DE L'ESTOMAC
êtes à table, assise devant une belle assiettée de soupe, quels sont les organes qui se chargent de la présentation ?
— Mais il n'y en a qu'un, me direzvous, c'est la main qui porte la cuillère à la bouche.
— Oui-da î il n'y en a qu'un. Et l'œil qui vous fait voir comme la soupe a une belle couleur ! et le nez qui vous dit comme elle sent boni et la langue, ce cher petit jwrtier! qu'en faites-vous de cet organe-là?
est-ce qu'il ne vous apprend rien sur son compte? Ce sont là bel et bien trois organes de relation, au même titre que la main , car chacun d'eux vous met en rapport à sa fac.on avec cette précieuse substance qui s'appelle la soupe, sans laquelle les petites filles ne grandiraient pas.
Mais vous concevez bien que tout ce travail-là n'est qu'un jeu. Avec une demoiselle assise à table, la présentation est plus qu'à moitié faite : ce qu'elle a devant elle no demande qu'à être mangé. Une partie des organes de relation peut dormir tout à l'aise, et ceux qui veillent n'ont pas à se fatiguer beaucoup. Pour les voir travailler tous, et sérieusement, représentons -nous un loup dans une forêt, attendant l'heure du diner.
Les substances qui doivent y figurer ne sont pas là toutes prêtes à sa portée, il s'en faut. Elles trottent au loin dans les taillis, sous la peau d'un chevreuil ou d'un daim, par exemple, les jours de grand festin, et ce n'est pas une petite affaire pour lui de se mettre en relation utile avec elles. Aussi voyez que d'organes travaillent ensemble à cette tâche difficile! Le voilà qui entre en chasse, l'œil aux aguets, l'oreille dressée, le nez au vent, trois serviteurs de son estomac qui vont pour lui à la découverte, et rapportent fidèlement si l'on ne voit rien là-bas, si l'on n'entend rien, si l'on ne sent rien. La proie dépistée par eux, il s'agit de la rejoindre. Les muscles et les os des
jambes emportent alors l'animal, nouveaux serviteurs mis en mouvement tout à coup par une force mystérieuse qui se développe comme par enchantement, sur le rapport de nos éclaircurs, et qui siège dans certains organes dont vous connaissez bien le nom. Ce sont les nerfs, qu'il faut ranger aussi dans notre bande de serviteurs, car sans eux les jambes ne remueraient pas plus (pic des morceaux de bois. Ce n'est pas tout. Celte force, à laquelle les jambes obéissent , est une force aveugle qui demande à être dirigée, et les indications de l'œil, de l'oreille et du nez n'y suffiraient pas, en raison de leloignerncnt et des ruses du gibier, s'il n'y avait pas derrière ces organes... Quoi? Je serais bien embarrassé pour le dire au juste ; mais enfin il y a certainement quelque chose qui mesure la valeur de leurs indications, les compare aux indications de même nature fournies auparavant dans des circonstances semblables, en conclut ce qu'il faut faire, et donne ses ordres en conséquence. Ce quelque chose fonctionne au moyen d'un organe, tout nous force à le croire, et cet organe est aussi un serviteur de l'estomac :
j'en suis bien fâché pour le cerveau, car c'est lui, si cela le fait descendre du premier rang. Mais si les loups pouvaient parler, ils nous diraient bien que chez eux l'estomac passe avant le cerveau , et que celui-ci n'est que le premier, le chef si l'on veut, des serviteurs de l'autre. Toute cette armée de serviteurs travaille quelquefois des heures entières avant que les dents puissent travailler à leur tour, et ce qui pour vous est le commencement de la besogne, en est la fin pour le loup.
Vous pouvez maintenant embrasser d'un coup d'œil tout l'ensemble de l'étude que nous allons entreprendre.
Pour que l'animal puisse aller chercher sa nourriture, il faut qu'il soit muni d'un appareil qui le transporte où elle est,
INDICATION. — ISÉCIl KATION.
d'une véritable machine dont, chez nous, les os sont la charpente, et les muscles les cordages. Nous étudierons donc d'abord les os et les muscles, et j'essayerai de vous faire comprendre en vertu de quel mécanisme s'exécutent tous ces mouvements que vous faites si bien, sjds savoir comment.
