LE JARDIN DE USA
d'années, assez grand pour son âge, pale et n'ayant |M)int l'air aimable : il ne plut pas à Lisa.
Les trois enfants se rendirent au jardin.
Quand ils y furent, Paul et Lisa regardèrent leur compagnon avec le sourire de gens satisfaits de leur œuvre. Gaston haussa les épaules sans rien dire; il éprouvait une vive jalousie, car il trouvait cela très-joli, et surtout le bassin avec ses poissons. Il eût donné beaucoup pour que ce bassin fût à lui. Il en voulait à nos petits amis d'être plus heureux que lui; mais, loin de l'avouer, il cacha ses vilains sentiments sous un air de moquerie.
— C'est pour voir ça que tu m'as fait venir? dit-il à Paul-, ça n'en valait pas la peine : mon jardin est deux fois aussi grand.
— Mais est-il aussi beau?
— Vingt fois plus beau.
— Tu as un bassin?
— Parlez-en de votre bassin, un mauvais plat !
— Et les poissons?
— Pardi, ce n'est pas difficile d'avoir des poissons dans un plat...
— Mais le plat ne se voit pas avec la mousse, dit Lisa.
— Allons donc! »
Et, en parlant ainsi, Gaston, l'envieux Gaston, donna un grand coup de pied dedans, et le beau bassin fut brisé en morceaux. L'eau, s'échappant, laissa les poissons à sec.
Devant un tel désastre, Lisa poussa de.-, cris, et Paul, voyant rire Gaston, se jeta sur lui plein de colère et d'indignation ; Gaston voulut s'échapper, mais il fut arrêté parle père de nos enfants, qui avait tout vu et tout entendu.
« Vous êtes un envieux, un méchant, un mauvais petit garçon, lui dit-il. Je défends à mon fils de vous avoir jamais pour camarade. Ce qu'il y a de plus vil au monde, c'est l'envie. Sortez à l'instant de chez moi, petit drôle. »
Gaston fut honteusement chassé, et cet acte de justice calma le chagrin de la chère petite Lisa. Le jour même, sa maman lui donna un bassin bien plus beau encore que celui qui venait d'être brisé, et le lendemain, son papa lui apporta de nouveaux poissons. Et quels poissons? Non-seulement plus gros que les autres, mais d'une plus jolie couleur : ils étaient rouges. Quand le soleil faisait briller leurs écailles, on ne pouvait rien voir de plus joli.
Le froid de l'hiver fit mourir les fleurs et glaça l'eau du bassin. Lisa fut obligée, bien à regret, d'abandonner son jardin; mais elle mit ses beaux poissons dans un bocal qui est, en ce moment, sur la cheminée de sa chambre. Quand viendra le beau temps, que les feuilles pousseront, que les boutons naîtront, qu'on verra les fleurs s'épanouir, Lisa aura un plus charmant jardin.
L'hiver, d'ailleurs, ne fut pas perdu pour les fleurs. Lisa demanda à son papa un livre de botanique, elle le lut avec un plaisir extrême et fut bien heureuse d'y apprendre comment les plantes, ses amies, peuvent naître et vivre en bonne santé.
La bonne petite fille s'était dit avec raison que, pour bien aimer les choses comme les gens, il faut savoir les soigner et ne rien ignorer de ce qui leur convient.
Aussi quel beau jardin elle eut ! — Il servit de modèle, même aux grandes |>ersonnes, à plus de dix lieues à la ronde.
A. <;knkvi< w.
INDICATION. — IlÉCRKATION.
