TOME I
\5U ÉDUCATION. — RÉCRÉATION
Les voilà bien tristes, — mais pourtant se consolant un peu avec l'idée que bientôt on va les trouver superbes et le leur dire, et ce bonheur ne leur semble pas trop chèrement acheté. Elles l'appellent de tous leurs vœux. — Il va venir. — Elles s'y préparent, et font de leur mieux pour Être avenantes.
Mais, ô surprise ! ô douleur! ô disgrâce ! ô confusion ! elles n'attirent point les regards, on ne les remarque pas, et, si elles n'étaient point en sûreté dans les plates -bandes, on les écraserait peut-être; — les Roses à cent feuilles les plus épanouies, celles qui montrent leurs fastueux attraits, les Dahlias qui cachent sous leur robe d'un gros rouge leur orgueilleuse nullité, et toutes les fleurs qui n'ont d'autres charmes que leur toilette, que leur éclat, sont les seules fleurs dont on s'occupe et semblent seules les reines de ce jardin; elles sont là cher elles, recevant les hommages d'une cour empressée et paraissant s'en soucier à peine.
Et, je vous le demande, quelle figure pouvaient faire les simples Liserons, la naïve Argentine, la douce Mauve, le bon petit Perce-Neige, l'estimable Sauge, la Brize tremblante, la folle Ancolie, l'humble Primevère, l'imperceptible Muguet, l'innocent Bluet, l'étourdi Sainfoin, la Scabieuse en deuil, la Mandragore elle-même malgré sa rareté, la Rose sauvage et la sentimentale Pâquerette, à côté de l'orgueilleuse Reine-Marguerite, et des Roses musquées, et des Roses pompons, et des Roses des quatre saisons, et des Roses à mille feuilles, et des Roses mousseuses, et des Roses-Roi, et des sept mille neuf cent sept variétés de Roses, enfin, qui font la gloire des jardins cultivés, — sans oublier les Dahlias, les
Camélias, les Hortensias, les Belles-de-Jour, les Belles-de-Nuit, et les Narcisses, et les Soleils, et les Oreilles-d'Ours, et les Gueulesde-Loup... et tant d'autres 1...
Ah ! qu'il y eut alors de pleurs versés, de calices desséchés, et comme les petites fleurs regrettaient leur ombre des bois, et la mousse, et le silence, et le repos! Ce fut bien pis quand le jardinier vint à passer la bêche à la main tout près d'elles! pas une n'avait une goutte de sang dans les veines, et toutes tremblaient si fort, qu'elles auraient voulu être à cent pieds sous terre. Mais elles en furent quittes pour la peur. L'heure de la mort n'était pas encore venue pour elles, mort violente, mort affreuse dont elles n'avaient pas l'idée; car, dans les forêts, les fleurs meurent toutes de leur belle mort et seulement quand il platt à Dieu, qui est le maître de tout ce qui vit.
Mais, pour n'être pas mortes, elles n'en valaient guère mieux.
Le soleil de midi qui tombait d'aplomb sur elles, accoutumées à ne recevoir ses rayons qu'à travers un voile de verdure, les brûlait san9 merci , et autour d'elles pas une source qui apportât à leur pied desséché un peu de fraîcheur! — Sans doute on leur jetait bien de temps en temps un peu d'eau, mais quelle eau! et d'ailleurs ce secours n'arrivait jamais à point, et plus d'une fut en danger de mourir pour avoir été arrosée hors de propos. — Pas un pauvre petit brin d'herbe ni de mousse dans le voisinage, et il fallait se résigner à pousser dans une terre aride et noire, remuée et tourmentée tous les jours, dans la crainte qu'une plante amie vint à y germer d'aventure.
