‹ Magasin d'education et de recréationChapitre 24 sur 142 · L.\ PRINCESSE ILSÉE · texte numérisé non relu

L.\ PRINCESSE ILSÉE

danse, cela se démène et se fait belle, et c'est si fluet et si mince qu'au moindre souffle il n'en resterait rien. Je voudrais bien ^oir la raine que ferait cette pâle beauté, s'il lui fallait danser avec l'ouragan et se laisser entraîner par lui dans la ronde, comme nous en avons l'habitude !»

« Cela fait pitié ! » disait l'autre, en levant les épaules d'un air de mépris. « Jamais de sa vie cela n'apprendra à traverser les cieux sur un manche à balai. » Mais entends-tu? Déjà retentissent là-bas les timbales et les cymbales; allons danser la ronde joyeuse ; broyons la terre sous nos pieds et creusons un marais profond dans lequel disparaîtra la brillante Usée. Alors, adieu les grandeurs! Pour cette vaniteuse elle sera notre très-humble servante, la princesse I

La petite Usée, qui avait entendu les méchantes paroles des jeunes sorcières, n'avait plus du tout envie de danser. Elle se cacha, très-mortifiée, au fond de son bassin, et vit bientôt, en relevant un peu la tête, la ronde affreuse passer de l'autre côté de la montagne et s'y mettre en place pour la danse. Elle réfléchit alors à ce que pouvaient bien signifier les propos railleurs des méchantes sorcières. Ce qu'elles avaient dit de Kouragan l'avait déjà profondément blessée, mais ce qui la préoccupait le plus c'était le marais et leur prédiction. Se pouvait-il qu'elle pût devenir jamais la servante de ces viles créatures! Elle songeait déjà à demander quelques explications au seigneur du Brocken qui, justement, venait de son côté; mais, avant qu'elle eût eu le temps de préparer son petit discours, l'homme sombre était devant elle, et trempait le bout de son doigt au beau milieu du bassin d'or. Usée tressaillit; il lui sembla que son eau devenait bouillante.

Mais le diable retira son doigt en riant et lui dit : <( La nuit est fraîche , gracieuse princesse ; vous voilà déjà toute refroidie, |

et vous eussiez gelé dans ce bassin si je n'avais réchauffé votre eau. Je vous fais préparer là-bas, auprès du feu, un bon lit; vous pourrez vous y reposer chaudement tout à votre aise. Si vous voulez tourner vos yeux du côté que je vous indique, vous verrez que la vieille cuisinière en chef de ma cour est occupée à attiser le feu et à mettre dans votre lit de beaux joujoux, afin que le temps ne vous dure pas. Venez, et laissez -moi vous porter auprès d'elle. » La petite Usée regarda du côté que lui indiquait l'homme sombre, et elle vit qu'on avait suspendu sur un feu vif et pétillant un- profond chaudron d'airain. Mais la vieille femme qui se tenait auprès était si laide, si hideuse, les joujoux qu'elle jetait dans le chaudron avaient un aspect si étrange, que la petite Usée, qui était déjà devenue méfiante, ne se laissa pas emporter, et dit : « J'aime mieux regarder encore un peu la danse sur le sommet de la montagne ; je n'ai pas froid.

En me tenant debout dans mon bassin d'or comme sur un balcon, je puis tout voir et je m'amuse beaucoup ! — Attendons ! dit le diable, il sera toujours temps de revenir la chercher dans une heure ! »

Et il retourna auprès des danseurs.

Mais le plaisir de la petite Usée fut bien mince lorsqu'elle se vit là toute seule, et qu'elle n'eut plus pour distraction que de regarder alternativement les groupes désordonnés des danseurs, et le feu, et le chaudron dans lequel ta vieille jetait, comme elle le voyait alors distinctement, des animaux immondes, tels qu'araignées, crapauds, serpents, lézards, dont elle avait une ample provision , et des chauves-souris qu'elle prenait au vol, à mesure qu'elles venaient tournoyer autour du feu qui les attirait. La petite Usée fut saisie peu à peu d'une profonde épouvante en voyant dans quelle société elle était tombée; et en pen- | sant à la menace qu'on lui avait faite de la

mettre dans le chaudrou, elle comprit tout à coup ce qu'avaient voulu dire les sorcières. Il lui revint à l'esprit que l'une d'elles avait même osé l'appeler princesse Eaii-dft-Ciùsiiic. « Grand Dieu! s'écria- 1elle, où suis-je ! »

