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TOME L

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de fées, soyez certaine qu'il se passerait en elles dos changements d'organisation qui finiraient par rendre moins pénible cette affrétée punition. Non pas assurément qu'il pût leur arriver ce qui arrive aux jeunes saules replantés la tête en bas, dont les racines deviennent des branches et les branches des racines. L'on ne va pas chez nous si vite en besogne, ni si loin, et le bras marcheur resterait un bras, de même que la jambe déplacée ne cesserait pas d être une jambe, pour avoir cessé d'en faire le métier. Il n'en est pas moins vrai qu'avant longtemps ce ne seraient plus tout à f;iit le même bras ni la même jambe, et, sans aller aux suppositions de contes de fées, je puis vous citer à l'appui de ce que j'avance une histoire parfaitement authentique, qui est connue d'une foule de gens.

Il y avait à Paris, je vous parle d'une quinzaine d'années, un peintre qui signait ses ti Idéaux : Ducornct , m sans bras. Ne vous mettez pas l'esprit à la torture : il signait cela avec le pied; et c'était aussi avec le pied, comme vous pouvez bien le supposer, qu'il faisait ses tableaux. Ce pied-là, par exemple, n'avait jamais marché. Obligés de choisir pour le pauvre enfant, privé d'une moitié de ses membres, les parents avaient décidé que ses jambes seraient des bras, et il avait suffi de supprimer le service auquel elles étaient destinées pour les contraindre en quelque sorte à se charger de celui que la nature avait oublié. On le roulait d'une chambre à l'autre dans un fauteuil, et quand il lui fallait aller dehors, son père le portait sur son dos. Je les ai rencontrés ainsi plus d'une fois sur le pont des Arts, vous voyez que je ne vous parle pas par ouï-dire, et j'ai même eu un jour la bonne fortune de voir travailler dans son atelier ce peintre né sans bras. A demi renversé sur un escabeau, il promenait, la jambe en l'air, le pinceau sur la toile avec une prestesse et une sûreté de pied qui ne

laissaient rien à désirer. S'il n'a pas fait des chefs-d'œuvre, ce n'est pas, je vous assure, à son pied qu'il faut s'en prendre :

tous ceux qui ont des mains n'en font pas.

Vous dire au juste quels changements anatomiques avait pu subir, dans le court espace d'une vie d'homme, cette jambe appelée à d'autres fonctions, je ne saurais, n'ayant pu décemment demander la permission d'aller regarder dedans; mais il suffisait de la voir fonctionner pour se convaincre qu'elle n'était plus faite absolument comme les jambes des autres hommes. Les orteils, à tout le moins, pour citer ce qu'on pouvait voir, s'étaient effilés et allongés au point de commencer à singer des doigts, et je connais deux os que je vous nommerai tout 5 l'heure, qui occupent chez nous autres une place considérable au talon, lesquels, très-probablement, avaient dû, faute d'exercice, être arrêtés dans leur développement.

Sans l'avoir vu, je parierais presque qu'ils se rapprochaient déjà des proportions modestes de nos petits os du poignet

Ceci dit, dépêchons-nous bien vile d'en finir avec ces os, dont vous devez, j'imagine, commencer à vous lasser. Heureusement, il n'y en a plus pour longtemps.

Nous avons dit que la jambe était la répétition du bras. Il faut donc que nous y retrouvions tout ce que nous avons vu dans le bras, mais plus solide, c'est entendu.

Et d'abord, pour commencer par la base sur laquelle elle prend son point d'appui, nous ne pouvons plus nous attendre à la rencontrer mobile comme dans l'épaule, qui se déplace dans le corps à chaque mouvement du bras. Cela donnerait à la

1. L'exemple de Ducornet n'est plus le seul à citer. ïx-s journaux entretenaient dernièrement le public d'un autre peintre, né sans bras, un jeune Belge. M. Charles Feln, dont les tableaux , exposés eitte année a Paris, ont en un véritable succès. «Quand il est assis, disait un journal, il se sert de ses pieds ftvec la même facilité que nous nous servons de nos

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marche trop d'indécision et nous exposerail à bien des chutes quand nous voudrions courir. Ici la base, c'est la hanche, que vous connaissez bien, et qui vient s'arc-bouter de chaque côté sur la colonne vertébrale, juste à l'endroit où elle est le plus solide, et où les vertèbres se soudent entre elles pour former ce massif sacrum que vous n'avez pu sans doute oublier déjà. Rien de tout cela ne peut bouger, et nous avons là une base d'opérations, comme disent les militaires, qui est inébranlable.