LA RÉVOLTE DES FLEURS
« Ah ! fuyons ce sol inhospitalier, dirent un beau matin les plus sincères, et retournons dans notre pays; — partons. » Mais comment se mettre en route quand on n'a pas l'habitude de marcher? L'ne fois encore les voilà toutes en prières; chacune fit son vœu (le vœu du naufragé !) en attendant le miracle qui devait les tirer de ce lieu maudit. Mais de miracle, point. — Il ne s'en fait pas autant qu'on en voudrait, et les anges de bonne volonté ne sont pas toujours prêts à se faire les serviteurs des habitants de la terre. Ils essayèrent pourtant d'obtenir de Dieu le retour des pauvres exilées dans leur forêt natale; Dieu fut sourd à leurs prières.
C'est depuis ce temps qu'il y a des fleurs des bois dans les jardins, et, comme si la
malédiction du ciel pesait sur leur race infortunée, jamais les pauvrettes n'ont pu s'élever ni devenir plus belles; elles sont encore et seront toujours ce qu'elles étaient au moment où elles ont quitté leurs bois, et la culture n'a jamais pu parvenir à les changer. Dieu l'a voulu ainsi pour les punir de leur envie de courir et de leur vanité...
C'est ainsi que l'orgueil et la curiosité, qui ont perdu le premier homme, ont perdu aussi les fleurs des bois et les fleurs des champs.
Et ayant ainsi parlé, la bonne vieille se leva, disparut, et on ne trouva à sa place qu'une fleur des champs- un peu fanée, de celles dont on fait de la tisane pour les enfants qui ne peuvent pas rester en place.
P.-J. Stadl.
[Atproduc iod « (réduction inlcrdilei.j
ÉDUCATION. — RÉCRÉATION
LE ROBINSON SUISSE
(Suite.)
Nous poursuivîmes ensuite notre route, en essayant de façonner des cuillers avec des fragments de calebasse. Nous ne produisîmes rien de bien remarquable; toutes grossières qu'elles étaient cependant, ces cuillers nous parurent des merveilles relativement aux incommodes écailles d'huître qui nous avaient servi la veille.
Fritz sautait de joie : « Des plats, des assiettes, des tasses, ah ! que ma mère va être contente! Elle saura dans quoi nous servir notre soupe. » Et pensant au petit François ; « Père, cherchons une petite calebasse, nos cuillers fendraient sa petite bouche jusqu'aux oreilles; je veux essayer de lui faire un petit couvert à part. »
Et comme une bonne pensée en amène une autre, il prépara aussi deux grosses écuelles pour maître Turc et miss Bill, qui lui tenaient encore un peu rigueur.
Quand sa l>esogne fut achevée, Frit/ prit sur sa part de biscuit de quoi faire une soupe à Turc avec de l'eau bien fraîche.
Quand Turc vit devant lui ce potage appétissant, ses gros yeux brillèrent d'attendrissement: il lécha gracieusement la main de son maître d'hotel, et lit honneur à ce repas inattendu, de la meilleure grâce du monde.
Tout évidemment était oublié.
Après avoir marché encore pendant trois heures environ, nous arrivâmes à une langue de terre qui s'avançait en pointe dans la mer. et sur laquelle s'élevait une colline que nous parvînmes, non sans peine et sans sueur, à gravir. Du sommet, la vue embrassait une vaste étendue; mais, bien que nous aidant de la lunette, nous ne découvrîmes aucun indice des autres naufrc-'gés, ni rien qui put nous faire supposer
que le pays fut habité. En revanche la plus magnifique nature s'étalait devant nous.
Sous nos pieds miroitait la mer. calme dans une baie immense, dont les rivages étaient couverts d'une riche végétation, et que terminait un cap, se perdant dans le lointain bleu. Ce spectacle m'aurait comblé de ravissement, si le sort de nos compagnons ne m'eut tristement préoccupé. Toutefois je ne pus m'interdire un mouvement de satisfaction en contemplant cette contrée dont la fertilité me rassurait sur notre avenir.
ci Allons, dis-je, nous voilà voués à la vie de colons isolés. Dieu en a décidé ainsi. Soumettons-nous courageusement à sa volonté.
