SUN ARRIVÉE A LONDRES
prit entre des figures également humaines; \v lundi à dix heures du soir j'entendois tout le monde et tout le monde m'entendoit ; le mardi à cinq heures du matin, je trouvais bien des animaux faits à peu près comme le reste des hommes, mais ils m'étoient barbares comme des [roquois ou des Topinambous; mon oreille distinguent des sons, mais ma raison ne découvroit point de sens; c'étoit, en un mot, l'image de ce bouleversement qui surprit autrefois les architectes de la tour de Babel, dont vous savez si bieii l'histoire. Quand je pensois demander un verre de vin, on me donnoit nue cane de bière, et pour dessert une pipe de tabac. L'étrange chose que de changer ainsi tout d'un coup de langage, de mœurs, de vivre, de relations et d'habitudes! Bien me prit, mademoiselle, de n'avoir pas été accoutumé à de trop grandes aises pendant ma vie ; je conçois aisément qu'il est dangereux de se délicater trop, et qu'un homme qui n'auroit jamais été nourri que de mets exquis et de vins délicieux, seroit bien surpris de se voir borné sur une route, à une grosse viande mal cuite et à la petite aile. Je ne puis mieux vous expliquer cela qu'en disant que c'est à peu près comme qui se trouveroit réduit à la compagnie des botes et des arbres, après avoir goûté la délicatesse de l'entretien de mademoiselle des Forges.
« Après m'être reposé à Douvres quelques cinq heures et dîné deux, (car les traites de panse sont longues en ce pays) je pris la poste sur le midi. Mon dessein et celui de mes camarades étoit d'aller coucher le même jour aLondres, quoi qu'il y ait près de vingt-cinq de nos lieues ; mais la fatigue des cinq journées précédentes sur des chevaux de messager, le trajet de la mer pendant toute la nuit, et une pluie épouvantable qui ne cessa point depuis les quatre ou cinq heures, nous forcèrent de demeurer a Gravesend. Ainsi ce ne fut que le lendemain sur les huit heures du matin que je jouis de la vue de cette superbe ville qui après avoir été ruinée de fond en comble en huit jours, par d'impitoyables flammes, est renée plus magnifique que jamais
12*2 J.A SÏNAGOGUE DES JUIFS.
de ses propres cendres en l'espace de deux ans. J'aurois mille choses à vous dire de la campagne d'Angleterre qui est un jardin perpétuel, chaque héritage étant partagé par des haies vives dont la verdeur des feuilles et l'odeur de la noble épine et des rosiers de buisson, joints au chant de plusieurs oiseaux, récréent tout à la fois deux ou trois sens. Mais je suis appelé à la description d'un autre spectacle, savoir : dix ou douze mille mats qu'on aperçoit sur la droite six lieues avant que d'arriver à Londres, et qui sont portés par autant de vaisseaux qui couvrent la Tamise depuis là jusqu'au pont, faisant comme une espèce de forêt sur les eaux, qui la rendent toute flottante, ce qui, joint à tout le reste de l'attirail maritime, comme les voiles, les banderoles, les cordages, l'artillerie et la charpente, donne une idée assez agréable de toute cette pompe de la mer qui, comme dit Voiture, est si belle quand on ne la voit que du rivage.
« Je ne fus pas plutôt arrivé à Londres, que changeant les crottes et la barbe de six journées de voyage contre un rafraîchissement de toutes choses, j'allai déjeûner avec deux anciens amis que j'avois d'abord fait avertir de ma venue. Je passai la matinée avec eux à confronter du vin de Canarie avec plusieurs autres de toute sorte ; l'après-dînée fut employée en la visite de deux ou trois belles de la connaissance de mes amis, avec qui j'allai à la comédie que j'entendis aussi peu que j'avois fait toute leur conversation, et je passai les deux jours suivants à écrire quelques lettres ou à rendre les visites que je devois à M. de Huvigny le lils et à milord Sunderland. Le samedi septième de mai, j'allois voir la synagogue des juifs, où je vis l'ordinaire de leurs cérémonies. Ce qui me parut déplus singulier est que tous les hommes jusqu'aux petits garçons qui sont hors de ce que nous appellerions la bavette, se voilent la tétc, dès qu'ils ont pris place, d'une grande tavayole blanche, qu'ils mettent par-dessus leur chapeau, lequel ils n'ôtent ni en entrant ni en sortant, non plus par révérence à Dieu que par civilité
LES a COAGRES )) ÛtJ TREHBLEI lis. 123
pour les hommes, ayant sans doute pour cela quelque autre mode, et que le chaut de leurs psaumes ou de leurs hymnes se fait par de grands cris sans harmonie, du moins à mon oreille, mais dans une vitesse si précipitée, qu'on croiroit qu'ils se moquent au lieu qu'en effet ils sont là au plus fervent de leur dévotion. Une espèce de sermon prononcé par un grosrabbinà grand front, et qui avoit la mine de n'être pas sans savoir ni sans cervelle, suivit de près cette mélodie, et quand il eut parlé environ une heure, le tout en portugais (ce qui me fit comprendre quelque chose à son discours, à cause de la conformité de cette langue avec l'espagnole), deux scribes qui étoient auprès de lui, allèrent ouvrir une espèce d'armoire en guise d'autel, d'où ils tirèrent deux gros rouleaux de bois doré, sur lesquels étoit entortillé un grand morceau de satin ou de vélin, qu'ils développèrent en l'air à la vue de tout le peuple, lequel y témoigna une grande vénération ; car c'étaient les Tables de la Loi, à ce que me dit un jeune juif italien, auprès de qui j'étois, et qui m'expliqua en sa langue une partie de tous leurs mystères, voyant que j'en témoignois de la curiosité. Le dimanche j'allai a l'église française, au sortir de laquelle je passai ta celle des Coacres ou Trembleurs (1). Ce n'est point une fable que ce que vous avez ouï dire de leurs enthousiasmes et autres bizarres égarements. J'en ouïs deux ou trois se succéder l'un à l'autre dans leurs sermons, selon qu'ils se prétendoient inspirés de l'esprit d'en haut. Ilsn'ôtent le chapeau à personne, à l'église, à la maison ni dans les rues, tutoieroient le roi lui-même s'ils avoient quelque chose à lui dire, mais sont d'une fidélité de pa-
(1) Los détails qui suivent sur la secte des quakers, tirés d'un mémoire sur l'état de la religion en Angleterre, en 1659, peuvent donner lieu à un rapprochement curieux :
« Les Quacres ou Trembleurs sont les derniers qui n'ont fait corps que depuis « trois ou quatre ans; on leur a donné le nom de Trembleurs, parce que dans leurs « premières assemblées, ils tremMoient et frémissoient comme des enthousiastes, « disant qu'il l'alloit faire son salut avec crainte et tremblement.» — « LesTrem- « Meurs aftctenl une plus grande probitéet simplicité de mœurs et d'habits que « tous les autres sectaires, et ce qu'ils ont de plus particulier dans l'extérieur.