LE NOIR QUI VEUT ÊTRE BLANC
Nous voulons bien souvent paraître aux veux du inonde autres que nous ne sommes en réalité.
Le major Bowdilch, envoyé auprès du roi des Ashantus (peuple de l'Afrique), pour plaire aux courtisans noirs et aux dames d'atours de la reine, fit leurs portraits. Le roi, qui admira la ressemblance frappante, demanda à être peint à son tour. Il avait déjà consacré au peintre plusieurs séances pendant lesquelles il s'était souvent levé pour regarderies progrès du tableau, lorsque M. liowditch crut remarquer dans la ligure du roi une certaine inquiétude et l'embarras grimaçant d'un homme qui dé-
sire quelque chose, mais qui ne saurait trouver les mots pour faire deviner sa pensée. — Le peintre insistant auprès de Sa Majesté pour qu'elle daignât lui faire connaître son auguste désir, le pauvre roi nègre mit fin à ses hésitations, et lui demanda s'il n'y avait pas mo\en de le peindre fil blanc.
Ne riez pas du pauvre Africain. — Tout homme est un roi nègre, et chacun de nous voudrait souvent se montrer devant le public sous une autre couleur que celle dont la nature l'a barbouillé.
{de l'Allemagne).
LE ROBINSON SUISSE
( Vignette* par Y»*' Dakubst.)
En moins d'une heure et demie l'échelle fut achevée. Pour la hisser, je me servis du même mo\en que pour mesurer la hauteur. Une nouvelle flèche fut tirée. Au bout du fil, que je triplai cette fois pour qu'il eut plus de force, fut attachée une corde, et au bout de la corde l'échelle, qui bientôt se trouva solidement fixée.
Jacques et Fritz se disputaient à qui monterait le premier. Je donnai la préférence à Jacques, plus léger que son frère, et adroit d'ailleurs comme un mousse.
Avant de le laisser monter, je lui recommandai toutefois de ne pas s'aventurer sur un échelon sans en avoir reconnu la parfaite solidité, et de redescendre aussitôt s'il s'apercevait du moindre danger. Il i s'élança , tenant assez pou compte de ma recommandation, et arriva, Dieu merci!
sans accident jusque sur la première branche, où il se mit à cheval, en criant :
« Victoire ! victoire ! »
Fritz monta ensuite, et lia mieux encore l'échelle. Cette précaution prise, je me hasardai à mon tour. Arrivé dans l'arbre, j'en inspectai la disposition pour tirer le plan de notre établissement. La nuit venait pendant ce temps; ce fut même au clair de lune que j'attachai à une des branches dominant les premières une grosse moufle que j'avais apportée, et qui devait nous servir le lendemain à hisser les pièces de bois de la construction projetée.
Comme je m'apprêtais à descendre, je ne vis auprès de moi ni Fritz ni Jacques. Je pensai qu'ils étaient déjà en bas; mai* tout à coup j'entendis dans les hautes
ramures de l'arbre deux jeunes voix fraîches, qui chantaient en accord un cantique du soir. Je ne voulus pas interrompre ce concert improvisé, car il y avait dans les accents des deux naïfs chanteurs, et surtout dans la pensée de louer ainsi le Seigneur, quelque chose de doux et de touchant, qui me semblait être un présage de bénédiction pour notre nouvelle demeure.
Quand ils eurent fini, ils vinrent nie rejoindre, et nous redescendîmes tous trois ensemble.
La mère, qui avait trait la vache et les chèvres, nous offrit une excellente soupe au lait, et des tranches de porc-épic. qui restaient du dîner. Le bétail fut attaché tout près de nos hamacs, sous les racines de notre arbre.
Ernest et François avaient amassé, par mon ordre , une quantité de branches mortes qui devaient me servir à entretenir pendant toute la nuit un feu pour éloigner les animaux féroces.
La prière ayant été faite en commun, ma femme et les enfants ne tardèrent pas à s'endormir dans les hamacs que nous avions suspendus aux racines. Quant à moi, je ne me couchai pas, résolu que j'étais à veiller attentivement auprès du feu que j'alimentais.
Pendant la première moitié de la nuit, je fus tenu parfaitement éveillé par l'inquiétude que me causait le moindre bruit que j'entendais aux alentours. Il suffisait du murmure du veut dans les feuilles pour m'alarmer. — Mais, peu à peu, je me sen-
LE BOBINSON SUISSE.
tis invinciblement engourdi parla fatigue, et vers le matin le sommeil me gagna. Je m'endormis si profondément que, lorsque je m'éveillai, toute la famille était déjà sur pied.