Tour que celte machine puisse fonctionner, il lui faut, comme à toutes celles que l'industrie humaine a inventées, une force qui la mette en mouvement. Cette force, je ne vous promets pas de vous dire au juste ce que c'est, car on ne le sait pas bien ; mais je pourrai vous montrer l'appareil dans lequel elle se produit, et qui se compose des nerfs et du cerveau.
Puis viendra le tour de ces éclaireurs qui vont à la découverte , et qui sont les cinq sens. Là , nous serons bien forcés de faire une excursion dans ce qu'on appelle la physique, car quel moyen d'expliquer l'œil sans parler de la lumière, et de l'oreille sans parler du son ? .Mais vous ne vous en plaindrez pas, car ce sont des choses trèsintéressantes qu'il est bon de savoir à tout age, et dès lors autant vaut les apprendre tout de suite. Le toucher nous conduira à nous occtqier de la peau, qui est son siège principal, mais qui remplit aussi d'autres fonctions, dont la plus importante est de recouvrir tout le corps, et de le protéger, comme une couverture de papier protège les nervures délicates d'un beau livre relié. Enfin, nous dirons un mot de celle intelligence qui habile le cerveau. Ici, chère petite, les plus habiles sont les plus embarrassés ; aussi ne faudra-t-il pas m'en demander beaucoup. Je vous dirai ce que l'on sait, ce que l'on croit savoir du moins, et pour le reste vous ferez comme moi :
vous attendrez.
Celle histoire des serviteurs de l'estomac ira comme celle de la bouchée de pain.
Nous les étudierons chez l'homme d'abord,
où ils se présentent dans tonte leur perfection , puis chez les" animaux , où ils vont toujours se dégradant et s'effaçint à mesure (pion s'éloigne de l'homme, jusqu'à ce qu'ils finissent par disparaître tous en quelque sorte. Seulement cette fois, pour ne pas voyager par le môme chemin, nous suivrons une marche inverse de la première. Au lieu de partir des voisins de l'homme pour descendre vers les animaux d'en bas, nous prendrons ceux-ci pour point de départ, et de là nbus remonterons vers l'homme, ramassant un à un. chemin faisant, tous les organes de relation qu'il possède, au lieu de les laisser à mesure en route, ainsi que nous avons fait avec les organes de nutrition. De celte façon vous pourrez vous assurer encore mieux que la machine animale se ressemble partout , et que ce sont toujours les mêmes pièces qui s'y rencontrent. Seulement elles ne sont pas toujours au même degré de perfection, et parfois il en manque; niais on ne saurait mieux les comparer alors qu'à l'ébauche d'un dessin. Les traits de crayon n'y sont pas tous, et ne sont pas tous achevés, et dans la première ébauche, c'est à peine quelquefois si l'on peut deviner l'ensemble de la composition ; mais l'œil d'un peintre ne s'y trompe pas.
Et, pour finir, nous jetterons un coup d'œil sur ces traces de vie animale que je vous signalais tout à l'heure dans les végétaux, et par lesquelles ceux-ci semblent fraterniser avec les derniers animaux, qui nous apparaissent de leur coté enfermés jusqu'à un certain point dans les limites de la n> végétale. J'aurai peu de chose à vous dire là-dessus, car c'est une question qui n'a pas encore été étudiée comme elle le méritait, pas à ma connaissance du moins. Je crois néanmoins que vous en verrez assez pour comprendre combien il faut être prudent et modeste avec la nature, et combien il est difficile de tracer à
LES SERVITEURS DE L'ESTOMAC
coup sûr des divisions et des subdivisions dans ce monde mystérieux de la vie, qui est sorti d'un seul jet de la pensée divine.
