‹ Mâemoires inâedits et opuscules de Jean RouChapitre 87 sur 188 · RETOUR DE ROI! A PARIS · texte numérisé non relu

RETOUR DE ROI! A PARIS

près de Gorcum. L'aîné de ces trois frères me fit mille honnêtetés chez lui, quand je L'allai voir sur le désir qu'il avoit témoigné à la Yarenne de me connaître, et où je voulus le prévenir. 11 me régala magnifiquement en la compagnie de son frère et de sa femme, qui étoit une demoiselle française d'un tour d'esprit fort agréable, et qui étoit aussi fort considérée par le savant M. Justel, pour qui elle me donna une lettre, sachant que je partois le lendemain. Mais M. de Compiègne me fit un autre régal bien plus considérable que son magnifique repas, en me faisant présent de son excellent traité De cultu divino, à la tête duquel il mit un court éloge en ma faveur, mais en très beau latin et que je ne rapporterai point ici, pour éviter l'affectation.

J'arrivai à Paris au commencement de septembre (1678), et dès le lendemain de cette arrivée j'allai à Fontainebleau, où étoient également et M. l'ambassadeur et M. deRuvigny. Je vis celui-ci le premier afin qu'il me présentât à l'autre; et en effet il me mena aussitôt à son auberge, car tout le monde sait qu'on est là fort à l'étroit quand la cour y est. Son excellence me témoigna tout ce que M. de Ruvigny m' avoit mandé dans sa lettre, touchant le regret que milord avoit eu de tout ce qui s'étoit passé. Si vous aviez pu recevoir ma lettre, me dit-il obligeamment, je ne doute pas que vous ne fussiez retourné auprès de mon fils, vu la pressante instance que je vous en faisois; mais puisque vous voilà ici, il n'y a pas d'apparence de vous renvoyer, puisque ce seroit comme brusquer madame la comtesse, et vous ne voudriez pas apparemment être cause d'une brouillerie entre elle et moi ; mais cela ne me fait pas changer de sentiments pour vous. Je vous procurerai un poste bien plus avantageux que celui que vous aviez chez moi; car j'ai dessein de vous faire établir gouverneur d'un des fils du roi. Cela fera assez connaître à tout le monde que je suis plus que content de vo îs. Mes hommages rendus à l'occasion de tant de bontés et mes très humbles remercîments faits à M. de Ruvigny, je

m'en revins à Paris, où je renouvelai mes anciennes habitudes jusqu'à ce que milord Sunderland lui retourné en Angleterre et eût parlé de moi à Sa Majesté Britannique conformément à ses vues. On en verra F effet ci-après; et en attendant je dirai à quoi je m'occupai pendant tout cet intervalle.

Une des premières choses à quoi je pensai fut de continuel' ma cour auprès de M. le duc de Montausier, et de voir aussi fort assidûment M. et madame de Ruvigny. Je trouvai bien de l'occupation en tous les deux côtés, et pour embarrasser moins ces Mémoires, je commencerai par ce qui regarde M', et madame de Ruvigny.

Ils avoient retiré chez eux une jeune et belle demoiselle de leurs parentes, qui étoit demeurée orpheline de père et de mère depuis peu de temps ; et madame de Ruvigny aimoit cette jeune beauté avec d'autant plus de tendresse, qu'elle n'avoit plus de fdle parmi ses enfants, et que ses deux fils (1) étant déjà poussés dans le monde, elle se trouvoit dans une espèce de solitude. Cette aimable parente de M. et de madame de Ruvigny

étoit la belle mademoiselle de Ciré, morte depuis ans, et

qui étoit d'un mérite tout singulier, mais dont je ne dirai rien davantage pour cette heure, parce qu'un billet dont j'aurai occasion de parler ci-après la fera assez connaître. Il suffit de dire présentement que madame de Ruvigny, bien loin de se tenir fatiguée des visites assez fréquentes que j'avois l'honneur de lui faire et dans lesquelles, par occasion, il se glissoit quantité de traits sur toutes les parties des belles-lettres en général (choses auxquelles elle prenoit beaucoup de plaisir) ; bien loin, dis-je, que madame de Ruvigny se rebutât de ces sortes de visites, qui n'étoient tout au plus qu'hebdomadaires, elle m'engagea insensiblement à les rendre journalières. Mademoiselle

(1) On trouve dans Y Histoire des réfugies protestants, de M. Ch. Weiss, T. I, p. 313-310, d'intéressants delà ils sur La carrière glorieuse des deux tils du marquis de Ruvigny. Voir aussi Benoit, Histoire de l'Edit de i\a//trs. T. [\ , p. 357;

