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arrière, et opposent ainsi une limite infranchissable à tout mouvement essayé dans cette direction.
Quant à la base, elle s'élargit en manière de lame pour former les parois du canal vertébral et présente à ses quatre coins dos renflements allongés, avec une face aplanie, la face extérieure pour la paire d'en haut, la face intérieure pour la paire d'en bas. Au moyen de ces renflements, toutes les vertèbres s'emboîtent étroitement les unes dans les autres, les aplanissements de chaque paire venant s'appliquer sur ceux de la paire qui lui correspond dans la vertèbre voisine. C'est là ce qu'on appelle les apophyses articulaires, et, de fait, il y a là une véritable articulation avec ses cartilages de glissement, sa membrane synoviale et ses ligaments.
D'autres ligaments, qui empaquètent en quelque sorte les corps des vertèbres et les apophyses épineuses, viennent ajouter encore à la solidité de tout cet assemblage.
Comme les lames de l'épine ne s'ajustent pas exactement les unes sur les autres, les vides sont remplis par des ligaments d'une force extraordinaire, qui rendent complète la fermeture du canal.
Il y a longtemps que je les connais, ces ligaments-là! Us ont assez attiré mon attention quand j'étais un enfant, et que j'essayais, avec un entêtement toujours vaincu, de mordre dans ces masses compactes de fibres jaunâtres qu'on trouve quelquefois attachées au bouilli. Ma mère m'avait dit que cela s'appelait le tirant, un mot qui me paraissait alors bien naturel, et comme les savants ne l'ont pas laissé entrer dans leurs livres, je viens, pour me rassurer sur son compte, de le chercher dans un joli petit dictionnaire que j'ai là, et où je regarde de temps en temps quand je cours après l'orthographe d'un mot.
Voici ce que j'y ai trouvé :
Tirant, — nerf jaunâtre dans la viande de boucherie.
D'où je conclus une fois de plus qu'il faut toujours se méfier des dictionnaires, à moins que ce ne soit celui de M. Littré.
Le nom savant du tirant, c'est le ligament jaune; et — j'y mets peut-être de la prétention — je trouve ce nom-là charmant. Je vous avouerai qu'il m'a caressé l'œil chaque fois que je le rencontrais dans les livres qui sont empilés devant moi. 11 me rappelait ma première étude d'histoire naturelle, et celle sous les yeux de qui je l'ai faite.
Je viens de vous donner la description générale de la vertèbre. 11 me reste à passer en revue les différentes vertèbres, car elles ne se ressemblent pas toutes, et il y en a dans le nombre qui s'écartent étrangement de l'idée que vous devez vous en faire en ce moment.
Et d'abord, combien y a- 1 -il de vertèbres ?
Vous croyez peut-être qu'un grand savant comme moi, qui a tant de livres sur sa table, va répondre à cette question-là du premier coup. Eh bien ! c'est ce qui vous trompe. Si je n'avais qu'un livre, je serais moins embarrassé.
Bichat, un homme de génie, qui est mort à trente-trois ans, à l'âge où d'habitude un savant en est encore à son apprentissage, et qui a trouvé le temps de se faire une place incontestée parmi les maîtres de la science moderne, Bichat compte vingtquatre vertèbres. M. Milne-Edwards, dont l'autorité en pareille matière n'est pas contestable non plus, M. Milne-Edwards en compte trente-trois. J'aurais bien envie d'en compter davantage , non pas de mon chef, bien entendu, mais du chef d'hommes qui s'appellent Gœthe, Geoffroy Saint-Hilaire, Carus, Oken et autres noms qui finiraient par vous effrayer, si je m'amusais à vous écraser sous le poids de mon érudition.
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Sans enlror dans le débat, je vais commencer par les vertèbres du cou, sur lesquelles tout le monde est d'accord.
Elles sont au nombre de sept, et les deux premières méritent une mention à part.
Soyez franebe : vous ôtes-vous jamais donné la peine d'admirer avec quelle facilité vous tournez la téte au moindre appel fait à votre curiosité? Vous vous figurez peut-être que cela se fait tout seul, et qu'il n'y a à s'inquiéter de rien. Sachez que ces mouvements-là s'opèrent au moyen d'un mécanisme très-délicat, d'autant plus important à connaître que celui qui ne le connaît pas est exposé à se tuer net, en certains cas, ou, ce qui est pire encore, à en tuer un autre, sans savoir comment.
