LA FERMIÈRE ET LE CORBEAU
Sur son bitlrt chargé d'un lourd panier.
Au marché s'en allait la femme d'un fermier.
Chemin faisant, la ménagère D'un esprit profond nV-ditait Sur sa denrée et supputait Le» profit* qu'elle on pourrait faire ;
Quand, en sursaut De ses hoaux rêves éveillée, On l'entend, d'une voix troublée. Crier : « Qn'entends-je et que vois-jc la-hnut, i< Juste à main gauche, sur ce chêne?
» (l'est un corbeau!
« Maudit oiheaii, « Quelle catastrophe prochaine « M'annonres-tu par tes croassements?
u Je n'en sais rien; mais je m'attends « Ain plus affreux événements. »
Ainsi disait la bonne dame, Qui n'avait plus D'yeux en la tète et de penser* dans l'Ame Que pour son corbeau. Là-dessus, Voila que son cheval, trop vieux et mal solide. Aveugle en outre, re dit-on, N'étant plus aidé, de la bride.
Trébuche, tombe, et comme un peloton, S'en va roulant sur le chemin qui penche...
Dans cet accident, le panier, Comme on doit bien penser, ne reste pas entier. Il était rempli d'iruf*. Ce fut une avalanche, Un désastre éclatant, un flot que rien n'étanrhe,
l.'n effroyable margouillis !...
Elle-même, au milieu de ces tristes débris, Notre matrone.
Toute meurtrie et teinte en jaune, S'itltandonnc il son dé-Ls|H)ir.
Klle trépigne, vocifère,
Jure môme et, dans sa colère,
Toujours s'en prend à l'oiseau noir.
« Ah! criait-elle, oiseau du diable,
« C'est toi seul qui me vaux cela.
« Je l'avais bien prévu , quand je t'ai trouvé la. Soi* donc maudit, braillard pendable:
<« Puisse la peste l'étrangler! • — « Dame, dit le corbeau, cessez de m "accabler
« De ces malhonnêtes paroles;
« Allons, desserrez votre poing, .. Essuyez vos habits; vous n'avez nul besoin
» De m'imputer vos cabrioles :
« Toute la faute en est à vous.
« Au lieu de me chercher querHle, « En attachant sur moi vos regards en courroux, « Si vous aviez veillé sur votre haridelle,
« Et, si d'une main plus fidèle, « Nous l'aviez dirigée en ce pas hasardeux, « Elle n'aurait pas fait ce saut malencontreux,
« Et vous auriez sauvé vos œufs. »
Ce corbeau parlait bien. Sans se laisser distraire
Par les incidents du chemin , Il faut , sur sa monture et sur ce qu'on doit faire,
Avoir toujours l'œil et la main.
Faute de quoi, vient-on à »e trouver par terre. C'est sottise d'en accuser Ceci, cela, le corbeau qui croasse, Le chien qui jappe ou la souris qui passe Le sort enfin... A quoi bon s'abuser?
La bonne ou la mauvaise chance, C'est sagesse ou bien imprudence.
Comte de Gavviovr.
Le sujet de cette: fable est tir» 1 du recueil de John Oay, le fabuliste classique de l'Angleterre. Ce poSte naquit en I6K8 à Barnstable , dans le Devonshirc. Quoique d'une famille ancienne, il était sans fortune. Il en acquit une assez considérable par ses ouvrages; il eut ensuite le malheur de la perdre cl mourut en I03H, Agé seulement de quarante-quatre ans. On voit son monument dans l'abbaye de Westminster, avec une épitaplie par le célèbre Pope. Cay avait donné un assez grand nombre de pièces dramatiques qui ne sont pas restées au théâtre; mais ses poésies pastorales sont encore très- goûtées. Quoique d'nn caractère assez triste, il était non-seulement estimé, mais nimé, et fut lié avec la plupart des beaux esprit* de son temps.
»f CRÉATION
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