Dans l'épaisseur de la hanche se trouvent creusées deux cavités semblables à celles qui reçoivent la té te de l'humérus, mais beaucoup plus profondes, de sorte que la boule qui termine le fémur s'y logo presque tout entière. Le fémur est le nom que les latins ont donné à l'os de la cuisse, le plus gros et le plus lourd de tous les os du corps, si gros et si lourd, qu'on croirait, en prenant le fémur que j'ai là, avoir dans la main une massue. Il parait, du reste, que l'idée en est venue à d'autres qu'à moi, car les voyageurs, qui sont allés dans les pays sauvages, y ont vu plus d'une fois à la ceinture des guerriers de ces massues naturelles, armes empruntées à la mort pour la donner. C'est bien là, on peut le dire, une des plus vilaines inventions par où l'homme ait pu débuter, car elle appartient évidemment à l'enfance de l'art de la guerre, et nous dominons assurément de bien haut ces sauvages-là avec nos canons perfectionnés.

Le fémur n'est pas placé juste au-dessous de la cavité creusée dans la hanche.

Son extrémité supérieure arrive à deux ou trois pouces plus loin en dehors; mais il va la rejoindre au moyen d'une sorte de coude qui porte la boule terminale, et que l'on appelle le col du fémur.

Si vous voulez vous faire une idée de l'aspect que présente cette articulation-là, figurez-vous un pied en cire, bien cambré,

dont on aurait aplati le bout en roulant tous les doigts en boule. C'est une comparaison qui m'est venue en regardant de profil mon fémur d'étude, renversé droit sur son articulation d'en haut. Le col du fémur représente assez exactement, dans celle position, ce (pie nous appelons le coude-pied, et l'on y retrouve même la cheville représentée par une grosse bosse, une de ces apophyses dont nous avons tant parlé, sur laquelle vient s'attacher un des tendons — nous allons arriver aux tendons — qui mettent le fémur en mouvement. Quant au talon, je dois avouer qu'il n'est pas tout à fait ressemblant; il se creuse et se ivcourbe en dedans plus qu'il ne conviendrait à un vrai talon. Il faut supposer qu'on aura douné là un coup de pouce dans la cire, de façon à l'éiirer sensiblement; et cet allongement forme une autre apophyse, large et plate, qui, elle aussi, sert de point d'attache aux tendons et aux muscles du fémur. Ktes-vous curieuse d'apprendre le nom de ces deux apophyses? — Je dis le nom, car elles n'en ont qu'un pour elles deux. — Il est un peu drôle; mais n'importe. La cheville s'appelle \e petit, el le talon le yrand trochankr. Ici, par exemple, ma pauvre petite science se trouve en défaut. J'ai beau fouiller dans les livres que j'ai sous la main, je ne puis y déterrer ce que signifie ce trochanter.

S'il vient chez vous un médecin qui le sache, il vous le dira.

Le fémur s'élargit considérablement aux approches du genou dont il occupe toute la largeur. Vous n'avez qu'à tàter, vous verrez quelle bosse il fait en cet endroit, et, si vous remuez la jambe en vous serrant un peu le genou entre les doigts, vous vous rendrez compte facilement du jeu de l'articulation. Il y a là deux os, de grosseur presque égale, roulant l'un sur l'autre d'avant en arrière, sans rien qui les arrête dans ce mouvement que la rencontre des

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muscles de la cuisse et du mollet. Ils finissent par se heurter quand on ploie trop la jambe, et sans cela le talon pourrait venir toucher le col du fémur, comme cela se fait tout naturellement sur une jambe de squelette qu'on ploie eu deux.

Vous vous rappelez l'olécràne, cette pointe du cubitus qui entre, au coude, dans un enfoncement de l'humérus, et oppose un obstacle invincible à tout renversement du bras en dehors. On ne trouve ici rien de semblable; mais nous n'en sommes pas plus libres de ployer la jambe d'arrière en avant. Il y a un autre obstacle, aussi sérieux qu'une pointe osseuse, et plus encore, car il est moins sujet à se briser. Mettez la main dans le creux du genou, vous y sentirez des espèces de baguettes qu'on prendrait presque pour des os, quand elles se roidissent. Ce sont là de ces tendons dont nous parlions tout à l'heure, et, si

vous tendez fortement la jambe, v ous n'aurez pas de peine à vous assurer qu'il faudrait les rompre pour la faire aller plus loin. Or les tendons sont des cordes qui ne se laissent pas rompre aussi facilement que nos cordes de chanvre, et ce qu'ils retiennent est bien retenu : on peut avoir confiance en eux. 11 y a d'ailleurs autour de l'articulation des ligaments très-forts qui s'opposeraient au besoin à tout mouvement irrégulier, et les facettes des deux os en présence sont agencées de façon à prévenir les glissements dans le sens défendu.

Passons maintenant à la grande curiosité du genou, à la rotule dont le nom est connu de tout le monde, mais dont bien peu connaissent l'histoire.

J. AN MACt.

La suite prochainement.

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