‹ Magasin d'education et de recréationChapitre 28 sur 142 · TOUE U · texte numérisé non relu

TOUE U

ÉDUCATION. — RÉCRÉATION

UN ANNIVERSAIRE

C'était jour de fêle à Londres, dans l'hôtel Harrisson, Cregory Sullivan et C'\ Les bureaux avaient élé fermés. Il y axait grand gala dans la maison. Cent personnes se trouvaient réunies dans la vaste salle à manger.

Quarante des coin i\es étaient les parents, frères, fils, filles, petits-fils et petiles-lillcs, nevettS ou nièces du riche négociant. Les soixante autres étaient les employés à tous les degrés de la maison Harrisson et Crcgory Sullivan, une des plus considérables, une des plus honorables maisons de la cité.

Le diner avait été abondant. La bonne humeur était générale, et Cregory, la figure épanouie, avait eu pour chacun de

ses bûtes un sourire, une parole aimable.

L'heure des toasts, heure sérieuse chez nos \oisins d'outre-Manche, était arri\ée.

— Mes enfants, dit Cregory Sullivan, en s'adressant aux membres de sa belle famille, mes autres enfants, dit-il en s'adressant à ses employés, je crois bon aujourd'hui de vous dire à tous ce que la plupart d'entre VOUS ignorent encore, c'est-à-dire l'origine | de ma fort un»'. Je me croirais indigne de ma prospérité, si j'oubliais en ce jour de VOUS faire savoir d'où et de qui elle me vient.

Le double toast que je vais porter s'adresse à deux mémoires qui me sont

IN ANNIVERSAIRE

également entres, et qui devront vous être tout à l'heure également sacrées.

C'est à mon père Daniel Sullivan, c'est à James Harrisson que nous allons boire, mes enfants. ..

Hurrah pour Daniel Sullivan!

Hurrah pour James Harrisson!

Quand l'enthousiasme se fut calmé : — Mon père, mon bon père, dit Gregory Sullivan, dont la voix s'altéra en répétant C6 mot de père, mon pfcre Daniel Sullivan était avant ma naissance un brave, un courageux, un très-pauvre ouvrier irlandais.

Lorsque je vins au monde, il dut quitter Dublin, où le travail lui manquait, pour venir avec ma mère et mai demander à Londres de quoi faire vivre sa femme et son enfant. Ma mère m'a dit souvent que leur cœur avait été bien gros quand il leur avait fallu abandonner leur verte et charmante Ile. Mais la nécessité ne tient pas compte des soupirs. Heureusement mon père, avec sa loyale ligure et sa taille athlétique, trouva, dès son arrivée, à s'employer dans un de ces docks de la Tamise où les bras robustes ont toujours de la besogne. Pendant huit ans tout alla bien. Mon père faisait gaiment ce rude métier, si bien nommé, d'homme de peine, qui consiste à porter tant que dure le jour des fardeaux, et à charger et décharger des navires. Ma chère et tendre mère, toute à son mari et à son ménage, ajoutait au bien-être commun par des travaux à l'aiguille. Tous deux étaient heureux de cet innocent bonheur des gens humbles qui laissent candidement à Dieu le souci du lendemain. Vous étiez l'un après l'autre arrivés en ci» monde, vous, Joë et Jonathan, vous, Jenny et Kertha. dans les quatre années qui avaient suivi notre établissement à Londres; vous grandissiez et vous grossissiez à la joie de nos parents, et quand venait le dimanche, il fallait voir comme notre père et notre mère étaient liers de pouvoir nous montrer bien débarbouillés

et bien endimanchés à tout le voisinage.

Lue si modeste félicité aurait dû être à l'abri des coups du sort. Il n'en fut rien.

Un jour, un triste jour, notre père s'en revint à la maison laissant, pour la première fois inachevé, son labeur quotidien.il était pâle, et tenait sur ses lèvres un mouchoir taché du sang qui s'échappait de sa bouche.

En portant une charge trop lourde, devant laquelle ses camarades avaient reculé, il s'était rompu un vaisseau dans sa poitrine.

Daniel Sullivan se mit au lit en disant :

« Cela ne sera rien. » Mais, le lendemain, il ne put se lever. « Cela ne sera rien, dit-il encore en nous embrassant. Quelques jours de repos, et il n'y paraîtra plus. » Cependant, sur un signe de ma mère, j'étais allé chercher le médecin des pauvres. Le docteur examina l'état de mon père. Il lui lala le pouls, il regarda et palpa sa vaste poitrine, il lui dit de tousser pendant qu'il l'éroutait, et, son examen fait, il s'en alla.