Mais voilà qui est un peu fort pour vous, mademoiselle la servante de l'estomac, et je m'arrête là, car vous devez en avoir assez pour une fois. N'allez pas au moins emporter de cette leçon l'idée que, quand l'estomac commande, il ne vous reste qu'à obéir. Je vous l'ai dit, et ne saurais trop vous le redire, c'est l'animal qui en est là. Par la raison, par la conscience, par la volonté, vous êtes appelée à monter plus haut, et c'est là précisément le but qu'on se propre dans l'éducation des enfants, qui ne monteraient pas bien haut abandonnés à eux-mêmes. Mais ceci est affaire à vous, qui ne nie regarde pas. J'examine une machine à marcher, destinée primitivement à travailler pour une machine à manger : je n'ai pas à regarder ailleurs.
Ceux qui auraient honte de n'être que des machines n'ont qu'à faire leurs réflexions.
Encore faut-il nous entendre à ce sujet.
11 est bon que la reine du petit royaume ne mette pas toujours, à l'aveuglette, ses sujets au service de la république, sa rivale, et qu'elle sache lui tenir tète à l'occasion. Mais il ne faudrait pas non plus opprimer cette rivale, et lui refuser ce qui est juste pour le plaisir de la chagriner. Elle a aussi ses droits qu'on ne méprise pas impunément. Laisser languir la vie qui lui a été confiée, c'est exposer l'autre à languir aussi, car tout se tient en nous, et l'estomac a une jolie manière de se venger de ceux qui ne s'occupent pas assez de lui. Il les laisse tout tranquillement dépérir, et voilà des rois bien avancés d'avoir fait les braves !
C'est l'histoire du Messcr Gasicr de La Fontaine dont tout ce qui précède n'est, entre nous, que le développement.
Jea-v Macè.
In su>!r prochainement.
jnr;>rolj' liaa M tnémrMm interdites. |
ÉDUCATION. - RÉCRÉATION
L'histoire de cette légende est elle-même ] une sorte de légende. L'auteur du petit conte, du poème aimable que l'on va lire, est une jeune fille. Si on l'avait lu, serait-il besoin de le dire?
Il n'est qu'une âme virginale, en effet , pour créer quelque chose d'aussi pur. Le nom que portait sur la terre l'âme charmante d'où est sorti ce doux chant , je l'ai demandé en vain à l'Allemagne, sa patrie.
LA PRINCESSE ILSÉE.
« C'est celui d'une jeune princesse qui n'a brillé qu'un jour, qui est morte, il y a peu d'années, après ce soupir, m'ont dit les uns. — Non, m'ont répondu les autres, c'est celui d'une pauvre enfant morte obscure et ignorée. »
Princesse ou pauvre fille, celle qui a écrit cette adorable histoire était une âme privilégiée, un noble esprit, un cœur d'ange. Je supplie mes jeunes lectrices, je supplie les jeunes mères, et les grandsparents aussi, de lire avec une sorte de piété attendrie ce naïf et touchant récit, le le sens unique en son genre; je ne veux pas le louer, la louange même lui ferait mal. C'est immatériel et sensé, c'est réel et c'est diaphane, c'est vague et c'est robuste, cela est sain et fortifiant, et cela n'a aucun poids. Rien n'est plus à côté, plus au-dessus des bruits de la terre ; c'est de la musique, c'est un son, et cependant c'est net et précis, et chacun entendra, même les sourds, ce qu'il y a de réel dans cet exquis apologue, dans celte fraîche allégorie de la jeune fille et de la jeune
Source, des dangers que court tout ce qui est chaste, des périls qu'il faut éviter, des défauts qu'il faut craindre, des devoirs qui attendent les grands et les petits, et dès le début, dans le combat de la vie.
Je n'ai pas voulu franciser ce conte; j'ai tenu à lui laisser sa saveur, ses petites longueurs, ses aimables redites, ses charmantes gaucheries. J'aurais une sorte de fierté de le faire connaître à nos jeunes lecteurs, si je n'aimais mieux en être tout i bonnement très-content.
