‹ Magasin d'education et de recréationChapitre 127 sur 142 · TOI» I · texte numérisé non relu

TOI» I

ÉDUCATION. — RÉCRÉATION

L'ESCAPADE

(Vignoltim par Fatii.)

Deux jolis poli ts chiens vivaient dans un grand château. On les lavait, on les peignait et on les soignait beaucoup; des enfanis en belles robes blanches brodées jouaient avec eux sur le moelleux tapis du salon, et 1rs gens qui venaient faire des visites disaient : « Quels charmants petits chiens! » — sauf à leur marcher quelquefois sur les pattes et à les repousser du pied à la dérobée.

De temps en temps, on permettait à ces deux petits chiens, quand il faisait beau, d'aller jouer sur la pelouse verte; mais jamais ils n'avaient dépassé la grille du jardin, et ils désiraient bien en apprendre plus long sur le monde qu'ils ne pouvaient le faire dans le salon et sur la pelouse. Il arriva qu'un matin la femme de chambre, en allant à la cuisine, laissa la porte tlu

vestibule ouverte, et nos deux petits chiens se glissèrent dehors inaperçus. Ils résolurent d'aller aussi loin que possible.

Laissant la pelouse dcrrièie eux et passant entre les barres de fer de h grille, ils traversèrent le chemin et se lancèrent dans les prairies.

Comme il était de bonne heure, l'herbe se trouvait toute chargée de rosée, et nos petits chiens n'en aimaient guère le contact humide; mais le soleil prit bientôt plus de force, et ils se mirent à tout examiner autour d'eux. Voyant dans l'herbe des toiles d'araignées couvertes de rosée, ils ne purent deviner ce que c'était; peu s'en fallut qu'ils ne prissent cela pour des dentelles; ils furent étonnés de ne voir dans le pré que des boulons de pâquerettes et pas de fleurs épanouies, car ils ne savaient point

qu'elles se ferment la nuit pour dormir.

Ils entendirent le doux chant de l'alouette ; mais ils ne purent pas bien comprendre ce qu'elle disait, car elle chantait la Liberté", qu'ils n'avaient jamais connue.

Après avoir traversé bien des prairies, ils arrivèrent à un joli sentier, et, n'osant s'éloigner davantage de la maison, ils se couchèrent l'un auprès de l'autre en attendant les aventures.

Ces petits chiens étaient bien jolis à voir; ils jouaient ensemble et se lissaient complaisamment l'un à l'autre leurs longs poils soyeux, qui avaient été dérangés par la course et mouillés par la rosée matinale.

Bientôt ils entendirent abover dans le bois voisin, et ils virent accourir un terrier au profil ébouriffé. Ils n'en avaient jamais vu, aussi furent-ils étonnés. Ils pensaient que les chiens étaient tous semblables à eux ou au chien d'écurie, qui avait un poil court, lisse et tacheté. Quand ils virent le museau poilu du terrier et ses beaux yeux ronds, si doux, ils se sentirent de l'amitié pour lui, et ils furent heureux lorsqu'il vint leur parler.

Les chiens ne sont pas comme les Anglais; ils n'attendent pas pour se dire j « bonjour » qu'on les ait présentés l'un à l'autre.

Nos petits chiens racontèrent bien vite à leur nouvel ami comment ils s'étaient sau-

vés bien loin du grand château. En entendant ce récit, que les bonnes petites bêtes lui firent d'une voix enfantine et émue, le Terrier rit si fort qu'il en montra toutes ses dents blanches; il ne put même, dans sa gaieté, se retenir de faire deux ou trois énormes gambades, tant l'idée des petits chiens, qu'ils étaient loin de la maison, l'amusait; mais bientôt pourtant, pensant à ce que sa trop grande hilarité pouvait avoir de désobligeant pour eux. il se calma, et, s'asseyani à côté d'eux, il leur raconta sa vie.

Il leur dit qu'il s'appelait Ravageot et était né à l'île de Skye, ce qui étonna beaucoup les petits chiens, car ils n'avaient jamais entendu parler de cet endroit-là. Ils crurent que le Terrier voulait encore se moquer d'eux; puis le nom de l\nva<jeol était si drôle! il ne ressemblait pas du tout aux leurs; ils s'appelaient Azor et Lux.

Cela avait un tout autre air. Mais ils ne lui firent pas toutes ces remarques, et Ravagent, qui causait volontiers, se mit à leur dire qu'il avait beaucoup voyagé.

« Quoi! tout 'seul? crièrent les petits chiens.