Ma mère, qui l'avait reconduit jusqu'au haut de l'escalier de la cave un peu sombre où nous demeurions, ne rentrait pas. « Va donc la chercher, » me dit mon père.

ÉDUCATION. — RÉCRÉATION

Je la trouvai assise derrière la porte sur une des marches et tout en larmes.

« Gregory, Gregory, me dit-elle en me serrant sur son sein, ne dis pas à ton père que j'ai pleuré, et ne pleure pas, ajouta-t-elle en m'essuyant les yeux. Ne pleure ni devant lui, ni devant les frères et tes sœurs, »

Le médecin revenait tous les deux ou trois jours. Ma mère l'attendait comme le Messie. Chaque fois, en le reconduisant, elle causait un peu avec lui derrière la porte, et rentrait le sourire sur les lèvres. Ce sourire ne me contentait pas, et j'aurais bien voulu savoir ce que le médecin lui avait dit. Mais ma mère se taisait. Elle allait droit à son mari, l'embrassait et l'arrangeait dans son lit, puis reprenait son ouvrage, sans que je pusse deviner si elle était pour de bon consolée ou affligée.

Jenny et moi, pour l'aider, nous faisions le ménage. Jenny habillait les petits et préparait le repas; j'allais aux provisions. Les autres jouaient dans un coin.

En. nous voyant tous autour de lui, mon père était content. « Cest bon d'être un peu malade, disait-il en prenant les mains de ma mère, ça repose. »

Quelquefois il l'appelait : « Tu es une bonne femme, tu vas me gâter; si j'étais riche, je ne voudrais plus guérir. »

Ma mère alors riait en l'appelant grand paresseux, et nous allions tous l'embrasser.

Nous étions un peu jaloux. Quand l'un avait eu son baiser, les autres voulaient tout de suite le leur.

Je remarquai un soir que ma mère avait les yeux bien rouges. Cela m'empêcha de dormir, et je vis ce que je n'avais pas vu jusque-là ; c'est qu'elle ne se couchait pas et travaillait toute la nuit, soit pour veiller notre père, soit pour avancer son ouvrage.

Le matin de ce jour-là, j'allais lui parler de ce que j'avais découvert, quand elle me prit à part et, m'emmenant sur l'escalier : « Gregory, me dit-elle, tu es un petit |

homme, tu as bientôt dix ans, tu as du courage et de la raison ; va trouver John Maxwell et dis-lui que je veux le voir. Je te dirai, après, quelque chose. »

John était un policeman du quartier et notre cousin. Il causa assez longtemps avec ma mère, qui était allée au haut de l'escalier comme pour prendre l'air. Quand elle revint, elle me fit signe qu'elle avait à me parler. Mais ce n'était pas facile, car mon père ne la quittait pas des yeux. Heureusement sur le soir il s'endormit.

« Mon Gregory. me dit ma mère, ton père ne peut plus gagner d'argent; il faut que tu travailles, mon enfant; il faut que tes frères, et tes sœurs elles-mêmes, travaillent aussi. Dans deux jours, il n'y aura plus un penny à la maison. J'ai eu beau faire, je n'y suffis pas.

— Oh ! mère, lui dis- je en me jetant à son cou, je suis fort; qu'est-ce qu'il faut faire?

— Demain, me répondit ma mère, tu iras trouver John ; il te conduira au bureau des balayeurs dont son beau-frère est un des chefs; puis, de là, il t'accompagnera, avec les trois petits, dans un quartier qu'on vous aura choisi, et là, mon pauvre Gregory, avec un balai qu'on vous donnera à chacun, vous ferez des petits chemins bien propres en travçrs des rues pour les passants qui ne veulent pas se crotter. Tu auras bien soin de tes frères et de ta sœur, Gregory ; tu es le plus grand, ne les laisse pas s'écarter ; Jenny est étourdie, veille sur elle; les voituies me font peur, non pour toi qui es réfléchi, mais pour les autres.

Ah ! mon pauvre petit garçon, ajoula-t-elle en me regardant jusqu'au fond du cœur, que ne puis- je aller balayer à ta place !

— Je balaierai, je balayerai très -bien, mère, lui dis-jc; cela n'est pas difficile, et les petits ne risqueront rien avec moi.

Mère, essuie donc tes jeux!

— Ah! mou enfant, mou enfant, me ! dit-elle, nous étions donc trop heureux... >»

UN ANNIVERSAIRE

Après quelques bons baisers :

« Cela me rend le courage de l'embrasser, me dit ma mère. Je n'ai plus rien à te recommander, sinon d'être bien poli avec les dames et les messieurs, mon Gregory; mais ne les importune pas, ne tends pas trop la main, mon enfant. Remercie bien ceux qui te donneront quelque cliose; mais ne le chagrine pas conlre ceux qui ne le donneront rien, car tout le monde ne peut pas donner.