Pour aider .mon travail de traducteur, j'ai appelé à mon aide le crayon délicat de M. Froment. Il a donné tout juste ce qu'il fallait de vie et d'image aux fictions de ce récit. Avec un goût parfait, il a compris, que le réaliser tout à fait, ce serait l'écraser. Ses charmants dessins lui laissent ce qu'il lui faut d'indécision et ne précisent que le nécessaire ; sa tâche était plus difficile que la mienne, el je suis heureux qu'il l'ait mieux remplie.
p.-j. St a n i .
ÉDUCATION. — RÉCRÉATION
Chère lectrice, l'histoire que je vais te raconter n'est pas celle de la légende de la princesse Usée ; elle n'est que la cousine de cette vieille et historique légende, que sa parente éloignée. Je ne m'appuie ni sur la tradition ni sur rien du passé, je ne suis qu'un petit conte modeste né d'hier, et pourtant j'aspire à te plaire. Ce que je sais, je l'ai appris en courant le pays et en regardant autour de moi. Quand je rencontre quelque objet qui me plaît, fleur, vieux mur ou rocher, montagne ou vallée, fleuve ou ruisseau, je dis à ce quelque chose : « Raconte-moi ce qui t'est arrivé. »
Puis je me couche et je m'endors. Si avant
de m'endormir j'ai prié Dieu de tout mon cœur, tout ce que j'ai interrogé dans ma veille me répond dans mon rêve, et c'est ainsi qu'il peut arriver que quelques peliLs grains de vérité tombent dans ma trame légère.
Je tiens beaucoup, chère lectrice, ma sœur, à ta bonne opinion; c'est pour les jeunes et jolies personnes comme toi que je parle. C'est de toi, c'est de celles qui te ressemblent qu'il s'agit dans tout ce qui va suivre. Tes pareilles et toi, vous ne tarderez pas à le comprendre. Aimez -moi un peu!
Si je vous plais, mes sœurs, je n'aurai rien à désirer.
LA PRINCESSE 1LSÉE. 13
Au temps du déluge, alors que toutes les notre pauvre terre, fit percer à travers la
eaux de la terre s'élant rencontrées et né- couche grise des nuages les rayons bril-
lées selevaient au-dessus des monts, dont lants du soleil et ordonna aux eaux de se
leurs vagues effrayantes recouvraient les séparer pour reprendre le chemin de leurs
plus hautes cimes, il régnait dans Télé- vallées, pas un ruisseau, pas une rivière
ment liquide une horrible confusion. Aussi n'eût retrouvé son ancien lit, si des troupes
quand le Seigneur, prenant enfin pitié de de bons anges ne fussent descendues sur
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la icrrc pour les remettre dans leur voie.
A mesure que les longues chaînes des montagnes reparaissaient au-dessus des Ilots, les anges venaient se poser sur leurs cimes, descendaient lentement dans toutes les directions et chassaient devant eux les eaux dans les vallées. Au fur et à mesure qu'ils s'éloignaient des sommets, ils réglaient le cours des rivières et des ruisseaux, enfermaient les lacs dans une chaîne solide de rochers dentelés ou dans une verte ceinture de bois et de prairies, et marquaient à la mer elle-même ses limites. Avec de larges balais de vent et d'immenses brosses faites des rayons du soieil, ils parcouraient en tous sens la terre humide, brossant la vase qui recouvrait l'herbe et séchant le lourd feuillage des arbres. Si grande était leur ardeur, que la masse de poussière d'eau qu'ils avaient soulevée resta suspendue dans les gorges des montagnes, où elle forma des voiles de vapeurs diaphanes.
Leur travail durait déjà depuis plusieurs jours, et il touchait à sa fin lorsqu'un ange fatigué vint s'asseoir, pour se reposer, sur une des plus hautes cimes des Alpes. 11 avait de là une vue immense à l'est et à l'ouest, au nord et au midi ; sous ses pieds il contemplait d'un air pensif la terre verdoyante qui venait de sortir si gracieuse, si jeune et si fraichc du grand bain dans lequel elle s'était lavée de ses souillures.
