‹ Mâemoires inâedits et opuscules de Jean RouChapitre 67 sur 188 · ROU REMERCIE LE DIT. DE MONTAUSIER · texte numérisé non relu

ROU REMERCIE LE DIT. DE MONTAUSIER

obligations. Le valet de chambre (le sieur Robin) ne me vit pas plus tôt que, sans aucun avertissement, il m'ouvre la chambre de son maître, à qui je ne dis pas autre chose sinon que j'étois là pour le remercier. « Me remercier! me dit-il, et savez-vous « bien que c'est moi qui vous avois fait mettre là? — C'est aussi, « Monsieur, lui repartis-je, justement pour cela que je vous rc- « mercie. — Ah! reprit-il, vous le prenez bien, et je vous en « sais bon gré ; oui, c'étoit en effet pour votre bien que j'avois « pris le coup sur moi; il falloit nécessairement que vous allas- « siez là, et j'aimoisbien mieux que ce fût de ma main que vous « y fussiez mené que de celle de tout autre, parce qu'au moins « étois-je sûr de vous en tirer en temps et lieu. Au reste, con- « tinua-t-il, comment vous a-t-on traité là, car je vous avois « bien recommandé? — Parfaitement bien, Monsieur, et c'est « un second article de remercîment que j'allois toucher, si vous « m'en aviez donné le temps. Aussi M. de Bezemaux m'a-t-il « fort chargé en me congédiant de lui rendre ce témoignage « auprès de vous, et de vous assurer fort de ses respects. » Je voulus là-dessus prendre congé de mon bienfaiteur ; mais il voulut que j'eusse l'honneur de dîner avec lui, et j'eus en effet celui de me trouver à sa table parmi des chapeaux rouges et des cordons bleus, non sans quelque admiration de tous les assistants, qui savoient fort bien quij'étois et de quel lieu j'étois fraîchement sorti.

Lorsque je quittai cet obligeant seigneur, il eut la bonté de me dire qu'il n'étoitpas content de ne me voir encore jouir que de ma liberté, et que s'il y avoit moyen, il vouloit aussi tirer de clôture d'autres captifs qui me regardoient, entendant parler de mes cuivres; mais que cela ne se pouvoit pas faire tout d'un coup, et qu'après quelques jours de patience il en parleroit au roi. Il le lit enfin ; mais la tentative ne lui réussit pas, et il m'en témoigna obligeamment son chagrin par une lettre que je me dispenserai de rapporter ici, parce que j'en ai assez d'autres plus importantes, qu'il nie faudra plus indispensablemeut in-

IL l'.r.ND VISITE A M. I)K LA HF.YNIE. 01

séror dans ces Mémoires, et qu'il n'est pas raisonnable de les trop charger.

Le lendemain de ma visite vers M. de Montausieiv, j'en allai pareillement rendre ime ù M. de la Bcynie, qui, à la sollicitation de ce seigneur, m'aunt aussi fort recommandé an gouverneur de la bastille ; je lui dis qu'un des principaux chagrins que j'avois eus, pendant les premiers jours de ma détention, étoil de n'avoir pas eu l'honneur de le voir pour être examiné par lui, comme je m'en étois flatté, espérant qu'intègre magis- Irat, comme il étoit, il f croit justice à mes raisons, que je préîendois être fort bonnes, par rapport aux injustes accusations qu'on me faisoit. Il me répondit qu'il n'ignoroit pas une bonne partie de ce que je lui disois; qu'il avoit appelé auprès de lui un abbé de ses parents fort éclairé et fort équitable, pour lui faire examiner mon ouvrage et lui en dire son sentiment, et il me lit connaître que cet ecclésiastique le regardoit à peu près du même œil qu'on verra tout à l'heure que fit depuis le savant M. IVtitpied, dont je parlerai ci-après. Que cependant j'étois toujours blâmable de n'avoir pas assez considéré que je travaillois pour M. le dauphin, ce qui devoit m'obliger aux plus grandes précautions. Sur quoi je lui dis que j'a\ois observé dans tous les endroits un peu délicats de mon ouvrage, démarquer mes autorités et les sources où je puisois, et qu'on voyoit par-ci par-là que les articles qui pouvoient faire le plus de peine étoient cités tantôt de Baroaius, tantôt du jésuite Labbé, tantôt de M. deMézeray; que si donc on consultoit par exemple Baronius, on trouveroit qu'il dit de plusieurs papes des choses encore bien plus outrées que celles dont je les taxois, et sur lesquelles je gardois bien plus de modération que lui. « Oh! « Monsieur, me dit M. de La Bcynie, croyez-vous que cela vous « mette à couvert? Baronius est comme un enfant de la mai- « sou, il peut dire hardiment ce qu'il lui plaît, ne pouvant être « suspect; au lieu que vous êtes un étranger. Un père, mécon- « te: , ]fi traite di maraud ci de coquin, mais il ne