« A deux heures, vous irez manger où John vous dira, chez de bonnes gens qui tiennent une petite taverne. Vous n'écouterez pas les grandes personnes qui parlent quelquefois, dans ces endroits-là, de ce que les petits ne peuvent pas entendre ; vous resterez entre vous, n'est-ce pas, sans vous séparer jamais? Le soir, vous reviendrez. Ah! Gregory, que Dieu t'assiste! >»

Ma mère avait , depuis quinze jours déjà , son idôe dans la tête. Le malin, elle nous donna de gros vêtements, qu'elle avait préparés en arrangeant pour nous pendant ses nuits ceux que mon père ne portail plus. Il y avait bien des pièces et des morceaux, dans ces vêtements; mais ils étaient chauds et commodes. Nous partîmes fous les cinq, le^ cœur content, par la pensée d'être utiles, et moi très-fier d'avoir été jugé digne par ma mère de pouvoir déjà l'aider. Ma mère vint sur la dernière marche et nous suivit des yeux tant qu'elle put. Quand nous eûmes tourné le coin de la rue, mon cœur se serra ; mais je pensai que j'étais le chef et que je devais donner l'exemple de la bonne humeur aux autres.

Je leur expliquai, pondant le chemin, ce que nous allions faire. Je leur répétai les paroles de notre mère. Ils me promirent de m'ohéir, et tout se passa comme il avait élé convenu.

Le soir, nous revînmes avec deux schellings, bien fatigués, mais satisfaits et bien portants. Ma mère nous attendait sur la porte. Quelle fête elle nous lit!

Mon père, qui avait appris d'elle dans la I journée ce que nous avions du faire, nous j lit asseoir sur son lit l'un après l'autre, ' moi le dernier.

« Gregory. me dit-il tout bas, ce jour doit être un grand jour pour toi; tu sais, dès aujourd'hui, que l'homme doit et que l'homme peut vivre de son travail. C'est de bonne heure que tu apprends cela; c'est peut-être tint mieux. Il n'est jamais trop tôt pour regarder la vie bien en face. Tu m'as remplacé aujourd'hui auprès de ta m're et de tes frères et sœurs; promets-moi qu'aussi longtemps qu'il le faudra, et toujours, si c'est toujours, tu seras pour eux ce que tu as été aujourd'hui; promels-moi que, quand tu seras grand, tu ne les abandonneras jamais — de même que je ne les aurais jamais abandonnés, moi, si cela eût dépendu de moi...

— Oh! père, lui dis-je, tu vas guérir.

— Que la volonté de Dieu se fasse! Gregory, me répondit-il.

— Quant à moi, père, repris- je, pour ce qui est de mes frères et de ma chère maman, sois tranquille.

— Je le suis, me dil-il en essuyant la sueur qui coulait de son front. Oui, je le suis; je vois que tu es un solide petit garçon, Gregory, et c'est une grande consolation pour moi. »

Il y avait quinze jours que nous faisions notre métier. Les petits allaient bien. — moi aussi, — quoiqu'il fût rude quelquefois de balayer par tous les temps, et par le mauvais plutôt que par le bon, car nous vivions surtout du mauvais temps. Mais quand, ay ant gagné quelque chose par no- Ire petit travail, nous pouvions aller dans la taverne chaude, manger un bon morceau de pain, et boire, à nous quatre, une pinle d'ale, il fallait voir comme nous nous redressions! Il y avait là de plus grands ouvriers que nous; mais il n'y en avait pas de plus fiers ni de plus contents. « Bravo!

ÉDUCATION. — RÉCRÉATION

nous disait le bon tavernier; buvez bien, mangez bien, puisque vous avez bien travaillé; — et sèche-loi un peu près du poêle,

disait-il à Jenny, car tes habits pont tout trempés, ma mignonne, x — Jenny «Mail la plus délicate, mais non la moins active. Cl

sa petite ligure aimable nous valait plus d'une bonne aubaine; c'était presque toujours à elle que les daines donnaient.

» Tu t'en souviens, Jennv ?

— Oui. frère, répondit Jenny. — Je n'ai rien oublié, et je suis heureuse que nos

prospérités n'aient effacé aucun de ces souvenirs dans \<iin- coeur.

— Oh! les bonnes gens, les bravesàmes, »

disaient tout bas les employés.