LE ROBINSON SUISSE
Voyant que Fritz allait impliquer, je me hâtai d'intervenir : « Il est vrai, dis- je à mon fils aîné, que ton frire aurait pu agir avec moins de précipitation ; mais lu lui en veux surtout de l'avoir enlevé l'occasion de montrer ton adresse C'est mal, mon enfant. Apprends qu'il faut savoir loyalement applaudir les autres, si l'on veut être, a l'occasion, digne soi-même des applaudissements. Allons, pas de rancune! Ton tour viendra apris celui de Jacques. Touchez-vous la main, et qu'il n'y ait plus de querelle entre vous. »
Les deux enfants n'étaient méchants ni l'un ni l'autre; ils se donnèrent une cordiale poignée de main, et l'on ne pensa plus qu'au moyen à prendre pour emporter le gibier, dont je savais que la chair était un excellent manger.
Jacques, avec son irréflexion habituelle, n'avait pas manqué de porter les mains sur l'animal, et par conséquent de se piquer jusqu'au sang.
« Va chercher une corde, lui dis-je, lie les pattes de la bêle et vous la porterez, ton frère et toi, à l'aide d'un bàlon que vous tiendrez chacun par un bout. »
Mais, impatient de montrer sa chasse à sa mère et à ses jeunes frètes, Jacques se contenta de nouer son mouchoir autour du cou du porc-épic. qu'il traîna ainsi jusqu'à l'endroit où stationnait la caravane.
« Vois, maman! cria-t-il en arrivant; vois, Ernest! regarde, petit François, le bel animal que j'ai tué !... Oui, c'est moi qui l'ai tué. Je n'ai pas eu peur de ses cent mille lances-, je me suis approché, et d'un coup de pistolet... pan!... il est tombé!...
Ah ! je ne l'ai pas manqué. C'est excellent à manger, papa l'a dit. »
La mère félicita son fils de son cour ir et de son adresse.
Ernest, qui s'était approché, examina le porc-épic très-attentivement avec son sanjzfroid ordinaire, et remarqua qu'il avait à chaque mâchoire deux longues incisives, dans le genre de celles du lièvre et de l'écureuil, et dts oreilles courtes, arrondies, qui rappelaient de loin celles de l'homme.
Ma femme et moi nous nous étions assis pour retirer du museau des chiens k-s piquants qui y étaient demeurés.
« fii! dis-je à Jacques, n'as tu pas craint que le porc-épic ne te lançât ses dards à travers le corps? Car on dit que ces animaux ont celte faculté.
— Oh ! Tépliqua-t-il, je n'y ai pas pensé; mais, en tous cas, je me serais bien douté que ce ne pouvait être qu'une fable.
— Tu vois cependant, repris-je, que nos chiens n'ont pas été épargnés?
— C'est vrai ! dit-il; mais c'est qu'ils se sont jetés sur l'animal; s'ils se fussent tenus à distance, il est certain qu'ils n'auraient pas eu la moindre blessure.
— Tu as raison, mon enfanl, cl je sois heureux de voir que lu sais te défier des opinions qui choquent la vraisemblance.
Le porc-épic n'a nullement la faculté de darder ses piquants ; seulement, comme il a dû arriver souvent qu'il en perdit quelques-uns dans un combat pareil à celui qui vient d'avoir lieu, il s'en est suivi le préjugé fort répandu que tu as refusé d'admettre. „
Hésolu à emporter le porc-épic, je le fis
LE ROBINSON SUISSE
couvrir d'une épaisse couche d'herbe, je le roulai dans une de nos couvertures, et j'attachai ce paquet sur la croupe de l'àne, derrière le petit François. Puis, nous nous remîmes en route.
Mais hienlôt le baudet s'échappa des mains de ma femme, qui le tenait par la bride, et s'élança devant nous en faisant des sauts et en se livrant à une foule d'é-
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volutions grotesques qui nous eussent fort divertis, si nous n'eussions craint pour le petit cavalier qu'il portait.
Fritz courut après lui, et, aidé de nos chiens qui lui coupèrent le pas, il ne tarda pas à s'en rendre maitre.
Cherchant à m'expliquer ce brusque changement dans l'humeur habituellement si pacifique de l'animal, j'inspectai son chargement, et je découvris bientôt que les piquants du porc-épic, traversant l'herbe et la couverture, lui chatouillaient très- désagréablement l'épiderme.