« Qu'elle est charmante, se disait-il en luimôme, qu'elle est resplendissante dans sa pureté, la terre! Mais la conservera-t-elle cette pureté? Le péché, qui vient de^Jisparaitre sous cette masse d'eau, ne reviendrat-il jamais? ne marquera-t-il plus l'empreinte de ses doigts noirs sur la face candide de la terre purifiée? » Un soupir douloureux, plein de tristes pressentiments, s'échoppa de la poitrine du bon ange, et il détourna ses regards éblouis par les feux du soleil qui se levait à l'horizon. Il regarda
longtemps du côté où étaient descendus les cours d'eau allemands. 11 les voyait glisser dans le lointain ; les grands fleuves principaux ouvraient la marche, suivis à distance par les fleuves secondaires, derrière lesquels s'avançaient, comme une armée de gardes du corps , une masse innombrable et brillante de rivières et de ruisseaux. Il se réjouissait de les voir si bien dirigés, sans confusion, sans désordre, et il remarquait avec plaisir qu'il n'y avait pas une seule petite source, quelque insignifiante, quelque imperceptible qu'elle pût être, qui ne fût escortée d'un ange pour lui montrer toujours le bon chemin quand elle hésitait à le suivre, pour la garantir avec sollicitude lorsqu'elle se précipitait trop étourdiment et sans précautions sur les pointes des rochers. 11 voyait le Rhin joyeux , la tête couronnée de raisins et de pampres, suivre gaiement sa route rapide, et il lui semblait entendre bien au loin les cris de joie dont il saluait sa chère Moselle, lorsqu'elle venait à lui en rougissant, la tète ceinte aussi des grappes vermeilles qui se marient aux boucles de ses beaux cheveux. Les eaux s'éloignaient, s'éloignaient toujours; le mugissement de leurs flots sonores se perdit dans le lointain, et l'ange solitaire assis sur la cime des Alpes entendit tout à coup d'antres sons frapper son oreille. Tout à côté de lui s'élevait un faible bruit; c'étaient comme les pleurs et les gémissements d'une personne profondément affligée. L'ange se leva, alla derrière le rocher d'où venait ce bruit, et là il trouva, enveloppée dans des voiles blancs, une jeune petite source étendue sur le sol et versant des larmes amères. Il en eut pitié, se pencha sur elle, et, comme il la relevait et écartait ses voiles, il reconnut que c'était la petite Usée, pour laquelle un lit de verdure était préparé bien loin là-bas, dans les vallées du Harz. « Pauvre enfant 1 dit le bon ange, tu as dù rester seule ici
LA PRINCESSE ILSÉE.
sur ces hautes et âpres montagnes? Les autres sont tous partis, et pas un n'a songé à te prendre avec lui? » Mais la petite Usée, relevant fièrement sa petite tête, lui dit d'un ton dédaigneux : « Je ne suis pas du tout oubliée ; le vieux Weser m'a assez longtemps attendue, il m'a fait signe et m'a appelée pour que je partisse avec lui ; l'Ecker et l'Ocker voulaient aussi m'emmener, mais je n'ai pas voulu aller avec eux, absolument pas, au risque de sécher ici de tristesse et d'ennui. Devais-je donc descendre dans les vallées, courir à travers la plaine, comme un ruisseau du commun, pour y être employée à des usages vulgaires, pour y donner à boire aux bœufs et aux moutons, et laver leurs gros pieds lourds, moi, la princesse Usée! Regardemoi seulement, et dis si je ne suis pas de la plus noble race! L'air transparent est mon père, la lumière est ma mère, le diamant est mon frère , et la perle de rosée qui habite dans le calice des roses est ma chère petite sœur. Les vagues du déluge m'ont élevée très-haut, j'ai pu caresser de mes eaux les cimes neigeuses des montagnes primitives, et le premier rayon de soleil qui a percé les nuages a semé ma robe de paillettes. Je suis une princesse de l'eau la plus pure, et je ne puis vraiment
pas aller dans la vallée. J'ai mieux aimé me cacher ici et faire semblant de dormir, de sorte que le vieux Weser, avec ces bêtes de ruisseaux qui ne savent rien faire de mieux que de se jeter dans ses bras, a dû enfin s'en aller en grondant. » A ce long discours de la petite Usée, l'ange secoua tristement la tête, et lança un regard sévère et scrutateur sur son petit visage pâle. Comme il examinait fixement depuis assez longtemps les yeux bleus et tout grands ouverts de cette enfant, ces yeux d'où la colère faisait jaillir ce jour-là de brillantes étincelles, il vit dans leur transparente profondeur s'agiter des points sombres, et il reconnut qu'un mauvais génie s'était logé dans la tête de la petite Usée. Le démon ! de l'orgueil y était entré, il en avait chassé toutes les pensées pieuses, et, à travers les yeux de la pauvre petite Usée, il regardait le bon ange d'un air moqueur. Or, le démon de l'orgueil a déjà fait tourner la tête à plus d'une folle enfant, sans même qu'elle fût précisément une princesse de l'eau la plus pure, et l'ange compatissant, voyant le danger que courait la pauvre petite source, résolut de la sauver à tout prix.