C'est plus commode de ne pas apprendre, mais tout n'est pas rose dans l'ignorance.
Ce n'est pas le crâne qui pivote sur la colonne vertébrale quand nous tournons la tête. Son extrémité inférieure est établie à poste fixe, grâce à de solides ligaments, dans deux échancrures assez profondes, pratiquées au sommet de la première vertèbre du cou, et le glissement a lieu à la base de cette vertèbre-là, qui accompagne la tète dans tous ses mouvements. Vous concevez bien qu'il ne pouvait être question ici ni de corps fixé par un fibro-cartilage, ni d'apophyses emboîtées les unes dans les autres. La vertèbre n'irait pas loin, si elle était construite sur ce modèle. Aussi n est-elle plus qu'une sorte d'anneau, roulant sans obstacle sur la vertèbre suivante, dont les apophyses s'aplatissent obliquement pour lui laisser une entière liberté de jeu ; et le ligament de l'articulation, qui est trôs-IAche , se prête complaisamment à des déplacements très-étendus.
Enfin, pour donner un point d'appui à l'anneau dans ses mouvements de rotation et l'empêcher d'abandonner le plan sur lequel il glisse, du corps de la seconde vertèbre un petit cylindre osseux s'élève
juste entre les deux échancrures qui reçoivent l'extrémité du crâne, et fait ïoUiec d'une cheville sur laquelle oscillerait un cerceau.
Avant d'aller plus loin, voyons les noms que l'on a donnés à tout cela. Celte fois les savants se sont mis en frais d'imagination.
Vous avez un atlas de géographie. Savez-vous d'où vient son nom? Il vient du géant Atlas qui, au dire des Grecs, portait le ciel sur son dos, le même géant qui devint ensuite une chaîne de montagnes, notre Atlas d'Algérie, dont le nom a été donné à sa voisine l'Atlantique. Qui avait porté la grande sphère céleste était bien de force à porter notre petit globe : les vieux géographes ont trouvé tout simple de dessiner le géant et son large dos sous les premières mappemondes, d'où ce mot d'atlas, si connu des petites filles qui apprennent la géographie. Les vieux anatomistes ont pensé de leur côté qu'il ne fallait rien moins qu'un Allas pour porter cet autre globe que nous avons tous au-dessus des épaules, un globe aussi lourd que l'autre, si l'on tient compte de tout ce qui peut tenir dedans, et ils ont donné le nom d'Alias à cette première vertèbre du cou, sur laquelle repose la tête.
Pendant que nous sommes dans la géographie, vous n'êtes pas sans avoir entendu parler de l'axe de la terre,, cette ligne qui va d'un de ses pôles à l'autre, et sur laquelle elle pivote en tournant sur elle-mêine dans sa course autour du soleil. L'axe d'une roue, c'est l'essieu sur lequel elle tourne.
La seconde vertèbre du cou est un axe aussi, puisque sa cheville est le pivot sur lequel la tête exécute ses mouvements de rotation. On l'a nommée Axis, un mot latin que je ne vous expliquerai pas.
Enfin, ce petit cylindre osseux, cette cheville, ce pivot qui vous sert si bien quand vous jouez à cache-cache, ceux qui
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l'ont examiné de près pour la première fois lui ont trouvé la physionomie d'une dent, et de fait, il ressemble assez à une canine qui serait bossue par derrière. En conséquence, ils l'ont appelé : Apophyse odontoïde. Le mot est grec, mais, quand je vous aurai appris qu'odontalyie signifie mal de • dents, vous comprendrez sans peine ce qu'il veut dire.