— Non, mais avec mon maître, répondit Ravageot; et je vous assure qu'il est fort agréable de voyager avec un maître intelligent comme le mien. Quant à moi. je ne pourrais jamais m'habiluer à voir du pays sans lui. In chien qui a du cœur pourraitil consentir à voyager en chemin de fer, enfermé dans une case noire, et à rester à l'écurie, pendant que son maître va visiter les curiosités de la ville? Mais le mien (il se promène à l'heure qu'il est, dans le bois, un livre à la main), le mien est vraiment plein d'attentions délicates pour moi; et, en se donnant un peu de mal, il parvient à comprendre tout ee que je lui dis. De mon côté j'ai soin de ne pas lui causer de tracas; et de celte façon, nous sommes bons amis. »

Les petits chiens furent ébahis du ton dégagé de Ravageot et ils commencèrent à se sentir pleins de respect pour lui. Ils n'avaient jamais supposé qu'un chien pût avoir pour ami un homme; ils comprirent qu'on les avait toujours traités comme des joujoux, et ils devinrent pensifs.

Quand Ravageot vit cela, il se mit à leur mordre amicalement le cou; il leur dit de ne pas s'attrister, et de venir déjeuner avec lui dans le bois, où il avait une belle provision d'os. Vous pensez bien que c'était la première fois qu'Azor et Lux déjeunaient avec de \ieux os couverts de terre;

L'ESCAPADE

mais ils étaient décidés à faite contre fortune bon cœur, et ils trouvèrent moyen de

croquer les os presque aussi bien que Ravageot; l'air du matin leur avait ouvert l'appétit.

Lorsque le repas fut terminé-, Ravagent, qui était un chien rangé, lit un trou dans la terre et y serra et? qui restait de sa provision; puis, secouant sa grosse tête, afin de faire, tomber la terre qui s'était accrochée à ses poils pendant l'opération, il se coucha confortablement auprès de ses deux botes, et se mit à leur raconter des histoires de chiens célèbres qu'il avait connus de par le monde, et aussi quelques anecdotes sur des maîtres qui lui avaient montré beaucoup d'intelligence et de fidélité.

Ravageot dit, entre autres choses, qu'il avait souvent vu des chiens de berger; il parla avec feu de leur utilité, du courage et de l'activité qu'ils déploient lorsqu'ils parcourent, pendant l'orage, les montagnes couvertes de neige, pour sauver les brebis d'une affreuse mort, précédée d'une longue agonie. Il racont i aussi que ces chiens connaissent tous les agneaux qu'on leur confie et qu'ils restent souvent seuls, au pied de la montagne, à veiller sur tout le troupeau, pendant que les bergers rentrent diner chez eux, cl il ajouta que, ni pour or, ni pour argent, ces bergers fidèles ne céderaient leurs chiens.

Tout ceci intéressa nus petits amis, et ils se mirent à songer avec tristesse que, pendant toute leur vie, ils n'avaient rien fait qui fût utile. De propos en propos, Ravageot en vint à leur rac mter l'histoire d'une ! grande chienne noire, au poil frisé, qu'on attelait à une charrette. La courageuse bête était obligée de traîner chaque jour cette charrette dans les rues mal pavées de la \ilie, qu'il plût, qu'il neigeât, ou quelle que fut la chaleur; son maître, qui était un peu dur. la hallail .quelquefois et ne lui parlait jamais avec douceur, n J'aime beau-

coup Poncette, ajouta Ravageot, j'admire sa patience et sa résignation, bien qu'elles me fassent souffrir pour elle. Tous les jours, à l'heure où je sais qu'elle va passer, j'aboie, afin que mon maître me laisse sortir, et je cours au coin de la rue, pour la saluer et lui souhaiter un meilleur avenir. In jour la voyant trop malheureuse, je lui ai conseillé de se sauver la nuit, lorsqu'elle serait dételée.

— Kt l'a t-elle fait? dirent nos petits chiens.

— Non! répondit .Ravageot, non, elle ne voulut pas entendre parler de fuite ; elle m'a répondu qu'elle était accoutumée à son maître, qu'elle vivait avec lui depuis trop d'années, que son départ lui ferait plus de peine que je ne croyais, qu'il avait du bon, que d'ailleurs il était vieux, et elle resta, quoique son joug lui eût, ce jour-là, horriblement écorché l'épaule. »

Les petits chiens trouvèrent que Poncette avait noblement agi.

« Oui, en effet, dit Ravageot, notre conduite est souvent belle à l'égard des hommes; c'est peut-être parce que nous trouvons leur société plus agréable que celle des autres créatures qui ne sont pas de notre espèce, que nous nous montrons plus indulgents envers eux. »

Nos petits amis ne savaient point faire des réflexions comme celle-là ; ils commencèrent à se trouver bien ignorants et auraient désiré être des terriers comme Ravageot.