— Bah ! dit Fritz , nous sommes encore en plus grand nombre qu'à l'époque d'Adam et d'Eve. Et qui sait si nous ne serons pas, nous aussi, comme ce patriarche dont parle la Bible, la source d'une nation innombrable? »
Cette idée d'un Abraham de quinze ans me lit sourire.
En ce moment le soleil dardait ses rayons les plus ardents. J'engageai Fritz à me suivre [>our chercher l'ombre dans un bois de palmiers que j'apercevais à quelque distance. « Car. dis-je, mon pauvre Fritz, il serait fâcheux que nous fussions grillés avant que d'avoir accompli notre destinée patriarcale.
— Cher père, me dit Fritz en me sautant au cou. j'ai voulu t' égayer un peu; quant à nous, ne nous plains pas. Où tu es, où est ma mère, (pie peut -il manquer à mes frères et à moi? Va, père, nous serons tous heureux ; umis grandirons, et nous travaillerons bientôt de façon à vous oter toute peine. »
LE ROBINSON SUSSE
Le cher enfant! le cœur en loi devançait l'âge. Je le serrai dans mes bras, el remerciai Dieu de m' avoir donné un si bon (ils.
Pour gagner le bois, il nous fallut traverser un champ de roseaux si serrés, si enchevêtrés, qu'ils gênaient beaucoup notre marche. Comme cet endroit me semblait ! pouvoir servir de refuge aux reptiles, je coupai un de ces roseaux pour me défeudre contre les mauvaises rencontres. A peine l'eus- je pris, que je sentis ma main humectée d'un liquide glutineux. Je portai ce suc à mes lèvres, et il fut avéré pour moi que nous venions de découvrir une planta- :
tion naturelle de cannes à sucre. Toutefois je n'en avertis pas Fritz, voulant lui laisser la joie de faire à son tour la précieuse découverte.
Il marchait devant moi. Je lui dis de cou- |>er aussi un roseau qui serait contre les serpents une arme bien plus sûre que les pistolets et les couteaux. Il m 'obéit, et je ne tardai pas à l'entendre s'écrier avec de véritables transports : « Ah ! des cannes à sucre! des cannes à sucre ! In jus exquis!
du sirop délicieux! Que ma mère et mes petits frères vont être contents ! Pour le coup il ne manquera plus rien au bonheur de M. Ernest ! »
Il brisa son roseau en plusieurs fragments pour pouvoir plus facilement en exprimer le jus, qu'il suçait avec avidité. Je l'aurais grondé de sa gourmandise si je n'eusse compris qu'il était altéré, et si je n'eusse trouvé moi-même, je dois le confesser, un grand plaisir à faire comme lut.
v Je veux, me dit-il, emporter une bonne prov ision de ces cannes pour régaler ma mère et mes frères, et aussi pour nous rafraîchir en roule. »
Je l'engageai à ne pas s'embarrasser d'une j charge trop lourde, car nous avions à clic- | • miner longtemps encore ; mais il coupa | pourtant une douzaine des plus grosses ;
tiges, qu'il dépouilla de leurs feuilles et qu'il mil sous son bras.
A peine fûmes- nous entrés dans le bois de palmiers, qu'une troupe de singes, effrayés par notre arrivée et par les aboiements de Turc, s'élancèrent sur les arbres, du haut desquels ils nous regardaient eu poussant des cris aigus et en faisant d'hor- I ribles grimaces.
Fritz, sans plus de réflexion, jeta bas son fardeau de cannes, prit sou fusil, l'arma et mit en joue. Je détournai le canon :
« Pourquoi veux-tu tuer ces animaux?
— Les singes, répliqtia-t-il, sont de mé- : chantes et sottes bêtes; vois comme ils nous
menacent et nous montrent les dents!