L'histoire de nos deux vertèbres ne finit pas là. C'est très-beau d'être libre de ses mouvements, mais on n'est jamais libre gratis : liberté et sagesse doivent marcher ensemble, et une imprudence peut devenir fatale avec cet atlas, si leste d'allures. Il n'a pas de fibro-cartilage, avons-nous dit, qui le maintienne en place. Cette puissante attache des autres vertèbres, notre ami le ligament jaune, lui manque aussi : c'est un gardien trop gênant. L'apophyse odontoïde s'oppose, il est vrai, victorieusement à tout mouvement de recul horizontal; mais, s'il vient à cheminer de bas en haut, il est comme le cerceau retenu à plat par une cheville : il remonte le long du cylindre protecteur, et perd d'autant plus facilement son aplomb que le sommet de ce cylindre s'effile en pointe aigûe. Supposez maintenant que la tète soit soulevée violemment. Elle entraine avec elle l'atlas auquel elle est pour ainsi dire rivée par les ligaments, et lui fait abandonner son poste au niveau de l'apophyse odonloïde. Dans cette position, une forte secousse imprimée au corps peut déplacer l'odontoïde, la faire glisser hors de l'anneau qu'elle rejette en i arrière, et déterminer ainsi un étranglement du canal vertébral. La moelle épinière, qui s'y prélassait à l'aise, se trouve tout à coup comprimée par lïmrus qui envahit son domaine, et c'est un cas do mort subite. Vous saurez pourquoi quand nous ferons l'histoire de la moelle.
Vous serez maman un jour, chère petite.
Ne permettez jamais à qui que ce soit
d'enlever votre enfant par la tële, comme bien des gens le font trop souvent, sans penser à mal. 11 y a plus d'un exemple de pauvres petites créatures qui, en se débat- 1 tant pour échapper à ce jeu déplaisant, ont été comme foudroyées, de la façon que je viens de vous dire, entre les mains de leur persécuteur épouvanté. Vous n'avez jamais regardé tuer un lapin, je l'espîrc , bien, mais, sans le voir, vous pouvez maintenant comprendre comment on le tue net !
en le tirant eu sens inverse par la tête et la queue en môme temps. On lui déplace l'atlas, et c'est fait d'un coup.
Pour ne pas vous laisser sous l'impression de cette vilaine idée, je terminerai par un autre exemple de l'insouciance avec !
' laquelle on joue avec la mort, quand on ne sait pas. Il y a un jeu qui n'a rien de beau, mais qui ne laisse pas d'être en faveur auprès de certains petits garçons. Il consiste à faire ce qu'on appelle la culbute, , I en posant la tête à terre et la donnant comme point d'appui à tout le corps qu'un fait passer par dessus. Or un faux mouvement pourrait, au moment du passage, disloquer la fragile articulation de l'atlas, et c'est un mort qui retomberait alors de
| l'autre côté. Cela n'arrive pas souvent, Dieu merci! mais c'est arrivé au moins une fois, d'après le témoignage de Bichat. Avis aux mamans !
Vous voyez, mademoiselle, que s'il faut du courage pour se mettre dans la lêle ces détails passablement compliqués, et ces mots inconnus de fibro-cariilagcs, d'euis. d'apophyse odonloïde, qui doivent bien vous chagriner un peu, malgré tout ce que j'ai pu vous dire en leur faveur, vous voyez que, satisfaction de curiosité «ï part, il y a pourtant avantage sérieux à savoir comme on est bâti. Petits et grands y ont un intérêt égal : l'ignorance les expose aux mêmes dangers. Si j'étais ministre de l'instruction publique, je vous dis cela entre nous, je
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ferais enseigner ces choses-là dans toutes les écoles de village. On ne me persuadera jamais que le monde en irait plus mal le :
I jour où toutes les bonnes d'enfants les sauraient.
Des cinq dernières vertèbres du cou je !
n'ai rien à vous dire, si ce n'est qu'elles sont plus mignonnes, plus finement Ira- j vaillées et plus mobiles que celles du reste de la colonne. Leur mobilité lient surtout à la coupe oblique des apophyses articulaires qui sont taillées en biseau, ce qui leur donne plus de jeu, et au faible développement de l'épine dont les pointes, qui ^ s'avancent à peine, ont un plus grand tra- [ jet à faire pour se rejoindre. Aussi la région du cou est-elle la partie la plus flexible de toute la colonne, et si les mouvements qui lui sont propres ne venaient pas s'ajouter à ceux de l'atlas sur l'axis, nous serions encore un peu gênés pour regarder derrière nous.