« Raconte-nous encore des histoires, »

dirent-ils après un moment.

Kt Ravageot leur dit qu'il avait une fois quitté le pays avec son maître, et qu'ensemble ils avaient traversé une si grande étendue d'eau, qu'il eût été impossible de la passer à la nage, et qu'ils avaient été obligés de se mettre dans un navire, qui 1rs avait secoués bien plus qu'une voiture « l les aviit rendus bien malades tous

L'ESCAPADE

deux, mais son maître encore plus que lui.

Il leur raconta encore qu'ils étaient allés dans une autre contrée pour voir une montagne célèbre dont le sommet était toujours

couvert de neige, ce qui la rendait si dangereuse, (pie les voyageurs étaient obligés de prendre des guides pour y monter.

« Au sommet de cette montagne, dit Rava-

gent, nous trouvâmes une maison confortable, ce qui me surprit assez. Quand j'eus fait connaissance avec les hommes qui habitaient là, j'appris qu'ils se dévouaient charitablement, ainsi que leurs chiens, qui sont d'ailleurs forts et superbes, à la recherche des voyageurs égarés dans In neige.

LfS moines avouèrent que, sans l'aide de leurs chiens, ils réussiraient rarement dans leurs recherches. Un jour, une de ces nobles bôtes rapporta sur son dos un enfant qui était trop affaibli pour marcher, »

A/or et l.ux reconnurent que ces moines éi dent en effet bien bons-, mais, en

ÉDUCATION. — RÉCRÉATION

leur qualité de chiens, ils réservèrent surtout leurs éloges pour les admirables chiens des moines du mont Saint-Bernard.

Ravageot fut de leur avis; il dit qu'il avait appris dernièrement à son grand regret que les moines et les chiens avaient quitté la montagne, et que les malheureux voyageurs étaient sans secours. On ne lui avait pas dit pourquoi ils étaient partis, mais il supposait que ce devait être à cause de la guerre. En effet, il parait inutile que des hommes passent toute leur vie au milieu des brouillards et de la neige, dans l'espoir de sauver quelques vies humaines, quand dans la vallée on les respecte si peu. Mais il avoua qu'il ne comprenait pas très-bien ces choses-là.

Après un moment, pendant lequel Ravageot, qui réfléchissait, se gratta la tète avec sa grosse patte, les petits chiens dirent :

« Raconte-nous encore, je le prie, une histoire, et puis nous partirons. »

Ravageot leur répondit : « Je vais vous raconter l'histoire d'un barbet que j'admire plus que tout autre chien.

— D'un barbcl!» s'écrièrent Azor et Lux, car ils pensaient qu'un barbet ne pouvait être qu'un vilain chien très-commun et très-hargneux.

« Vous avez un préjugé mal fondé contre les barbets, dit Ravageot, et en voici la preuve. Un pauv re homme aveugle et malade était assis un jour à la porte d'une maison. On venait de le chasser de son misérable logement, et, n'ayant pas d'amis, il souhaitait la mort. Il se disait : « Je ne u puis plus mendier, les hommes sont si « peu charitables! J'aime mieux mourir. »

Kl il se cachait la tète dans les mains. Un vilain petit barbet, avec une queue ridicule et des oreilles mal coupées, sortit du ruisseau et vint se frotter contre lui; mais le mendiant aveugle ne le remarqua pas. Le barbet s'assit alors à coté du malheureux, et quand celui-ci se tordit les mains et dit :

« Je n'ai pas d'amis! je n'ai pas d'amis! »

il alla les lui lécher comme pour lui dire :

« Laisse-moi être ton ami. » Il fit cela si souvent, que le mendiant finit par s'en apercevoir et se baissa pour le caresser; des larmes coulaient de ses yeux éteints sur le maigre petit barbet.

« Ce soir-là, les rats ne purent pas venir mordiller les vieux souliers de l'aveugle, ni ses guenilles, ainsi qu'ils le faisaient trop souvent, parce que le barbet se coucha à ses pieds pour les lui tenir chauds et pour le défendre. Depuis ce temps-là, il guide adroitement son maître dans les rues encombrées de passants; et, s'il voit du danger, il se jette bravement devant lui; chaque jour il mendie, debout sur ses pattes de derrière, une petite tasse d'étain dans la gueule. Quand l'aveugle est malade, le bon b irbet va seul dans la rue faire avec patience son métier, ei bien des gens, qui ne plaignent pas le mendiant, donnent un sou au petit chien fidèle.

« Lorsque l'aveugle mourra, personne peut-être ne le pleurera et n'ira s'asseoir sur sa tombe, si ce n'est le bon barbet, qui fut son ami alors que tous l'avaient abandonné.