Dans une angoisse mortelle, joignant ses petites mains délicates, elle prit son voile et le ramena contre son petit visage pâle, pour étouffer le cri qui allait s'échapper de sa poitrine oppressée. « Oh ! dit-elle en pleurant avec force soupirs, que n'ai-je suivi l'ange ! Il ne me voulait que du bien, lui ! » Kl comme, dans son désespoir, elle regardait autour d'elle, une bonne pensée, fille de la prière, lui vint droit à l'esprit. « Je suis seule, murmura- t-elle tout bas, toutes les sorcières dansent de l'autre coté de la montagne; fuyons, fuyons n'importe où! »

Déjà la voilà posée sur le bord du bassin hors duquel elle laisse pendre ses petits pieds blancs, et, se tenant à deux mains, elle regarde rapidement derrière elle pour voir si personne ne l'observe.

Nul, heureusement, ne faisait attention à la petite princesse ; il n'y avait là que la bonne vieille lune qui, du haut de la voûte céleste, la regardait en souriant. La pauvre enfant leva vers elle d'un air suppliant ses yeux baignés de larmes; son doigt mignon posé sur sa petite bouche implorait si bien la discrétion, que la lune, qui avait trop bon cœur pour la trahir, se mit eomplaisammcnt à l'écart derrière un gros nuage. « Merci, s'écria Usée, merci, lune charitable! » Et lâchant prise, elle se laissa glisser à terre sans bruit. Mais le bassin était trop haut, et plus haut encore le bloc de granit sur lequel il était posé, de façon que , malgré toutes ses précautions , la pauvre petite avait tant soit peu clapoté avant d'arriver sur le sol ; aussi, craignant d'être entendue, elle se cacha précipitamment et tout effrajée sous de grosses ro-

ches à sa portée. Il est bon de dire que, devenue modeste, elle avait sagement laissé dans le bassin sa couronne d'étoiles. La cour et ses grandeurs lui avaient prtcuré peu d'agréments. Il ne s'agissait plus d'être princesse, mais de s'esquiver sans mot dire, pour ne pas attirer l'attention de ceux qui lui voulaient du mal. La petite source, tremblante de peur, se serra contre les roches !

et leur demanda d'une voix si douce de vouloir bien la protéger, que les vieilles pierres, qui n'avaient jamais senti sur leur rude poitrine une jeunesse aussi fraîche et aussi palpitante, en furent tout émues. Elles se !

penchèrent si bien au-dessus de la petite princesse qu'aucun œil, pas même celui de la lune, son amie, n'était plus capable de la découvrir. Elles lui montrèrent ensuite I dans le sol un petit trou à travers lequel elle put passer en se faisant bien mince, et dans le doux sein de la terre qui recouvrait du côté opposé la carcasse rocheuse de la montagne , elle trouva un étroit passage en forme de canal que pouvait avoir creusé jadis quelque petite souris des champs. La petite Usée continua sa route dans l'obscurité, glissant silencieusement par une pente très-douce. Llle avait déjà I fait heureusement un bon bout de chemin lorsque le canal s'élargit et devint raboteux ; elle passait entre des débris brûlants de rocs vermoulus-, quelques blocs se détachèrent même sous' ses pas et roulèrent, à sa grande terreur, devant elle dans l'abîme. Elle avançait toujours dans une nuit profonde, mais de temps en temps elle sentait tomber sur elle un vent froid qui pénétrait d'en haut à travers les fissures des rochers; le sentier obscur, qui devenait toujours plus rapide, disparut tout à coup, et la roche s'ouvrit au- i dessous d'elle. Elle vit alors le ciel clair de la nuit, et la pâle lueur de quelques petites étoiles lui permit de distinguer une quantité innombrable de pierres grandes

et petites, si bien enchevêtrées entre elles, qu'il lui devint impossible de reconnaître sa route. Pour comble de disgrâce, elle entendit de nouveau retentir la musique aigre et discordante des sorcières qui dansaient sur le Brocken. La petite (bée, qui avait hésité un moment, ne sachant dans quel sens diriger sa course, fut prise à ce bruit d'une peur si affreuse qu'elle se mit à courir sur les pierres, par sauts et par bonds,' avec une rapidité effrayante. Sans

s'inquiéier des blocs de rocher qui lui barraient le chemin à chaque instant, heurtant contre leurs angles durs sa petite tête et y déchirant sa robe légère, elle courait, courait, courait toujours. < Fuyons, disaitelle tout bas, fuyons bien loin, si loin que le prince du Brocken et ses affreuses bandes ne puissent pas me découvrir. »

P.-J. M Mil.

La suite prochainement.

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