Dans la région du dos, c'est une autre affaire. 11 y a là douze vertèbres qui remuent à peine, tant elles sont enchevêtrées les unes dans les autres. Les facettes articulaires se rencontrant en droite ligne, s'immobilisent mutuellement, et l'épine s'allonge outre mesure, en s'inclinant sur la vertèbre suivante qu'elle recouvre en partie. Tout cela fait un ensemble à peu près immobile, et non sans motif : chacune des douze vertèbres dorsales porte de chaque côté un des barreaux d'une cage que nous verrons bientôt, et qui courrait de grands risques si son point d'appui était sujet à fléchir, tantôt sur un point et tantôt sur un autre.
11 n'y a que cinq vertèbres à la région des reins , mais chacune a bien six ou sept fois le volume des petites vertèbres du cou.
Ici les apophyses épineuses font une saillie considérable en dehors, mais elle sont suffisamment éloignées l'une de l'autre pour laisser un peu de jeu aux vertèbres, aux
premières surtout, dont les facettes articulaires légèrement arrondies se prêtent davantage à des glissements.
Les dernières vertèbres du dos étant de leur côté plus mobiles que les autres, c'est à l'endroit où le dos et les reins se rejoignent que cette partie de la colonne a le plus île flexibilité. C'est aussi là que les faiseurs de tours parviennent à la faire plojer d'une si prodigieuse façon. Toutefois la mollesse des ligaments dans le premier âge ne suflirait pas à cet apprentissage, si les misérables qui l'imposent n'étaient aidés dans leur infâme industrie par autre chose encore. Je vous ai dit que l'extrémité des os était d'abord cartilagineuse. Les grandes apophyses des vertèbres inférieures passent d'abord par cet état, et l'on peut alors les recourber sur elles-mêmes dans une position qu'elles gardent ensuite en se durcissant. C'est ce que le peuple appelle casser les reins des pauvres enfants. Ils ne sont pas cassés, comme vous le vovez, mais il ne s'en faut guère.
Sept vertèbres du cou, douze du dos, et cinq des reins : cela fait bien les vingt-quatre vertèbres de Bichat. Il en faut netiT encore pour arriver aux trente-trois que compte | M. Milne- Edwards; et elles existent en réalité, mais si différentes d'aspect des autres vertèbres que l'on conçoit jusqu'à un certain point le scrupule qui avait déterminé le grand analomisle à leur donner une place à part.
Il y en a cinq d'abord qui se soudent ensemble pour former un seul os, recourb j en dedans par le bas, et dans lequel vient se terminer le canal vertébral. C'est Vos sacré, ou le sacrum, pour le nommer en latin; et je vous avouerai ici mon ignorance : je ne sais pas d'où lui vient un si beau nom. Les vertèbres suives demeurent longtemps distinctes. Ce n'est qu'à un certain âge qu'elles se réunissent, et tout bien pesé, ce sacrum, avec son nom ma-
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gnifique, n'est au fond qu'un os de contrebande, le résultat d'une coalition : c'est justice de rendre à la colonne les cinq vertèbres qu'il lui a dérobées.
J'en dirai autant des quatre petites, toutes petites vertèbres qui viennent après lui. D'abord distinctes, elles finissent aussi par se réunir pour faire un seul os, qui lui-môme se soude bien souvent au sacrum ; mais si imperceptibles que soient les dernières, on ne veut pas méconnaître leur droit au rang de vertèbres. Elles tiennent dans la bande le rang du petit Poucet dans ce beau dessin que Gustave Doré a fait pour les Contes de Perrault, où le bûcheron et ses enfants forment une file qui va toujours en se rapetissant. C'est la queue de la colonne.
J'ai l'air de plaisanter : vous allez voir tout à l'heure.
Telle que nous venons de la passer en revue, avec ses trente-trois vertèbres et leur rangée d'apophyses, la colonne vertébrale a des courbures qui la font ressembler, vue de côté, devinez à quoi? à une chenille qui redresserait à demi la téte en rampant.
Pour ne pas vous effrayer, chère petite, je me suis imposé la loi de me passer avec vous de ces vilaines figures auatomiques
qui me seraient pourtant si commodes.