P.-J. Stahl.
La suite prochainement.
(Reproduction*! traduction interdîtes. !
16 ÉDUCATION. — RÉCRÉATION
PETITES TRAGÉDIES ENFANTINES
Vignelk> par I'komkvt. — Tc:tu par un P*rA.
PETITES TRAGÉDIES ENFANTINES
PETITES TRAGÉDIES ENFANTINES
Vignette! par Fbouknt. — Telle par un I'aFa.
La tuitt prochainement.
AVENTURES DU CAPITAINE H ATT t R AS.
i II VI' M Hl PRKMIKIl.
le FonwAnn.
« Demain, à la marée descendante, le brick \e Forward, capitaine, K. /.., second, Richard Shandon, partira de New Princes Docks pour une destination inconnue. »>
Voilà ce que l'on avait pu lire dans le Livcrpool Herald du 5 avril 1800.
Le départ d'un brick est un événement
de peu d'importance pour le port le plus commerçant de l'Angleterre. Qui s'en apercevrait au milieu des navires de tout tonnage et de toute nationalité que deux lieues de bassins à flot ont de la peine à contenir?
Cependant, le 6 avril, d» N s le matin, une foule considérable couvrait les quais de New Princes Docks; l'innombrable corporation des marins de la ville semblait s'y être donné rendez-vous. Les ouvriers des
Sou» ce double litre : les Anglais au pôle nord et le Désert de glace. M. Jules Verne, l'auteur de Cinq semaines en ballon, nous donne aujourd'hui la relation d'un très-curieux et très-intéressant voyage, dans lequel les découvertes faite» jusqu'à re jour dan» les mers arctique» sont résumée» avec la précision scientifique, la sûreté de connaissances géographique», et l'émouvant talent de conteur qui ont fait de son premier livre nne œuvre jusqu'ici unique dans son genre.
Tout ce qui s'est passé de faits certains dan» ces mers »i fécondes en drames du plus poignant intérêt, se trouvera rassemblé sous les yeux do nos lecteurs. Transporté», a la suite àuCapilaine Natteras , dans ces contrées si peu connues, il» assisteront à tons les phénomènes cosmiques des mers boréales, et arriveront enfin au pôle même.
De» traité» passés avec M. Jules Verne assurent à notre recueil un .YolMMM isiuage autour du monde, et une Histoire générale des Voyages et des Dscourertes géographiques, exécuté» sur un plan entièrement neuf par le savant écrivain. J. H.
LES ANGLAIS AL POLE NORD
warfs environnants avaient abandonné leurs travaux, les négociants leurs sombres comptoirs, les marchands leurs magasins déserts. Les omnibus multicolores qui longent le mur extérieur des bassins, déversaient à chaque minute leur cargaison de curieux; la ville ne paraissait plus avoir qu'une seule préoccupation : assister au départ du Forward»
Le Forward était un brick de cent soixante-dix tonneaux, muni d'une hélice et «l'une machine à vapeur de la force de cent vingt chevaux. On l'eut volontiers confondu avec les autres bricks du port. Mais, s'il n'offrait rien d'extraordinaire aux yeux du public, les connaisseurs remarquaient en lui certaines particularités auxquelles un marin ne pouvait se méprendre.
