‹ Magasin d'education et de recréationChapitre 48 sur 142 · L'OIE ROUGE · texte numérisé non relu

L'OIE ROUGE

Il était une fois un petit gardeur de dindons. Ce brave garçon, n'ayant ni pire ni mère, aimait pardessus tout son troupeau et en avait grand soin. Il reconnaissait chacune des ses bêtes à son glouglou et à la façon dont elle picotait les insectes, les graines et l'herbe fraîche.

Quand toutes restaient tranquilles, le berger rêvait et réfléchissait.

Il eût bien voulu savoir lire ; mais comme il n'avait ni livres ni maîtres, il lisait a sa façon dans le grand livre du firmament. Il savait ce que veulent les nuages quand ils s'amusent à qui courra le plus vile, ou quand ils se querellent, se battent et grondent. Il savait ce que fait la lune quand elle se cache, au lieu de marcher fièrement dans l'azur sombre, et combien alors la grande lande, le lac limpide et les belles de nuit sont à la fois tristes et douces. 11 souriait aux étoiles qui le regardaient en clignotant, tranquilles et sereines à leur place; mais ce qu'il admirait et aimait par-dessus tout, c'était le bon soleil. Il' se levait avant lui et l'attendait.

Voici une blanche lueur au levant; sa pâle clarté se répand sur la terre; lentement, avec majesté, l'astre superbe monte, de plus en plus radieux, jusqu'au haut du ciel, changeant, dans sa marche, la rosée en perles d'argent, puis en blanche vapeur, et jetant aux lleurs, aux blés, aux arbres, aux prés, aux eaux, aux gables même, des vêtements rouges, verts, jaunes, bleus, toutes les couleurs à profusion, ainsi que la vie et la joie. Enfin, quand le bon soleil a tout réjoui, fortifié, embelli, il descend, étendant sur la terre, comme un père sur son enfant, son manteau de pourpre ardente, jusqu'à l'heure où, près de disparaître, il adoucit le feu de ses rayons afin de se laisser contempler sans éblouissemeut. Le berger savait tout cela. Il savait aussi que les jours de pluie la terre et les deux sont en deuil, - car tout est sensible ici-bas, car tout pleure et gémit à son tour, les arbres et les lleurs, la petite rivière, le vent, le berger et ses dindons, sans compter les nuages et les étoiles.

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Flatninio, c'était le nom du pastoureau, vivait content de son sort, ne demandant rien de plus; mais il faut que chacun apprenne ce que c'est que le chagrin. Le jeune garçon avait une bonne maîtresse; il l'aimait et il en était bien traité. Cette brave femme tomba malade et mourut.

Flaminio fut bien affligé. Bientôt les héritiers vendirent les dindons et remercièrent le berger, et le voilà sans troupeau, sans parents, sans place et sans argent. Le jour de son départ, on lui donna un morceau de pain, en lui disant: Bon voyage! Heureusement qu'il faisait beau, ce qui donne du courage. Sur le chemin de Flaminio, les rayons du soleil, en passant à travers les arbres, dessinaient sur le sable fin des ombres découpées. C'était agréable de marcher sur ce tapis charmant, brodé comme personne ne peut le faire.

Flaminio arriva à la pointe d'une colline à l'heure aimée du coucher du soleil.

L'astre, entouré de nuages légers, dorés,

aux bords flamboyants, montrait sa face élargie. Un de ces nuages brillants sembla se détacher du ciel, rouler dans l'espace, et le berger, le suivant du regard, vit qu'il se dirigeait de son côté, et plus il approchait, plus il ressemblait à un gros oiseau, aux ailes étendues. En effet, il vole, il arrive et s'abat sur l'épaule du berger, si légèrement que celui-ci le sent à peine. Cet oiseau superbe était une oie, mais quelle oie! Une oie rouge comme une cerise!

Pareille ne s'est jamais vue et ne se verra jamais. Flaminio la prend et l'embrasse, il ne peut s'en séparer. Mais la nuit vient, il faut se remettre en route : l'oie rouge suit le pastoureau, et tous les deux arrivent dans un village. « Ah! le bel oiseau!

s'écriait-on; tiens, c'est une oie rouge! »

Le bailli venant à passer, s'arrêta comme les autres en s'écriant : <c Ah! la belle oie rouge! Qui est-ce qui te l'a donnée, petit?

demanda- 1- il à Flaminio. — C'est le bon Dieu, répond l'autre, c'est-à-dire, si vous

ÉDUCATION. — RI-XRÊATION.

l'aimez mieux, c'est le soleil. » Le bon Margot, ma servante, admire ton oie rou-

bailli se mit à rire en secouant son ventre , ge. » Flaminio acceptant, suivit le digne

et sa perruque. « Tu m'as l'air d'un brave homme jusque dans sa demeure,

garçon, reprit le gros magistrat, je l'offre I « Qui amenez -vous donc ici? gronda

l'hospitalité pour cette nuit; je veux que j Margot d'un air d'humeur; toujours des

gueux! ils finiront par vous dévaliser. — Celui-ci couchera à l'écurie, répondit le maître avec douceur, à cause de son oie. >»