Cette fois, je n'y résiste pas, et j'en prends une au cours de zoologie de M. Milne- Kdwards, où vous pourrez aller voir les autres, si l'envie vous en prend. Du reste, elle n'a rien d'effrayant. Vous ne sauriez pas dire ce que c'est si vous n'étiez pas prévenue.
Ceci vous représente le portrait fidèle de la colonne vertébrale.
Va-t-il pas un faux air de chenille grimpant sur un chou?
Qu'est-ce qui vous fait rire? Cette petite queue? Hélas! oui, mademoiselle, c'est ainsi que se termine la colonne vertébrale. Ce sont là les quatre petites vertèbres de la fin. Il y en a d'à peu près semblables dans la queue de votre petit chat.
Maintenant, me direz-vous, où trouverons- nous les autres vertèbres, puisque vous prétendez qu'il y en a plus de trentetrois?
Où? A l'autre bout de la colonne. De la queue nous allons passer à la téle.
Jeaji Macl.
La suite prochainement.
lutcnJi*i.|
LA PRINCESSE ILSÉE.
LA PRINCESSE ILSÉE
(Suite.)
C'est ainsi que la petite Usée apprenait aux compagnes dâ ses jeux, les mousses et les herbes, à essayer leurs forces, à les utiliser et à tenir tète à l'hiver. Elle abreuvait les petites herbes de ses eaux fraîches
et vivifiantes, les pressait de croître, de s'allonger, afin d'être les premières à saluer le printemps qui revint enfin dans la vallée, enleva du sol la couche de neige qui le recouvrait, et refoula l'hiver vaincu
ÉDUCATION. — ftÉCRÉATlON.
sur le brockon, d'où il no tarda pas à être chassé de nouveau par les chauds rayons du soleil.
Alors le sapin dépouilla aussi sa blanche enveloppe, et il posa, pour célébrer la fêle du printemps, des lumières d'un vert clair sur tontes les pointes de ses rameaux sombres ; les chênes et les hêtres reprirent leurs babils verts, et la joyeuse petite Usée coula des jours heureux dans la belle et paisible forêt pendant bien des fois cent ans.
L'hiver, il est vrai , revenait chaque année; chaque année il se faisait le même jeu cruel de torturer les arbres et les plantes, et tentait de s'opposer à la course bruyante de la petite Usée. Mais la mobile et vigoureuse enfant ne se laissait jamais prendre par lui ; leste et glissante comme un petit lézard, elle s'échappait toujours de ses froides étreintes. Les arbres reverdissaient aussi tous les ans; dans aucune saison ils n'étaient plus beaux et plus frais qu'au printemps, lorsque le rude combat qu'ils avaient soutenu contre l'hiver les avait fortifiés et régénérés: de même aussi la petite Usée n'était jamais plus helle et plus rayonnante que lorsque, la neige étant fondue dans les montagnes, elle courait , écornante et superbe d'un légitime orgueil, à travers la forêt. La neige e>t un doux lait de vie pour les i^iites sources; plus elle» en boivent, plus elles deviennent fortes et belles.
La verte forêi était fière oV si Mlo adoptive, la petite Usée; et comme celle-ci ne pensait plus du tout à elle-même, mais uniquement à ses bons amis les arbres et les plaines, ne sachant quoi imaginer pour leur éire agréable; comme elle avait complètement oublié quelle était princesse, tout le monde s'en souvenait ; les arbres et les fleurs, les mousses et les herbes fluettes la tenaient en huile estime, la respectaient et lui rendaient hommage à leur
manière, sans bruit, mais du fond du cœur.
Là où la petite Usée traversait la vallée, les plantes et les fleurs se pressaient sur ses pas, baisaient le bord de sa robe et son voile flottant; de leur côté, les sveltes et élégants brins d'herbe murmuraient joyeusement sur son passage et la saluaient en inclinant leurs jolis petits ebapeaux à plumes. Les pensives clocbeiies bleues, les plus charmantes de toutes les fleurs que la forêt voit naître, avaient notamment pour la petite Usée une affection toute particulière : elles voulaient être tout près d'elle, s'en approchaient le plus possible, se penchaient sur son front et la contemplaient d'un air grcve et réfléchi, comme des pensées pieuses. Elles s'avançaient même jusque sur les pierres humides et luisantes que la princesse tenait entre ses bras; la petite source les baisait délicatement et déposait sous elles un doux tapis de mousse pour que leurs petites jambes fibreuses pussent se fixer solidement sur le fond glissant. Les clochettes bleues vivaient en poix et en bonne harmonie avec les herbes et les fougères; elles menaient ainsi tout l'été une existence bien heureuse, une vraie vie de sylphides sur une lie enchantée.