« voudroitpas qu'un autre que lui se donnât la môme liberté. » Je ne voulus pas par respect insister trop là-dessus auprès de M. de JaReynie. Mais il voyoit suffisamment par quelle barrière j'étois retenu, et il m'en sut bon gré, me disant qu'il n'ignoroit pas tout à fait ce que je pouvois alléguer pour ma justification ; m'apprit lui-même le témoignage que son savant abbé lui en avoit rendu, et qu'aussi, tant par un principe d'équité que pour faire plaisir à mon illustre patron, il s'étoit abstenu de faire rompre mes planches, se contentant, pour l'obéissance qu'il devoit aux ordres du roi, de les tenir en lieu où il n'en pourroit pas être fait aucun abus ; et qu'il avoit pris ce partilà en ma faveur, afin que, comme la volonté des, rois, aussi bien que celle des autres hommes, est ambulatoire, si les puissants amis qu'il voyoit bien que j'avois en cour, pouvoient obtenir de Sa Majesté la révocation de ses ordres, il eût en son particulier la satisfaction d'avoir contribué par la prudence de ses précautions au rétablissement de mon ouvrage et à la restitution de mon bien. Cela dit, et moi le remerciant de toutes ses bontés, en prenant congé de lui, il me reconduisit à travers sa cour jusqu'à la porte de la rue.

Tous ces devoirs ainsi préalablement rendus à ceux à qui je les devois, et moi attendant le secours qu'il plairoit au bon Dieu de m' envoyer, suivant le précepte de David :

Or donc, attends toujours patiemment

Le Seigneur Dieu ; soutiens jusques au bout, etc.

mes amis me firent songer aux innocents moyens de suppléer par tout ce que je pourrois trouver en moi de talents et d'industrie à la nudité, où ma persécution m'avoit réduit. Ils me témoignèrent que plusieurs personnes de considération les avoient sondés pour savoir si, dans le fâcheux loisir où je me trouvois, je ne scrois pas bien aise de donner de mon temps à quelque belle jeunesse de qualité, qui, sans que je fusse mis sur le pied de maître d'école, pût recevoir de moi une raisonnable teinture, par voie de conversation et de simples visites de plai-

sir, sur plusieurs parties des belles-lettres (où j'étois regardé

comme ayant tout le fonds nécessaire; à ce but, par exemple, l'histoire, la géographie, la généalogie, le blason, etc.). Je dis mes amis, en les remerciant de leurs obligeantes vues, et me rangeant à leurs conseils, que, par la grâce du Seigneur, « je « savois in accommoder à celui qui hausse et baisse le degré « comme il lui plaît » (Ps. LXXV, 7), et que je ne trouvois rien indigne de moi que l'oisiveté et d'être à charge à personne. Conclusion, qu'on me donna bientôt trois demoiselles, belles, jeunes et de qualité (1), qui se firent un plaisir de prendre de mes leçons; et j'eus pareillement huit ou dix messieurs de grande considération, tant français qu'étrangers (2), de sorte que, tirant d'un chacun une reconnaissance assez honnête, la première année que je les eus me valut toute seule plus de 1800 livres.

L'année qui suivit celle-là continuoit à peu près le môme train, parce que si un ou deux de mes écoliers venoient à cesser, leur vide étoit bientôt remplacé par de nouveaux survenants. M. Gauthier (3), célèbre avocat au conseil, et de mes intimes amis, me vint un jour rendre visite à l'occasion d'une autre qu'il venoit tout fraîchement de faire chez M. Petitpied avec qui il s'étoit longtemps, et fort à fonds, entretenu de moi, s' en gageant môme auprès de lui à me faire trouver bon que cet illustre vint prendre un éclaircissement avec moi au sujet de mes Tables. Yoici ce que c'étoit.

M. Petitpied (4) étoit une personne également vénérable par

(1) 1° Mademoiselle du Plessis-Rambouillct, depuis cela madame Temple ; 2° mademoiselle de Ciré; 3° une Rochelloise, dont j'ai oublié le nom. [Note de l'auteur.]

(2) Entre autres le baron de Schwerin, fils aîné du premier ministre d'Etat de l'électeur de Brandebourg ; 2" M. de Geldermalsen, depuis cela envoyé extraordinaire en Angleterre; 3° un grand seigneur polonais, très bel esprit; 4° l'abbé deBourbonne; 5" un seigneur anglais, fort distingué par son esprit; 6° le sieur de Germain le Coq et quelques autres Français assez distingués. [Noie de raideur.]

(3) Voir sa biographie, dans Taisand, Vie des plus célèbres jurisconsultes.

(4) Nicolas Petitpied naquit à Paris vers 1C30 ; il fut reçu docteur de Sorbonne -n Ic.jS; en 1602, il obtint la charge de conseiller clerc au ChâteleL, et fut pourvu

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