LA co\?TnicTio\ mu i'\iiBni:.
Aussitôt après le déjeuner, ma femme commanda à Jacques et à l.rnest de mettre
à l'àne et à la vache les harnais qu'elle avait confectionnés la veille; puis, avec, ses trois plus jeunes fils, elle se disposait à se rendre au rivage, afin d'opérer le charroi des bois dont nous avions besoin pour notre construction aérienne ; ils durent faire plusieurs voyagea consécutifs. Je m'inquiétais de la voir se livrer à tant de travaux qui ne lui étaient pas habituels.
< Ne t'inquiète pas ! me dit-elle. Cette
p air moi, pour ces enfants! |>our loi-mêine, mon ami. »
Ma bonne femme parlait d'or; car le vrai or, c'est le courage et la raison.
Je la laissai partir, et fortifié par ses bonnes paroles, par son exemple, je me mis de mon côté à la besogne, le cœur plein de joie. Je montai avec Fritz dans l'arbre, au centre duquel, nous aidant de la scie et de la hache, nous préparâmes l'emplacement du pavillon. La disposition des premières branches qui s'étendaient horizontalement . nous servit à souhait pour soutenir le plancher. Nous en laissâmes subsister quelques-unes à six ou huit pieds
vie de fermière me convient mieux que lu M penses. Je trouve bon et juste que nous n'avons d'aises que celles que nous aurons ' gagnées à la sueur de nota- front, dette loi de Dieu, qu'on oublie dans les villes, il est doux de sentir qu'on l'accomplit. Sais-tu bien que déjà j'aime mes bétes? Et sais-tu pourquoi ? C'est que je sens que ces bons , animaux m'aiment aussi ; nos poules, nos I canards, nos chiens, notre pauvre âne, j notre vache, ce sont des amis, et les plus i sûrs que nous avons jamais eus; humbles, laborieux, patients, reconnaissants. Si nous sortons un jour de cette lie, quelle lionne et salutaire école notre séjour aura été
d'élévation, pour y suspendre nos hamacs.
D'autres enfin, un peu plus hautes, devaient recevoir la toile à voile qui allait former la toiture de l'habitation.
Ce travail préliminaire ne fut pas sans difficulté : mais nous vînmes cependant à bout de pratiquer, dans l'épaisse ramure du figuier, un espace vide fort spacieux.
Les poutres et les planches qui avaient été amenées en grande quantité du rivage, furent hissées à l'aide de la moufle qui multipliait la force de nos bras. Le plancher fut posé, et une balustrade élevée tout autour.
Nous travaillions avec tant d'ardeur, que, le milieu du jour venu, nous n'avions nullement pensé à manger. On se contenta cette fois d'un déjeuner. Après le repas nous reprîmes notre tache. 11 s'agissait de tendre la toile à voile, ce qui nécessita beaucoup d'adresse et d'efforts. Comme celte toile retombait des deux bouts, nous la fixâmes à la balustrade; et il se trouva que notre pavillon, dont le tronc de l'arbre formait déjà une paroi, fut hermétiquement clos sur trois de ses cotés. Le quatrième, celui qui faisait face à la mer, resta provisoirement ouvert, quoique j'eusse imaginé de le fermer, plus tard, en cas de besoin, par une toile, une sorte de store, qui s'abaisserait ou se lèverait à volonté.
Quand nous eûmes attaché les hamacs aux branches que nous avions réservées à cet effet, notre habitation fut en état de nous recevoir pour la nuit.
D'ailleurs le soleil baissait déjà. Fritz et moi nous descendîmes de l'arbre; et, quoique bien fatigué, je me mis encore en devoir de façonner avec des planches une grande table et des bancs, que j'installai sous les racines de l'arbre, à l'endroit où nous avions passé la nuit précédente; car ce lieu me sembla propre à devenir notre salle à manger future.
Ce dernier travail achevé à la grande
satisfaction de notre ménagère, je me laissai tomber, harassé de fatigue, sur un des bancs que je venais de construire, et je dis à ma femme, en essuyant mon front baigné de sueur :
« J'ai travaillé aujourd'hui comme un nègre, et j'ai l'intention de me reposer demain pendant la journée entière.