Partout où il restait encore une petite place les fougères grimpaient aussi sur la pierre humide; elles agitaient leurs superbes éventails verts pour rafraîchir leur amie, lutinaient les rayons du soleil et ne voulaient pas leur permettre d'embrasser leur chère Usée. Mais les rayons du soleil aimaient aussi celte enfant, et chaque fois que les nuages le leur permettaient, ils descendaient la trouver dans la forêt et jouaient avec elle sous les arbres. Les nuages gris étaient de toute antiquité préposés à la garde des rayons du soleil : or, comme ils étaient eux-mêmes si lourds et si massifs qu'à peine ils pouvaient se bouger de place, si l'ouragan ne passait de temps en temps
LA PRINCESSE ILSÉE.
parmi eux avec son balai pour les faire marcher, ils n'aimaient pas à voir au-dessous d'eux les rayons aux pieds légers danser joyeusement et chatoyer dans la verdure avec la petite Usée. Aussi restaient-ils souvent des journées entières plantés comme un mur sur la montagne, ne laissant pas pénétrer le moindre rayon, quelque mince qu'il pût se faire. De plus, ils envoyaient de la pluie dans la vallée, et ils voyaient alors avec un malin plaisir la petite Usée s'en aller triste et solitaire avec ses eaux un peu troublées. Ces procédés de leurs moroses gouverneurs impatientaient fort les rayons du soleil et les mettaient en rage. Pour se venger, ils se serraient les uns contre les autres derrière le dos des vieux grisons, les narguaient, les taquinaient et les échauffaient tellement par leurs railleries piquantes que les malheureux , poussés à bout , ne pouvaient plus tenir en place et s'écartaient vaincus par la chaleur. Alors le passage redevenait libre, les rayons du soleil s'élançaient en bas dans la forêt, se balançaient dans les gouttes de pluie qui pendaient encore aux arhres, et souvent ils passaient la journée tout entière à se jouer dans l'herbe avec la petite Usée.
Un jour qu'ils jouaient ainsi avec elle, une blanche fleur de fraise, dont la famille très-nombreuse est répandue dans toutes les vallées du Harz, s'avança en tapinois el \int mirer sa petite (igure ronde dans la robe brillante de la petite princesse. Mais Usée, qui l'avait vue, la menaça de son doigt mignon et lui dit : » Fleur de fraise, fleur
de fraise, tu es vaniteuse parce que lu portes au front un petit bouton d'or, tu veux te mirer et l'admirer ici ! n
La fleur de fraise épouvantée laissa tomber ses blancs pétales et retourna bien vite se cacher sous le feuillage vert. Mais les rayons du soleil coururent après elle en riant; ils allèrent la chercher derrière les larges feuilles, et la pauvre fleur fut bien honteuse en se voyant découverte. Chaque fois qu'un rayon de soleil la regardait, elle rougissait de plus en plus ; enfin, elle resta comme inondée de pourpre derrière l'abri vert de ses feuilles, et, toute confuse, laissa pendre vers la terre sa petite tête. Même aujourd'hui, elle n'a pas encore pu surmonter la honte qu'elle ressentit alors en voyant sa vanité si publiquement dévoilée ; elle rougit toujours devant les rayons du soleil.
La bonne lune, cette vieille amie de la petite Usée, venait souvent aussi lui rendre visite, sans s'effrayer du chemin fatigant qu'il lui fallait faire sur les montagnes ; elle s'arrêtait alors sur l'Ilsenstcin, le plus beau rocher de toute la chaîne, auquel les gens de la vallée avaient donné le nom de la petite princesse; de là, elle plongeait ses regards dans la vallée d'un air de bonhomie, et elle voyait sa favorite couler avec un doux murmure à l'ombre des monts et se jouer gracieusement avec les "petites éioilcs d'argent qu'elle lui envoyait.
P.-J. Staiil.
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