné l'espérance, j'y recours de tout mon cœur, et vous promets de vous en marquer ma reconnaissance par toutes les voies que je croirai vous être les plus agréables. » A îpondu à cette honnêteté par une pareille,

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