SA TRAVERSÉE
à peu près uu caractère et un tour d'esprit comme le sien, grand, ferme, universel, capable des plus grandes entreprises, et surtout aisé et naturel, en un mot, qui coule de source pour rapporter chez vous des termes qui en sortent. Voilà, mademoiselle, quant à mon premier point; ainsi ce qui va suivre est en faveur de mademoiselle votre tante, quoique je continue toujours à vous adresser la parole.
« Pour bien traiter l'histoire de mon voyage, il faut remonter jusqu'à mon départ de Paris, et là-dessus, Mademoiselle, vous ne manquerez pas de vous imaginer qu'un homme qui vous avoit tant promis de choses, ne vous laissa point sortir de sa mémoire? Rien moins que cela. Je suis de bonne foi. La première chose que je fis fut de vous oublier. A quoi bon se faire un magasin d'ennui par des réflexions terrassantes sur le malheur de ses pertes? Mais, hélas! que cette précaution fut inutile ! Vous revîntes bientôt à mon imagination que vous aviez si bien remplie, et cette triste idée de votre absence, jointe à une pluie continuelle qui ne me quitta point depuis Beaumont jusqu'à Abbeville, fut la punition de l'attentat commis contre vos droits. Le passage de Calais à Douvres augmenta encore mon supplice, et la vue de ce terrible élément dont j'avois tant ouï dire de choses, me saisit de crainte, car je ne l'avois jamais vu; je pense, Mademoiselle, qu'il en est ainsi de vous ; et en ce cas, vous ne serez peut-être pas fâchée que je vous en fasse une petite peinture. C'est un grand corps, qui va, qui vient, qui est tantôt doux, tantôt furieux, et avec qui on ne sait quelles mesures prendre ; sourd du reste et inexorable aux prières, comme les rochers qu'il renferme, et qui, non plus que vous, n'a aucune pitié des cœurs. Ce n'estpas que je ne puisse dire que je tins assez bon contre ses insultes ; il ne fit pas assurément sur moi ce que je le voyois opérer sur d'autres, et si quelque chose me fit mal dans le plus fort du trajet, ce fut la pensée de ce qu'il me séparoit de vous. Au reste, ma surprise ne fut pas petite sur la différence que sept heures d'intervalle firent paraître à mon es-