- Soit, mais s'ils sont en colère, ce n'est pas sans raison, puisque nous sommes venus les déranger; quant à tuer sans nécessité» une créature quelconque, gardons-nousen. Il est déjà assez malheureux que le soin de sa vie mette l'homme en guerre forcée avec le plus grand nombre des animaux.
Crois-moi, laissons vivre ces singes; qui sait s'ils ne peuvent pas nous élix- utiles? ;
— Utiles! répéta Fritz étonné, des singes utiles! et comment, je te prie?
— Tu vas voir, » lui dis-je.
Je lançai alors quelques pierres du coté
des singes. Ceux-ci, obéissant aussitôt à leur naturel imitateur, ne manquèrent pas d'arracher à la cime des palmiers une quantité de noix de coco qu'ils nous jetèrent à qui mieux mieux. Il nous fut facile d'éviter ces projectiles, d'ailleurs fort mal dirigés.
Fritz se divertit beaucoup du succès de ma ruse. « Merci, messieurs les singes, criait-il en se cachant derrière les arbres, grand merci ! » Quand la grêle se fut un peu ralentie, il ramassa autant de fruits qu'il en put porter, et nous nous écartantes pour nous en régaler à loisir hors de l'attn'nle des singes. Tout d'abord nous fîmes avec la pointe de nos couteaux des ouvertures aux places tendres qui sont près de
la queue des noix, pour (Kiiisoir hoir.- le lait qu'elles renfermaient. Mais nous nous étonnâmes de m- pas trouver cette liqm-ur aussi excellente que nous l'aurions |x cis*'. Ua crème qui est adhérente à l'intérieur nous sembla bien meilleure. Après a\oir ouvert la noix d'un coup de barbe, nous recueillîmes à l'aide de nos cuillers relie crème que nous adoucissions avec le jus de nos cannes, et nous avions ainsi un aliment délicieux. Grâce à celle aubaine, Fritz put abandonner à Turc le reste du homard et du biscuit, provision bien maigre pour son robuste appétit, car. après l'avoir engloutir, il se mit encore à mâcher des cannes, tout en cherchant des amandes de coco.
Je liai ensemble quelques noix auxquelles restait adhérent un bout de tige, et je m'en chargeai. Fritz prit ce qui restait «les cannes à sucre, el, réconfortés par le repas que nous venions de faire, nous nous mîmes rn route pour rejoindre la famille.
Fritz ne (arda pas à trouver importun son fardeau. A tout moment il le changeait d'épaule, il le prenait sous un bras, puis sous Faillir . tnlin, il nu- dit rn poussant un gémissement de fatigue :
« Vraiment j'étais loin de penser que ces quelques roseaux dussent me causer un tel embarras; cependant je tiens beaucoup à les emporter jusqu'à la tente p nir que ma mère et mes frères s'en régalent.
— Patience et courage, lui dis- je ; ton fardeau prut être comparé au panier de pains qu'Ésope portait, et qui devenait tout naturellement plus léger à chaque repas.
De même nous diminuerons de beaucoup notre provision de cannes avant que d'être arrivés près des nnlivs. Donne-m'en une. dont je me servirai comme d'un bâton de pèlerin, et comme d'une ruche à miel portative. Prends-en une aussi, et lu seras déchargé d'aillant. Quant aux autres, lie-les de façon à pouvoir les placer en noix sur ( ton dos avec Ion fusil. Ihppelle-toi , ajou-
tai-je. que dorénavant nous serons souvent forcés de faire appel à notre imaginative pour nous tirer d'embarras sur ente terre
déserte. »
Nous nous remimes en route. Frit/., vovant que de temps à autre je portais à mes lèvres la canne qu'il m'avait donner, voulut m'imiter. mais il avait beau aspirer, il ne parvenait pas à faire sortir la moindre liqueur. Impatienté. j| me demanda la raison de sa non-réussite.