Aussi, à bord du Sautilus. ancré non loin, un groupe de matelots se livrait-il à mille conjectures sur la destination du Forward.
« Que penser, disait l'un, de cette mâture? il n'est pas d'usage, pourtant, que les navires à vapeur soient si largement voilés.
— Il faut, répondit un quartier-malim à large figure muge, il faut que ce bàtiment-là compte plus sur ses mats que sur sa machine, et s'il a donné un tel développement à ses hautes voiles, c'est sans doute parce que les basses seront souvent masquées. Ainsi donc, ce n'est pas douteux pour moi, le Foncard est destiné aux mers arctiques ou antarctiques, là où les montagnes de glace arréteut le vent plus qu'il ne convient à un brave et solide navire.
— Vous devez avoir raison, maître Cornhill , reprit un troisième matelot. Avezvous remarqué aussi cette étrave qui tombe droit à la mer?
— Ajoute, dit maître Cornhill, qu'elle est revêtue d'un tranchant d'acier fondu affilé comme un rasoir, et capable de couper un trois-ponts en deux, si le Forward, lancé à toute vitesse, l'abordait par le travers.
— Bien sûr, répondit un pilote de la Mersey, car ce brick- là file joliment ses quatorze nœuds à l'heure avec son hélice.
C'était merveille de le voir fendre le courant, quand il a fait ses essais. Croyezmoi, c'est un On marcheur.
— Et à la voile, il n'est guère embarrassé non plus, reprit maître Cornhill; il va droit dans le vent et gouverne à la main ! Voyez-vous, ce bateau-là va tàter des mers polaires, ou je ne m'appelle pas de mon nom ! Et tenez, encore un détail ! Avez-vous remarqué la large jaumière par laquelle passe la téte de son gouvernail ?
— C'est ma foi vrai, répondirent les interlocuteurs de maître Cornhill ; mais qu'est-ce que cela prouve?
— Cela prouve, mes garçons, riposta le maître avec une dédaigneuse satisfaction, que vous ne savez ni voir ni réfléchir; cela prouve qu'on a voulu donner du jeu à la tête de ce gouvernail, afin qu'il pût être facilement placé ou déplacé. Or, ignorezvous qu'au milieu des glaces, c'est une manœuvre qui se reproduit souvent?
— Parfaitement raisonné, répondirent les matelots du Xautilus.
— Et d'ailleurs, reprit l'un d'eux, le chargement de ce brick confirme l'opinion de maître Cornhill. Je le tiens de Clifton, qui s'est bravement embarqué. Le Forward emporte des vivres pour cinq ou six ans, et du charbon en conséquence. Charbon et vivres, c'est là toute sa cargaison, avec une pacotille de vêtements de laine et de peaux de phoque.
— Eh bien, fit maître Cornhill, il n'y a plus à en douter; mais enfin, l'ami, puisque tu connais Clifton, Clifton ne t'a-t-il rien dit de sa destination ?
— Il n'a rien pu me dire; il l'ignore; l'équipage est engagé comme cela. Où vat-il ? Il ne le saura guère que lorsqu'il sera arrivé.
— Et encore , répondit un incrédule ,
s'ils vont au diable, comme cela m'en a tout l'air.
— Mais aussi quelle paye, reprit l'ami de Clifton en s'animant, quelle haute paye!
cinq fois plus forte que la paye habituelle!
Ah! sans cela, Richard Shandon n'aurait trouvé personne pour s'engager dans des circonstances pareilles ! Un bâtiment d'une forme étrange, qui va on ne sait où , et n'a pas l'air de vouloir beaucoup revenir! Pour mon compte, cela ne m'aurait guère convenu.
— Convenu ou non, l'ami, répliqua maître Cornhill, tu n'aurais jamais pu faire