Je plaçai alors la béte morte, non plus sur la croupe de l'àne, mais sur le sac enchanté, en ayant soin de recommander à François de ne pas s'y appuyer.
Fritz, sans doute dans l'intention de prendre sa revanche si l'occasion s'en présentait, s'aventura à quelque distance de la caravane. Toutefois, nous arrivâmes à la Tare promise sans avoir fait aucune autre rencontre.
« Merveille! s'écria Ernest lorsqu'il aperçut les grands arbres vers lesquels nous
nous dirigions ; quels végétaux gigantesques! La flèche de Strasbourg n'est pas plus haute, et comme ici la nature, est riche! Quelle excellente idée a eue notre chère maman de nous faire qtiitter le pays désolé où nous étions ! »
Puis il me demanda si je savais le nom de ces arbres.
« Ces arbres ne sont décrits nulle part et nous sommes sans doute les premiers Européens à les voir, répondis-je. Mais je délie bien l'ours le plus agile de nous atteindre au sommet de ces énormes troncs dénudes, lorsque nous serons parvenus à nous y établir.
— Eh bien, me dit ma femme, que distu de nos arbres ?
— Je comprends ton admiration, lui disje. et ton choix est parfait.
— Ce n'est pas malheureux, me dit-elle en me menaçant du doigt en riant : H. l'incrédule qui veut voir, pour croire, m
J'acceptai, en souriant, ce reproche amical.
Nous fîmes halle. Notre premier soin fut de décharger les bétes de somme, que nous laissâmes ensuite paître aux environs, ainsi que les moulons et les chèvres, après avoir pris la précaution de leur entraver les pieds de devant. La truie seule fut laissée entièrement maltresse de ses mouvements.
Nous donnâme s la liberté aux poules et aux pigeons; les poules se mirent à picorer autour de nous, les pigeons s'envolèrent dans la ramure de nos arbres, d'où ils ne devaient pas manquer de descendre à la première distribution de grains qui serait faite.
Nous nous reposâmes dans l'herbe touffue qui tapissait le sol, et nous tinmes conseil sur les procédés à employer pour construire une maison sur ces arbres géants.
Toutefois, comme il n'était nullement probable que nous pussions nous y instal-
ÉDUCATION. — RÉCRÉATION
1er lu même jour, j'avais quelque inquiétude pour les éventualités de la nuit que nous devions forcément passer en rase campagne, exposés à toutes les intempéries el sans défense contre les bêtes féroces.
l'appelai Kritz, que je croyais parmi nous, pour lui dire que je voulais absolument tenter sur l'heure l'ascension de l'arbre principal. Il ne répondit pas, mais deux coups de feu consécutifs, tirés à quelque distance, nous avertirent qu'il ne perdait
pas son temps, et nous l'entendîmes crier joyeusement : « Touché ! touché ! Il y est ! »
Bientôt il s'avança, tenant par les pattes de derrière un magnifique chat-tigre qu'il élevait avec orgueil pour nous le montrer.
» Bravo ! maitre chasseur, lui dis- je ; tu nous as rendu un service signalé en délivrant nos volatiles de ce redoutable voisin, qui ne se fût pas fait faute de les dénicher, quand bien même ils se fussent perchés au
sommet de l'arbre. Si tu en vois du pareils rôder aux environs, je t'engage à ne leur point faire de quartier.
— Poûïtant, dit Ernest, puisque les animaux ont été créés par Dieu, ils doivent l'avoir été dans un but utile. Je ne m'explique donc pas pourquoi nous devons leur déclarer une guerre aussi acharnée.
— Il serait téméraire, reparlis-je, d'interroger Dieu sur les secrets de son œuvre :
mais il est permis de hasarder quelques suppositions. Jecroisdonc que les animaux, qu'à tort sans doute nous appelons nuisibles, ont été créés pour maintenir un certain équilibre parmi les êtres vivants; mais passons sur ces questions, qu'il est toujours difficile ou pour mieux dire impossible de résoudre, et demandons à Frit/, du nous faire savoir où et comment il a découvert cet animal.
