ROU FAIT CONNAISSANCE
sa vertu, par son savoir, et par les postes distingués dont il se trouvoit revêtu; car il étoit docteur de Sorbonne, conseiller clerc du Châtelet, garde des sceaux de cette justice, et curé d'une des paroisses de Paris. M. Gauthier étoit de longtemps son intime ami, comme le mien, et ils se visitoient assez souvent, nonobstant leur différence de religion, parce que M. Petitpied n'était pas de ces zélés indiscrets qui n'entendent jamais raison. M. Gauthier donc, étant allé chez lui, fut surpris de trouver mes Tables étalées dans son cabinet, et, se tournant vers lui : « Est-ce une bonne ou mauvaise marque pour l'auteur de cet « ouvrage que je le rencontre ici? En un mot, oserois-je vous « demander si vous en avez bonne ou mauvaise opinion? — « Pourquoi, s'il vous plaît, me demandez-vous cela? répon- « dit M. Petitpied, est-ce que vous le connaissez, cet auteur ? « — Non-seulement je le connais, repartit M. Gauthier, mais « c'est un de mes intimes amis. — J'ensuis ravi, reprit M. Pe- « titpied, et je vous prie, pour son propre bien, de le faire con- « sentir à ce que nous nous voyions ; j'ai un bon avis à lui don- « ner, et me sens tout disposé à lui rendre service ; menez-moi « chez lui, après que vous aurez pris son jour et son heure ; car « j'y veux aller, et qu'il n'en fasse point de façon. » Ce fut donc ce que M. Gauthier me vint dire de la part du docteur, conseiller et curé. Sur quoi je répondis, que je n'avois garde de laisser faire un tel pas à une personne de la distinction de M. Petitpied. « En un mot, Monsieur, continuai-je, je vous prie « de me mener chez lui. » Mais il me dit qu'il voyoit bien que M. Petitpied n'en démordroit pas, et qu'il me conseilloit de me ranger à son désir. Conclusion, qu'il arrêta le jour et l'heure avec moi pour dès le lendemain qu'ils viendroient tous deux chez moi. La chose arriva ainsi, et je vis entrer dans ma chambre un vénérable vieillard en habit long et très propre (1), qui,
peu après de la cure de Saint-Martin à Paris. Il mourut en 1703. (Biographie universelle.)
(1) Il étoit en soutane et manteau de parfaitement belle moire. [Note de l'auteur.]
AVEC L'ABBÉ PETITIMEI). 95
après les communes civilités, me dit en peu de mots qu'il avoit examiné tout mon ouvrage avec une entière application , et même avec plaisir; qu'il n'étoitpas fort étonné des closes tjfftfù avoit fait là-dessus ; mais qu'où étoit allé trop loin; qu'il y avoit eu là de la passion et de l'acharnement; qu'à regarder cela avec un œil de justice, il n'y avoit pas là de quoi fouetter un page ; qu'ainsi une trentaine de mots redressés par-ci par-là, et seulement sur des tours d'expression qu'il seroit fort aisé -de changer, mettroient l'ouvrage à l'abri de toute censure. Il s'offrit de me donner deux ou trois après-dînées chez lui en différentes semaines (parce que, à cause de ses divers emplois, il n'en avoit qu'une de libre tous les huit jours) , pour que là nous parcourions ensemble toutes mes Tables, sur lesquelles il me marqueroit les endroits à changer, sans rétractation formelle de ma part, ce qui étant fait, il seroit aisé d'obtenir du roi qu'il me reçût aux adoucissements dont, de son approbation, nous serions convenus. Qu'il avoit regret de voir le public frustré d'un ouvrage si utile, et cela sur un malentendu; que c' étoit pour cela qu'il avoit désiré de me voir. Je remerciai, comme on peut croire, M. Petitpied, et de son bon cœur et de la peine qu'il s' étoit donnée. Nous nous assignâmes donc pour le jeudi suivant. Quatre séances firent notre affaire, après quoi il se chargea de parlera M. l'archevêque, comme en effet il le fit. 11 lui parla donc après m' avoir mené avec lui. Je l'attendis dans l'antichambre, mais fus fort étonné de le voir sortir de cette entrevue le visage blanc de pâleur comme son rabat et tout confus du traitement que le prélat lui avoit fait. « En quel pays, mon « cher Monsieur, et en quel siècle sommes-nous ! me dit-il; si « vous saviez de quel air M. l'archevêque m'a reçu et m'a parlé, « vous en auriez compassion. » En un mot, le prélat avoit fait une indigne honte à ce saint personnage (car il faut que je le traite ainsi) de ce qu'étant docteur de Sorbonnc, comme il étoit, et curé d'une considérable paroisse, il entreprenait la protection d'un hérétique. Nous nous séparâmes ; je le voulus