— Non-seulement, tu le |>eux, me répondit-elle, mais encore tu le dois; car. si je compte bien, demain est un dimanche :
c'est même le second que nous passons sur cette plage: nous n'avons nullement songé à célébrer le premier.
— J'ai, comme loi, remarqué cet oubli, repris-je, mais j'ai pensé qu'étant alors dans l'urgente obligation de pourvoir à
, notre sûreté, il n'y avait pas faute do notre part dans cette omission. Mais maintenant que nous voilà en quelque sorte confortablement établis, ce serait faire preuve d'ingratitude que de négliger de rendre à Dieu les actions de grâces toutes particulières (pie nous lui devons. Il est donc convenu que la journée prochaine sera complètement consacrée au Seigneur. Toutefois, puisque les enfants ne nous ont pas entendus, ménageons-leur une agréable surprise, en remettant à demain matin de leur faire connaître notre détermination.
— C'est convenu, » dit ma femme, et elle appela ses fils, qui, dispersés aux environs, ne tardèrent pas à venir se ranger autour de la table sur laquelle le couvert était mis.
La bonne mère alla prendre près du feu un pot de terre qu'elle apporta, et elle le découvrit pour en tirer à l'aide d'une grande fourchette le flamant tué la veille.
« J'avais, dit-elle, l'intention de le faire rôtir, mais Ernest m'en a détournée, en me disant que c'était une vieille béte qui ne manquerait pas d'être coriace ; je l'ai mis alors, toujours d'après son conseil, à IV- I tuvée; vous allez voir si j'ai bien fait. »
LK RODINSON SUISSE.
Le docteur fut un peu raillé de sa prévoyance culinaire, mais nous ne dûmes pas moins reconnaître qu'il avait eu raison : car le flamant ainsi préparé fut généralement trouvé excellent, et rongé jusqu'au dernier petit os.
Pendant que nous dînions, nous eûmes la satisfaction de voir noire flamant vivant se mêler familièrement, pour la première fois, aux poules qui picoraient et quêtaient autour de nous. Depuis quelques heures nous l'avions détaché de son piquet, et laissé en pleine liherté. Il s'était promené pendant toute l'après-midi, gravement, lentement , sur ses deux longues patics rouges, comme une personne qui serait absorbée dans de profondes méditations.
Le voyant revenu à des pensées moins graves, nous lui jetions des morceaux de biscuit, qu'il attrapait avec une extrême dextérité, au grand désappointement des poules, sur lesquelles il avait l'avantage de son long bec et de ses pieds en échasses.
Le singe devenait, lui aussi, de plus en plus familier, et poussait parfois même la privauté jusqu'à l'effronterie. Il sautait d'une épaule à l'autre, franchissait la table et faisait mille gambades. C'était à qui lui donnerait le plus de friandises.
Knfin, au dessert reparut la truie, que nous n'avions pas vue depuis la veille. Par des grognements tout particuliers, elle semblait manifester le plaisir qu'elle éprouvait de nous avoir retrouvés.
Ma femme lui tendit une de nos calebasses pleine de lait de vache, que l'animal but avec avidité.
Une pareille libéralité me paraissant peu compatible avec les principes d'économie que nous devions observer, j'en dis un mot à notre ménagère, qui avait sa réponse prête.
« Tant que nous ne serons pas définitivement installés et que nous n'aurons pas tous les ustensiles nécessaires, il nous sera difficile de convertir en beurre et en fromage le lait qui nous restera de la consommation journalière. Mieux vaut donc que je le distribue ainsi aux animaux , d'abord pour les attacher à nous, et ensuite pour ménager notre grain, qui est précieux, et noire sel, qui louche à sa fin.
— Tu as raison en toutes choses, ma chère femme, aussi irons-nous bientôt aux rochers ramasser du sel, et ne manquerons-nous pas de faire une provision de grain lors de notre prochain voyage au vaisseau.
— Ah ! s'écria la mère, encore le vaisseau ! Toujours ces aventureuses traversées ! Je ne serai vraiment tranquille (pie le jour où vous renoncerez à de pareilles expéditions.
— Je comprends tes craintes, lui dis-je; mais tu sais que nous ne nous embarquons jamais (pie par une mer et un temps calmes. Et lu avoueras toi-même que nous serions sans excuse si nous poussions la timidité jusqu'à abandonner les richesses que le vaisseau renferme encore. »
P.-J. Stahl. — E. Mctunt.
lui suite prochainement.
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ÉDUCATION. — RÉCRÉATION