— Je l'ai trouvé là tout près, répondit le
chasseur; j'apercevais d'ici quelque chose qui bougeait dans le feuillage d'un arbre, je me suis approché avec précaution, jusqu'au pied de l'arbre, et d'en bas j'ai fait feu sur la bête qui est tombée à mes pieds.
Comme j'allais pour la prendre, elle s'esl relevée, alors je l'ai achevée d'un coup de pistolet.
— Tu es heureux, lui dis-je, qu'il ne se soit pas jeté sur toi, alors qu'il n'était qim blessé. Car ces animaux-là, bien que de petite taille, sont terribles quand ils défendent leur vie. Je puis l'affirmer cela avec d'autant plus de certitude que je crois reconnaître dans l'individu que tu viens de tuer, non pas le chat-tigre proprement dit, mais le margay, très-commun dans l'Amérique du Sud, où il est connu par sa rapacité el son audace.
— Quoi qu'il en soit, dit Fritz, voyez ce beau |)elagc à taches noires et brunes sur
GoogI
LE ROBINSON SUISSE
fond d'or : j\ spèrc que Jacques ne découpera pas la peau de mon margay comme il a fait de celle de mon chacal.
— Sois tranquille, Jacques «tant averti, ne te dépossédera pas. Mais que veux- tu faire de celle peau ?
— C'est à toi que je dois le demander, me repartit le chasseur, je suivrai en cela ton avis. Et d'ailleurs je ne liens pas essentiellement à l'employer pour moi seul.
— Bien répondu, mon fils. En ce cas, si tu m'en crois, comme nous n'avons pas encore besoin de recourir aux fourrures pour nous vêtir, lu façonneras, avec la dépouille du corps et des cuisses, des étuis pour enfermer nos, couverts de table, et avec la queue tu te feras une magnifique ceinture de chasse pour porter ton couteau et tes pistolets.
— Et moi, père, demanda Jacques à son lour, que ferai-je de la peau de mon porcépic ?
— Quand nous aurons arraché un certain nombre de dards qui nous serviront d'aiguilles, ou de pointes pour des flèches, je crois (pie nous pourrions faire de la peau entière une sorte de cuirasse, s'adaplant au corps de l'un de nos chiens, pour le rendre redoutable dans les combats contre les animaux féroces.
— Oh ! magnifique! magnifique! s'écria Jacques. J'ai haie de voir Turc ou Bill ainsi harnaché. »
Et mon petit étourdi ne me laissa pas de repos jusqu'à ce que j'eusse consenti à lui montrer la manière de dépouiller son porc-épic. Je suspendis l'animal à un arbre par les deux pâlies de derrière, el je me mis en devoir de l'érorcher: ce qui me réussit parfaitement. Fritz, qui m'observait attentivement, en fil autant pour son margay. Les deux peaux furent clouées à un tronc d'arbre pour que le grand air les séchai. I ne portion de la chair du porc-épic fut destinée au repas que la mère se dis-
posait à préparer, et le reste mis en réserve pour être salé.
Ernest avait recueilli de grosses pierres dont il construisit un foyer, tout en me demandant si les arbres sous lesquels nous nous trouvions n'étaient pas de la famille des mangliers. Je lui dis que sa supposition me paraissait vraisemblable, mais que je ne pouvais rien affirmer avant d'avoir consulté la bibliothèque du capitaine.
« Ah! nos chers livres, dit-il, quand pourrons-nous les lire et les relire à noire aise ?
— Patience, mon cher enfant, faisons d'abord l'indispensable, un jour viendra où nous les retrouverons avec bonheur. »
François, que sa mère avait chargé de quérir du bois mort aux environs, arriva traînant des branchages , et la bouche pleine de fruits qu'il semblait mâcher avidement.