« Réfléchis un peu. lui dis-je. et je suis persuadé que tu trouveras. »
Il ne tarda pas en effet à s'expliquer re fait. Il comprit que, pour donner entrée à l'air, il devait percer un trou au-dessus du premier nœud de la canne. Ce trou percé, il n'eut plus aucune dilliculté à extraire le jus, el il put se rafraîchir, comme moi, par celte boisson délicieuse.
Toutefois il me fit observer que si nous continuions à en user ainsi, nous ne rapporterions pas beaucoup de cannes à la tente.
« Ne t'en afflige pas trop, lui dis-je, car le jus ne se conserve pas longtemps doux, surtout lorsque les cannes sont exposées au soleil. Ua chaleur le fait tourner. Si nousdevions marcher encore quelque temps, il est probable que, de retour auprès des nôtres, nous ne pourrions guère leur offrir que des roseaux pleins d'une liqueur aigre.
— Un tout cas, reprit Fritz, pour les dédommager, j'ai dans ma bouteille de ferblanc une provision de lait de coco.
— Oui, mais il faut que tu saches, lui dis-je, qu'une fois hors de la coque le lait de coco fermente et aigri l aussi. C'est pourquoi lu pourrais bien encore de ce coté te ménager une déception. >
Fritz prit alors sa bouteille, mais à peine eut-il touché au bouchon qu'il le vit partir vivement chassé, et que le liquide s'échappa du goulot en moussant comme du vin de Champagne. Nous goûtâmes celle liqueur, qui nous parut très-agréable. Fritz la trou-
vait si bien de son goût, que je fus obligé <.»ii"i qu'il >n fut. Cette b n DOUSava:!
de lui reconimandiT la modération. J<" réconforté*, et nous marchions plus arilecraignais qu'elle ne lui portât au cerveau. 1 ment. Bientôt n"us nous retrouvâmes à
l'endroit où nous avions lai*sé les ustensiles de calebasse. Ils étaient parfaitement desséchés ; nous les primes pour l»-s emporter.
I n peu plus loin. Turc s'élança en aboyant sur une troupe de singes qui s'ébattaient
tranquillement, et qui ne s'étaient point aperçus de notre approche. Aux premiers rris du chien, ces animaux se dispersèrent; mais une guenon, qui allaitait son petit, fut moins agile et se laissa saisir par le chien. Friti s'élança rapidement pour la sauver;
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il perdit son chapeau , jeta sa bouteille et ses cannes à sucre, mais il arriva trop tard : la pauvre bête était morte, et le chien commençait déjà à la dévorer. Fritz indigné s'efforçait d'empêcher Turc de continuer ce sanglant repas. Je l'en dissuadai, il y allait de notre propre sûreté que l'appétit de Turc fût satisfait, et il n'était plus temps de lui arracher sa victime.
Le petit de la guenon, dans le premier mouvement d'effroi , s'était blotti contre une touffe d'herbes, et de là regardait la triste scène en grinçant «les dents. Quand il aperçut Fritz, il se jeta d'un bond sur ses épaules, s'y cramponna si étroitement que le pauvre garçon . malgré tous ses efforts, ne parvenait pas à s'en débarrasser.
Ce n'était point sans quelque émotion qu'il se débattait contre ce petit assaillant, fort innocent du reste. Le jeune singe n'avait nullement l'intention de lui fa in* du mal, mais, séparé de sa mère, il semblait demander à Fritz aide et protection contre le terrible ennemi qui \enait de le rendre orphelin.
Après m'ètre involontairement diverti de l'embarras où se trouvait mon fils, je m'avançai et , usant de douceur avec le petit animal, je parvins à le décider à làcher prise. I.e tenant alors couché dans mes bras comme une nourrice fait d'un enfant, je me sentis pris pour lui d'un profond sentiment de pitié.