Grcgorj Sullivan reprit :

— .Nous rapportâmes une fois six schel-

CN ANNIVERSAIRE

lings. Ah '.daine, il avait plu toute la journée, et les chemins se défaisaient presque aussi vite qu'ils se faisaient.— Mais quelle honne journée! Nous étions rcunus crottés jusque par-dessus la téle, mais si joyeux, que ma mère n'avait pu s'eni|>êeher de rire H d<" pleurer en nous voyant rentrer, parlant tous à la fois et lui montrant noire trésor.

Ma mère nous avait dit la veille : « Si j'avais quatre schellings, je ferais du bon bouillon de bœuf à votre père. >»

J'avais prié le bon Dieu pour lui demander de la pluie et de la boue : Dieu m'avait exaucé.

Mon père trouva le bouillon très-bon.

Chacun de nous en avait eu une petite

tasse; il en restait pour le lendemain. Je dormis tout d'un somme après celle belle Journée.

Malheureusement, le lendemain soir, quand nous revînmes, le père n'allait p:is bien.— Le petit mieux du houillon n'avait pas duré.

Ma mère ne se coucha pas et me dit que peut-être bien, de bon malin, elle m'enverrait, chercher le médecin. Je ne sais pas comment elle y tenait, (l'est la première fois que j'ai senti qu'en ce inonde le courage peut tout remplacer, même la force.

J'avais dormi très-tourmenté; je me réveillai le premier. Ma mère dormait . le visage appuyé sur le rebord du lit. dans le milieu de la main de mon père. Je trois

qu'elle s'était endormie en la baisant. Je croyais que mon p ère reposait aussi. Je me levai tout doucement; mais à mon premier mouvement, je vis que je m'étais trompé; les yeux de Daniel Sullivan étaient à demi ouverts. Son regard élait abaissé sur les joues pâlies de notre mère, avec une expression si triste et si tendre que je tombai à genoux au bas de mon petit lit.

Je pleurais en priant; mon père m'entendit. « Cher petit Cregory! » me dit-il tout bas. tl mettant le doigt de son autre main sur sa bouche, il me fil signe de ne pa.s faire de bruit pour laisser dormir notre mère. Je réveillai avec précaution mes frères et mes sœurs, et nous partîmes tous sur la pointe du pied, avtc un sourire de notre

ÉDUCATION. — RÉCRÉATION

père pour adieu, sans que maman se fût réveillée.

Le temps heureusement était, ce jourlà, très-mauvais; c'était la bonne saison

tout à fait. La journée avait déjà bien rapporté, et, animés par le profit, nous étions au travail, quand vers la fin du jour, au moment de donner un grand coup de balai

dans le macadam délavé- par la pluie, au coin de Pall-Mall et de Regent-Slreet, — je vois encore la place, — j'aperçus lout près de moi quelque chose qui était par terre et qui n'avait pas pu tomber du ciel.

C'était un portefeuille noir, ni petit ni gros. Comme il était encore très-propre et à peine mouillé du côté où il n'était pas tombé, je

me dis que bien sur il ne pouvait pas y avoir longtemps qu'il était là, < t tout en le ramassant, je cherchai des veux à qui il pouvait appartenir. J«>é me dit qu'il crovaii bien qu'il avait dû tomber de la poche d'un grand monsieur qui lui avait donné, en grondant d'un air assez bourru, une petite pièce blanche d'un demi-schelling.

I N AXNIVERSAUUÎ.

Joe était ravi ; niais où «'lait le grand monsieur?

Je mis le porteJ*«'iiille dans ma poche de dessous, et nous rentrâmes plus tôt que de coutume à la maison.

Je montrai dès que je fus arrivé ma trouvaille à mon père.

Il l'ouvrit. Il y avait des papiers dedans.

Mon père et ma mère tremblaient en les lisant. Quand ils les eurent tous regardés, ma mère les remit dans le portefeuille, le ferma, l'entoura de papier avec soin, le ficela bien proprement, écrivit, sous la dictée de mon père, une adresse dessus, et mon père me dit : « Gregory, fais bien attention à ce petit paquet-là; c'çst très-

précieux. Tu vas aller Norfolk-Strect. Harrisson-Hotel, n° 11. Tu demanderas M. James Harrisson-, lu diras que c'est à lui-même qu'il faut que tu parles pour une commission bien importante.

« Quand tu seras devant lui, lu lui demanderas s'il a perdu quelque ebose dans la journée? S'il te répond oui ; s'il te dit : C'est un portefeuille (Joë, qui t'uccoinpagnera, verra bien si c'est le grand monsieur qui lui a donné ses six pences), et quand tu seras ainsi bien sûr que tu es en prést nce du propriétaire de ce que tu as trouvé, tu lui remettras le paquet en lui faisant savoir comment et où tu as ramassé son contenu.

Page 1