« Pelit imprudent! s'écria ma femme, qui s'élança vers l'enfant. Ces fruits que lu dévores avec tant de plaisir peuvent être vénéneux... et te faire mourir. Montre-moi ces fruits.
— Mourir! répéta avec effroi le gamin, qui s'empressa de rejeter ce qu'il était sur le |>oint d'avaler. Je ne veux p:is mourir, mère!... Non! »
En même temps il laissa tomber les branches qu'il portait, et tira de sa poche deux ou trois petites figues que je lui pris des mains pour les examiner. Je fus vite rassuré ; car je ne sache pas qu'il y ail de lignes vénéneuses. Je demandai à François on il les avait trouvées.
" Tout près d'ici, me répondii-il, sous un de ees arbres, où il y en a beaucoup. In-aucoup ! J'ai cru que je pouvais en manger puisque \'n\ vu les poules et la truie s'en régaler à qui mieux mieux.
— Ce n'est pas une garantie suffisante, repris-je; car on voit tel fruit Oire comestible pour les animaux, qui ne l'est pas pour
Kl) L CATION.
P boni me, et réciproquement. Toutefois, comme la constitution physique du singe est ii peu près conforme à celle de l'homme, et que de plus le singe est averti, par un secret instinct, de la nature des aliments, je vous engage tous à consulter le singe lorsque VOUS trouverez quelque fruit que vous désirerez mander. »
A |K'ine avais-je prononcé ces paroles que déjà François avait couru vers le singe, qui était attaché au pied d'un arbre, et lui avait offert une «les figues dont ses ixxhes étaient pleines. Le petit animal, assis sur son derrière, prit le fruit dans ses mains, le regarda, le flaira, et enfio l'entama.
m Boni bon !... cria François que rassurait complètement cette expérience, et qui se remplit de nouveau la bouche de ces ligues qu'il trouvait délicieuses.
— Ainsi donc, dit Krnest, ces arbres sont des figuiers ï
— Oui, répliquai-je, mais non pas des figuiers nains, comme ceux de nos pa\s.
Ceux-ci appartiennent plutôt, comme lu l'as pensé', aux genres des mangliers, et à l'espèce dite le manglier jaune, qui pousse d'énormes racines en voûtes comme nous le voyons ici. »
Tout en causant ainsi, »•! pendant que ma femme, aidée de François, était occupée à disposer le couvert, je me mis à fabriquer des aiguilles avec les piquants du
l>orc-épic. La pointe se trouvait toute faite naturellement: il ne restait qu'à percer uu trou à l'autre extrémité, j'y réussis en me servant d'un long clou que je faisais rougir au feu. Kn peu de temps, j'eus ainsi confectionné un assortiment d'aiguilles que noire ménagère accepta avec un véritable plaisir.
Les enfants, toujours émerveillés de la hauteur prodigieuse des arbres où nous avions résolu «le nous établir, s'é\ertuaieiit à trouver le moyen d'en faire l'ascension.
Je fus d'abord aussi embarrassé qu'eux :
mais il me vint une idée, dont je différai pourtant l'exécution.
Le repas étant prêt, on fit cercle autour du dîner que ma femme avait préparés la
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chair du porc-épic ol le bouillon qu'elle avait donné furent trouvés excellents ; nous eûmes pour dessert du beurre et du fromage de Hollande.
Ainsi restaurés, je résolus de mettre à prolil les heures de jour qui nous restaient encore.
J'engageai ma femme à façonner au plus tôt les courroies qui devaient nous servir à atteler nos bètes de somme aux pièces de Iwis que nous serions forcément obligés d'aller chercher au rivage pour notre construction : elle se mil sans relard au travail.