A MADEMOISELLE DE CIltÉ. 131

dp Ciré se rend oit exactement dans la chambre de madame de Uuyigny; dès qu'elle savoit que j'y étois, et que cette dame étoit ou dehors, ou occupée, ou indisposée, il y avoit ordre de me mener à l'appartement de mademoiselle de Ciré, qui me faisant de grandes excuses de la liberté qu'elle prenoit, et les autorisant, en tout cas, de la permission qui lui en avoit été (innée, je connus bientôt que la grande vue de toute la mai- ):i étoit que la fête se fît principalement pour mademoiselle de Ciré, et que, sans rien expliquer davantage avec moi, on me la livroit en quelque façon pour écolière. Je redoublai donc mes soins, et ces exercices durèrent jusqu'au temps des nou- \ elles que M. de Ruvigny reçut de la part du comte de Sunderland touchant ce qu'il avoit fait pour moi auprès du roi d'Angleterre. Mais avant que d'entrer dans ce détail, il esta propos de dire ce qui se passa auprès de M. le duc de Montausier.

Un peu avant le carême de l'année 1679, ces nouvelles d'Angleterre dont je viens de parler étant arrivées et M. de Ruvigny m'en ayant averti, savoir, que mon affaire avoit été arrêtée entre le roi et le comte, qu'incessamment le jeune comte de Xorthumberland devoit entrera l'académie, et qu'alors on ne manqueroit pas de m' installer dans le poste promis, je me rendis à Saint-Germain pour donner connaissance de cette affaire à M. le duc de Montausier, qui m'en avoit donné commission dès la parole à moi donnée par milord Sunderland. Il me témoigna d'abord une obligeante surprise du long temps qu'il avoit été sans me voir, et qu'il avoit eu plusieurs fois envie d'envoyer de ses gens chez moi pour savoir si ce ne seroit point quelque fâcheux accident qui en fût cause, et cela non-seulement par l'intérêt qu'il prenoit en moi, mais pour quelque chose qui le regardoit en particulier ; qu'il avoit affaire de moi en une occupation où il ne connaissoit que moi qui lui fût propre. Mais, continua- t-il, la nouvelle que vous m'apprenez et dont je me réjouis pour l'amour de vous, ne s'accommode pas trop avec ce nej ai en vue; je n'y trouve, en tout cas, qu'un expédient.

132 LE DUC DE MONÎAUStER LE CHARGE

Votre petit homme, selon ce que je recueille de tout ce que vous me venez de dire, ne sera point ici avant les fêtes; pourriez-vous me donner tout ce carême, en venant prendre ici une chambre que je vous ferois donner dans mon hôtel, où vous savez que tous mes petits enfants sont élevés, et où est logé tout le reste de ma maison? Il y a, Monseigneur, lui répondisse, tant de gloire pour moi dans la proposition dont vous m'honorez, que, quand je n'écouterois que Y amour-propre, je ne pourrois pas y balancer. Yous savez, Monseigneur, que je suis à vous. Le carême ne commencera que la semaine qui vient; ainsi j'aurai, sous le sceau de votre permission, le temps d'aller seulement dire chez moi qu'il ne m'y faut plus attendre désormais jusqu'à ce que Pâques soit passé. M. de Montausier me témoigna la satisfaction qu'il avoit de mon obéissance, et me pria de ne pas oublier la parole que je lui donnois de mon prompt retour. Je revins donc à Paris, et cinq jours après, savoir, le 1 5e février (1 679), je repris le chemin de Saint-Germain, où m' étant rendu auprès de mon illustre patron pour recevoir plus précisément ses ordres, il me dit que l'affaire pour laquelle il m'avoit demandé, étoit pour mettre en ordre tous les papiers que, depuis dix à onze ans qu'il étoit honoré de la conduite de monseigneur le dauphin (1), il avoit recueillis de ses diverses méditations, pour mieux remplir tous les devoirs d'un si glorieux poste (2). Que tout ce qu'il avoit pu apporter d'ordre à toutes les pensées qui lui étoient venues sur ce sujet ne consistoit qu'en la précaution qu'il avoit eue de mettre chacun de tous ses préceptes dans un quart de papier séparément de

(1) Le duc de Montausier fut choisi, en 16G8, pour être gouverneur du dauphin, et continua de remplir ces fonctions jusqu'au mariage du fils du roi, en 1080: il voulait alors se retirer, niais Louis XIV exigea qu'il conservât auprès du dau phin la même autorité avec le titre de premier chambellan de la chambre do ce prince. Ce ne fut que deux ans après que Montausier se retira tout à fait; il mourut en 1690, à l'âge de quatre-vingts ans.

(2) Le Père Nicolas Petit, dans sa Vie du duc de Montausier, nous apprend que le recueil de maximes que ce seigneur laissa par écrit au dauphin, se trouvait divisée en trois parties : la première; traitant des devoirs d'un prince a l'égard de

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