La servante, à ces mots, regarda. « Ah! la belle oie rouge! s'écria-t-elle ; est-on heureux d'avoir une pareille oie ! veux-tu nous la vendre, petit, n'importe à quel prix? — Non! répondit Klaminio, je ne la vendrai ni pour or, ni^x>ur argent. — Elle pond donc des œufs en diamant? demanda Margot. — Je n'en sais rien. — Ah ! mon cher maitre,

reprit la servante, faites qu'il nous vende l'oie rouge, ou j'en mourrai. — N'insistpz pas, madame, dit le berger, rien n'y fera ; je la garderai, le roi la voulut-il. — Et pourtant, tu te rends sans doute chez lui ? dit le bailli. — Pourquoi m'y rendrais-je? — Tu sais, reprit l'autre, que la fille de notre bon roi se meurt d'un rire rentré, et qu'elle est perdue si clic atteint l'Age de quinze ans avant d'avoir ri. On a donc fait appel à tout ce qu'il y a de drôle ou d'extraordinaire

L'OIF, ROI GK.

dans le royaume: les plus belles marionnetles, les joueurs de gobelets, les chiens habillés en soldats et Taisant l'exercice, les guenons habillées en marquises et faisant la révérence, les perroquets orateurs, les

puces savantes, les grenouilles batailleuses, les carpes saluant la compagnie. On a fait venir des imbéciles, des gens d'esprit, des savants en dispute, des poètes enragés, des vieilles dames fardées, des élégants à

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la dernière mode, rien n'y a fait : la princesse a tout regardé d'un air sérieux, et le roi est désespéré.

— Eh bien! je vais lui mener mon oie rouge, dit le berger, et dès demain. »

Quand il eut soupe et remercié son hôte, Flaminio gagna l'écurie avec sa belle IxMe empluinée. Margot l'attendait.

« Vends-moi ton oie rouge, » dit-elle encore. Et comme l'autre refusait toujours :

« Tu l'auras volée! s'écria-t-elle; car à ton âge et avec tes pauvres habits, tu ne peux posséder une pareille merveille.

— Je ne l'ai point volée, et vous ne l'aurez point! » répondit Flaminio avec fermeté. Quand il fut seul, il se résolut à ne dormir que deux heures, voulant s'éloigner an plus tôt par prudence, de peur qu'on n'abusai de sa misère et de sa jeu-

EDUCATION. — RECREATION

nesse. Il s'endormit, car il était fatigué; il fui réveillé par des couac! couac! couac! Courant à son oie ronge qui l'appelait, il surprit Margot qui la tenait déjà pour la voler. Mais qui fut attrapé? ce fut la voleuse ; une fois sa main posée sur l'oie rouge, il lui fut impossible de l'en ôter, tant elle s'y était collée. A ses cris, le bailli arriva, et voulant retirer sa servante, il se sentit pris à son tour. Nouveau tapage.

Le sacristain accourt en bonnet de coton :

dans son trouble, il tombe le nez sur le bailli, et se trouve collé par le nez. Puis arrive une vieille voisine, en camisole et en. jupon : son coude se colle au sacristain. Puis le sonneur, qui tombe dans la bagarre, se prend au jupon de la vieille.

Parait enfin le gendarme , qui vient pour mettre le holà. Il met la main sur le collet du sonneur, et ne peut plus l'en détacher.

Les curieux, les curieuses arrivent à la file, à demi habillés, les uns sans perruque, les autres sans chaussures; tout cela se colle, se tient, cric et tempête : on ne vit jamais spectacle plus grotesque, l-'laminio en riait; il dit à son oie rouge de le suivre, et voilà l'oie rouge entraînant la foule après elle; sur la route, le cori fge va se grossissant ; un chaudronnier se colle à la bande, lui et ses chaudrons; un meunier, lui et son sac; un charretier, lui, son fouet, son cheval et sa charrette. Une fermière se trouve prise avec sou âne, une boulangère avec son panier, une mariée avec son marié, le père, la mère, toute la noce. Aussi, une fois le cortège de l'oie rouge entré dans la ville, voilà qu'il s'élève un éclat de rire formidable. Cet éclat de rire attire la princesse au balcon. Que voitelle! la servante collée à l'oie rouge, le bailli à la servante, le sacristain au bailli, la vieille voisine au sacristain, le sonneur à la vieille voisine, le gendarme au sonneur, les curieux au gendarme, le chaudronnier aux curieux, le meunier au chau-

dronnier, le charretier au meunier, la fermière au charretier, la boulangère à la fermière, la mariée à la boulangère, le marié à la mariée, le père, la mère et la noce au marié. La princesse, à ce coup, rit à se tordre, à pleurer, rit tant et tant qu'elle en pouvait mourir-, mais le rire est un si bon remède qu'elle se trouva au contraire parfaitement guérie. A peine eut-elle salué, en riant encore, cette procession engluée, que l'oie rouge, se secouant et lissant son plumage, délivra tous ceux qu'elle avait entraînés.

Le roi se fit amener l'oie rouge et le berger. La princesse les ayant embrassés tous les deux, dit à Maminio : « Je te remercie, mon petit garçon. Veux- tu me vendre ton oie? » Sur un signe négatif, elle continua : « Veux-tu être mon page? >»

Même refus. « Veux- tu être soldat, capitaine? Veux- tu avoir des habits brodés d'or ? Veux -tu vivre à rien faire, comme

les courtisans de la cour de mon père?

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