Je crus devoir, avant toute chose, installer pour la nuit nos hamacs, qui furent suspendus aux racines arquées d'un manglier, et au-dessus desquelles nous tendîmes une toile à voile, rabattue de chaque côté et destinée à nous préserver de la rosée et des moustiques. Cela fait, je me dirigeai avec Fritz, et Ernest du côté du rivage pour tacher de trouver des baguettes de.bois fortes et droites, qui pussent servir d'échelons à l'échelle de corde que j'avais résolu de confectionner. Ernest découvrit, au bord d'un marais, une certaine quantité de bambous, à moitié enfouis dans le limon. Nous les dégageâmes, et les ayant coupés avec une hache par tronçons de trois à quatre pieds, nous en fîmes trois paquets, un pour chacun de nous. A quelque dislance de l'endroit où s'étaient trouvés les bambous, et un peu plus avant dans l'intérieur du marais, j'aperçus une touffe épaisse de roseaux vers laquelle je me dirigeai pour en couper quelques-uns dont j'avais l'intention de faire des flèches. Bill, qui marchait a côté de moi, s'élança tout à coup en aboyant, et aussitôt une troupe de flamants magnifiques s'envolèrent avec une extrême rapidité.
Fritz, qui n'était jamais pris au dépourvu par des événements de ce genre, eut le temps de mettre en joue et de tirer avant
que ces oiseaux fussent hors de portée.
Deux des flamants tombèrent : l'un roide mort ; l'autre seulement blessé à l'aile, (le dernier nous eut probablement échap|>é si Bill ne se fût précipitée à sa poursuite, et ne l'eût bientôt saisi par une aile. U brave chienne le tint de la sorte jusqu'à ce qu'arrivé près d'elle je m'en emparai.
Quand je revins vers les enfants, et que je leur montrai ma capture, ils jetèrent des cris de joie, et me dirent qu'il fallait garder cet oiseau vivant pour lâcher de l'apprivoiser.
« Quel bel effet il fera par son beau plumage rose et blanc, au milieu de nos autres volatiles! » dit Fritz.
Ernest remarqua «pie le flamant avait les pieds conformés en même temps pour la course comme les cigognes, et |>our la natation comme les oies ; et il s'étonna que les deux facultés fussent données au même individu.
Je lui appris qu'un certain nombre d'espèces étaient ainsi privilégiées.
Je ne voulus pas que cet incident de chasse m'empechat de cueillir les roseaux que j'avais convoités. J'allai donc en couper un certain nombre des plus longs, en disant à mes (ils que je complais les utiliser à mesurer exactement la hauteur de l'arbre que nous allions habiter.
« Oh! oh! firent-ils avec une sorte d'incrédulité, tu pourrais en ajouter beaucoup les uns aux autres pour atteindre seulement la naissance des branches.
— Patience, patience ! répliquai-je. souvenez-vous de la leçon que votre mère vous a donnée quand il s'est agi de capturer les jwules. Attendez, pour vous prononcer, de savoir comment j'entends m'y prendre. »
Les deux enfants se turent. Alors, char-, gés de nos paquets de bambous, des roseaux, du flamant mort et du flamant vi-
ÉDUCATION. — RÉCRÉATION
vant, auquel j'avais lié les pactes, nous retournâmes auprès des noires.
Jacques et François saluèrent de cris de joie l'arrivée du flamant ; mais la mère s'inquiéta eu voyant que nous ajoutions une nou\c|le bouche inutile aû nombre déjà si grand de nos animaux domestiques.
Moins prompt à m'alarmer sur un pareil sujrt, je m'occupai d'examiner les blessures de l'oiseau. Je vis qu'il avait les deux extrémités des ailes fracturées, l'une par le coup de feu, l'autre par les dents de Bill.
Je les pansai toutes les deux avec une espèce d'onguent que je composai de beurre, de sel et de vin. Ainsi pansé, le flamant fut attaché par la patte, à l'aide d'une corde, à un piquet fiché en terre près du ruisseau. Livré à lui-même, il mit son bec
sous son aile et s'endormit sur une de - longues jambes.