— Ah ! Ravageot, dit un de nos petits chiens, nous sommes des créatures bien inutiles! Nous ne samions rien faire de tout ce que tu nous as raconté. » Et ils baissèrent la tête d'un air affligé.

Ravageot, bien (pie cette réflexion des petits chiens l'eût attendri, eut envie de rire lorsqu'il regarda ces bêtes délicates, aux poils soyeux, qui auraient voulu tirer îles charrettes, sauver des hommes et guider un aveugle dans les rues. Mais il était trop bon pour les railler; il leur dit que tous les chiens n'avaient point été créés pour le même emploi. « Le matin vit dans la cour, et l'épugneul au salon, dit-il. Vous serez toujours des chiens de salon ; mais il ne tient qu'à vous d'être, à votre choix,

L'ESCAPADE

OU grognons, paresseux, bruyants, gourmands, et un ennui pour tout le inonde, ou bien doux, agréables et aimables pour votre maltresse et les enfants.

— Oh! oui, dit Azor, nous pouvons, en effet, faire quelque chose; nous pouvons être sages lorsqu'on nous lave, et nous pouvons manger proprement. Il faudra aussi cesser (te tourmenter le chat et le I

serin , et éviter de nous approcher des vieilles dames peureuses et des enfants crantifs. N'est-il pas vrai, l'avageot, que, si nous le voulons, nous pouvons faire encore bien des choses bonnes?

— Oui, dit Lux ; mais c'est égal, il est triste de n'être pas terrier comme toi, lîavageot.

— Qu'est-ce que c'est (pie cela? » dit

Azor, qui se releva avec précipitation en voyant venir les petits enfants en robes blanches brodées : c'étaient leurs petites maîtresses qui cherchaient leurs chiens favoris. Elles furent bien heureuses de les retrouver sains et saufs.

Ravageot se mit à gambader autour d'elles; il les saisit adroitement par leurs robes et fit semblant de les retenir; mais elles virent bientôt qu'il était joueur, cl non pas méchant.

Kilos caressèrent le bon Ravagent, le remercièrent d'avoir tenu compagnie à Azor et à Lux, lui donnèrent des gâteaux et même du sucre, et firent une bonne partie avec lui. Ravageot, voyant qu'il leur plaisait, était irès-jo\eux. Il oubliait même le temps

dans celte bonne pot i te société-là ; mais tout d'un coup, il dressa l'oreille, la voix de son maître le rappelait. Il fit quelques gambades en signe de bon adieu et quitta ses nouveaux camarades, pour aller rejoindre son premier ami.

Les petites demoiselles et les petits chiens s'en retournèrent de leur côlé, faisant à l'envi l'éloge du bon Ravageot. Les petits chiens furent un peu grondés au retour, mais ils furent encore plus embrassés :

on pensa bien qu'il n'y avait pas eu de malice dans leur petite escapade.

[Contes anglais.)

Lros de Waii.lt.

Il. j.r .1 : i i ri fl trwilJCliriD i nl-r ! il. . i

ÉDUCATION. — lUXllKATION.

LE ROBINSON SUISSE

(Vignette* par Vax' Daiioist.|

Pendant que nous causions ainsi, les enfants avaient allumé, à quelques pas de l'arbre, un feu sur lequel ils posèrent les plus grossis branches sèches qu'ils purent

trouver, pour que le feu durât longtemps et protégeât notre bétail de l'approche des animaux dangereux; puis, nous montâmes à noire arbre. Fritz, Jacques et l'rnest pas-

LE ROBINSON SUISSE

sèrcnt les premiers, et accomplirent l'ascension avec une agilité de chat. Leur mère les suivit lentement et avec précaution.

Resté le dernier, j'eus un peu plus de difficulté, par ce fait que j'avais détaché l'échelle des piquets où elle était fixée par son extrémité inférieure, afin de pouvoir la retirer après moi, et aussi parce que je portais, lié à mon dos, le petit François, que je n'aurais point voulu laisser monter seul.

J'arrivai cependant sans accident, et quand j'eus replié l'échelle sur le plancher du pavillon, il sembla à mes fils qu'ils se trouvaient dans un de ces châteaux forts des anciens chevaliers, asiles impénétrables à tous les ennemis.

Quoi qu'il en fût, je crus devoir charger les armes, pour être prêt à tirer sur les visiteurs mal intentionnés dont les chiens, laissés en garde au pied de l'arbre, pourraient nous signaler l'approche.

Cette précaution prise, chacun monta sur son hamac. Bientôt le sommeil nous eut gagnés tous, et la nuit s'écoula dans le calme le plus parfait.

Page 1