« Pauvre petit être, dis-je, quel sort te ferons-nous? car nous devons y regardera deux fois avant que d'admettre une bouche inutile au nombre des membres de notre colonie .. »
Mais Fritz m'interrompit aussitôt :
« Oh! papa . consens, je t'en prie, à ce que je le garde! Il mourrait si nous l'aban-
donnions. Laisse-moi l'adopter. J'ai lu que les singes, guidés par l'instinct, savent discerner les fruits bons à manger d'avec ceux qui sont nuisibles; s'il est vrai qu'il en soit ainsi, nous ne devons pas hésiter à nous attacher ce petit compagnon.
— Rien! mon enfant, j'aime à reconnaître à la fois et ton bon cœur et la sagesse de tes réflexions. Je consens donc à l'adoption de ton petit protégé ; mais songe que lu devras veillera l'élever convenablement, si tu \eux que nous ne soyons jamais contraints de nous en défaire. » Pendant (pie nous discourions ainsi, l'impassible Turc avait tranquillement achevé son affreux repas.
d Monsieur Turc, lui dit Fritz avec solennité, en lui montrant du doigt son singe, vous avez fait un orphelin, vous avez mangé la mère de ce pauvre innocent: il faut vous pardonner ce crime, puisque nous n'êtes qu'un animal privé de raison. Mais regardez bien ce petit singe, et promettez-moi de l'aimer et de le respecter à l'avenir. Il •■si trop jeune, heureusement, pour avoir conscience du toit que vous lui avez Tait.
Si vous êtes honnèic et repentant, je m'engage, pour récompenser votre conversion, à vous faiiv de bonnes soupes qui vous dégoûteront pour toujours de ces vilains dîners de chair crue. »
Turc se coucha aux pieds de Fritz, comme s'il eût compris la gravité de ce discours; ses yeux humides se reportaient avec intelligence de ceux de son jeune maître à ceux du petit animal que Fritz caressait devant lui pour qu'il entendit bien que le petit singe devait être désormais sacré pour lui.
P.-J. St.mii . — K. Mili eu.
La suite prochainement.
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t DUC AT ION
n (CRÉATION
LES SERVITEURS DE L'ESTOMAC
NOUVELLES LETTRES A UNE PETITE FILLE SUR LA VIE DE L'HOMME
ET DES ANIMAUX
(Suiic. )
LETTRE VI. — LA COLONNK VERTEBRALE.
(Su.te.)
Comme dans l'arête, le rorps de la vertèbre est surmonté chez nous d'une épine à laquelle la colonne vertébrale doit son autre nom, épine dorsale. L'anneau qu'elle forme également en se creusant à sa base est aussi triangulaire, du moins dans la plus grande pirtie de la colonne, et le canal qui s'établit ainsi d'une vertèbre à l'autre livre passage à un cordon blanchâtre, l'analogue du fiiet de même couleur que nous avons observé dans le poisson. Nous en parlerons tout au long plus lard, de ce cordon, qui est une des grandes puissances du corps. Il vous suffira , pour aujourd'hui, d'apprendre qu'on l'appelle la moelle èpinière : moelle, parce que, comme la vraie moelle, il est logé dans un canal osseux; èpinière, à cause de l'épine qui l'abrite contre les chocs extérieurs.
Puisque nous en sommes aux explications de mots, disons tout de suite que le nom scientifique de cette épine, c'ert l'Apophyse épineuse.
Apophyse ! avouez que c'eut été dommage de ne pas connaître celui-là. Élise est un joli nom. mais — les goûts sont libres — je trouve celui d'Apophyse encore plus joli, bien qu'il vienne du grec. Après tout, les Grecs n'étaient pas précisément des barbares : comme musique, leur langue valait bien la nôtre.
Quoi qu'il en soit de la musique d';ipoph\se, sa signification française est : éminence. C'est un nom de genre qui s'applique à toutes les éminences observées sur les os, et qui reviendra plus d'une fois dans le cours de celte élude.
Les pointes des apophyses épineuses, qui sont loin d'être effilées, se trouvant toutes placées sur la même ligne, se rencontrent bientôt dès que la colonne se renverse en