Pendant que je procédais à cette cure, les enfants, qui avaient lié bout à bout plusieurs roseaux, les élevaient contre l'un des mangliers pour en mesurer la hauteur; mais ils n'atteignaient qu'à peine à l'endroit où les racines aériennes se joignent au tronc, et je les entendis de nouveau
émettre des doutes sur la réussite du moyen que je ne leur avais cependant pas encore communiqué.
Les laissant dire et faire, et souriant, pour ma part, de leur incrédulité, je taillai en pointe par un bout quelques roseaux, que je garnis à l'autre bout de plumes arrachées au flamant mort. Je lestai as flèches en introduisant du sable dans le creux des roseaux. Puis je m'occupai de faire un arc en recourbant avec une conle un bambou flexible, aminci par les deux extrémité*.
Jacques et Fritz, qui ne manquèrent pas de s'apercevoir de la chose, accoururent en criant: «Oh! un arc! un arc! des flèches!
Papa, laisse-moi tirer!... Permets que j'essaie... tu verras que je serai adroit.
— Un instant, leur dis-je ; comme j'ai eu la peine de fabriquer l'arc, je veux avoir l'honneur de l'essayer le premier. D'ailleurs, ne croyez pas «pic j'aie eu l'intention de m'en servir comme d'un jouet.
Non, j'ai eu en vue un but utile, et je tic larderai guère à vous le prouver. »
Puis, je demandai à ma femme si elle n'aurait pas à mon service un peloton de gros fil.
« Peut-être, ré|>oiidit-elle avec un sourire; je vais consulter mon sac enchanté."
Elle mit la main dans son sac, et la retirant, elle me dit :
« En effet, voilà, je crois, ce que tu demandes. »
El comme elle semblait montrer une certaine fierté d'avoir satisfait aussi promptement à ma demande, Jacques se prit à dire:
« Vraiment, |<> beau nnsière, de trouver dans un sac ce qu'on y a mis !
— Le mystère n'est pas grand sans doute, répliquai-je à l'étourdi, mais encore fallait-il avoir un sang-froid dont aucun de nous n'était capable, dans le moment d'effroi qui précéda notre départ, pour songer à approvisionner ce sic comme
LE ItOBlNSON SU ISS F!.
votre mère l'a fait de mille choses,' oubliées par nous, qui pouvaient nous être utiles à tous. Combien d'insouciants ne voient pas au delà de l'heure présente, et vendent le matin le lit dont ils ne pensent plus qu'ils auront besoin le soir. »»
Jacques était le meilleur garçon du monde, il se jeta dans les bras de sa mère.
« Je mériterais, lui dit-il, d'être cousu dans ton sac et de n'en plus sortir.
— Méchant garçon trop aimé, lui dit sa mère, je ne t'y laisserais pas longtemps, tu le sais bien !
— Et tu aurais grand raison, dis-je en riant, le sac enchanté risquerait trop, si maître Jacques y était enfermé, de devenir le sac à malice ! »
Ayant déroulé la majeure partie du peloton, j'attachai le bout du 01 à l'une di s flèches. Fuis, ajustant celte flèche sur l'arc, et le bandant, je tirai dans la direction des branches du plus grand manglier.
Le trait partit, alla retomber de l'autre côté d'une branche, sur laquelle, par conséquent, le fil se trouva passé.
H nous fut alors facile, en retirant la flèche jusqu'à la branche, d'obtenir une longueur de fil égale à celle du tronc, afin de savoir quelle dimension il fallait donner à notre échelle.
Nous trouvâmes une cinquantaine de pieds. Je mesurai donc à peu près cent pieds d'une forte corde. Je la partageai en deux parties que je fis étendre parallèlement sur le sol. Je recommandai à Fritz de scier des morceaux de bambou d'environ deux pieds ; puis, aidé de Jacques et d'Ernest, je fixai ces échelons aux cordes par des nœuds, et avec des clous qui les empêchaient de glisser.
P.-J. Stuii.. — K. Mn.i.rn.
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