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tome I

ÉDUCATION. — HÉCRÉATION.

LE ROBINSON SUISSE

( Vignette par Y a*' Daiioest.)

« Il serait important, dit Fritz, que»

pour des occasions semblables nos chiens fussent munis de colliers à pointes.

— Ah! dit Jacques, si ma mère voulait consentir à m'aider, je me chargerais bien de leur en fabriquer de solides.

— De tout mon cœur, repartit la mère.

Je me mets à ta disposition; nous verrons ce que tu auras imaginé.

— Oui , mon enfant, dis-je à mon tour.

Ingénie-toi, et si tu parviens seulement à concevoir un projet réalisable, nous nous emploierons tous à le mettre à exécution.

Quant à loi, Fritz, prépare-loi à m'aecompagner dans le voyage que je vais faire au vaisseau naufragé. Ta mère et moi nous Pavons décidé ainsi ce matin ; comme hier, elle restera ici avec tes frères, et nous irons ensemble tacher d'opérer le sauvetage du bétail et d'une quantité d'objets qui peuvent nous être utiles. »

Le bateau de cuves fut bientôt, prêt. Au moment de partir, nous convînmes avec ma femme qu'elle élèverait sur le rivage, avec une perche et un bout de toile blanche, yne sorte de signal que nous pourrions voir du vaisseau. En cas de .détresse, elle devait le renverser et tirer trois coups de fusil. Je l'amenai même, tant la chère femme était courageuse , à consentir à nous laisser passer la nuit sur le vaisseau, s'il arrivait que nous fussions prêts trop tard pour le retour. En ce cas, nous devions allumer des lanternes pour témoigner que tout allait bien.

Sachant qu'il restait encore des vivres sur le radeau, nous ne primes que nos armes. Je permis à Fritz d'emmener le petit singe, qu'il se réjouissait de régaler de lait de chèvre.

Nous partîmes après avoir embrassé les nôtres et nous être recommandés à Dieu.

Fritz ramait vigoureusement , et je l'aidais de mon mieux tout en dirigeant l'embarcation.

Quand nous fûmes à quelque dislance en mer, je vis qu'un ruisseau plus fort que celui auprès duquel nous étions établis avait son embouchure dans la baie. Je conjecturai qu'en arrivant dans la mer il devait former un courant dont nous pourrions profiler pour aller au navire.

Je ne me trompais pas. Nous voguâmes dans la direction de ce courant, qui nous porta, sans que nous eussions aucun effort à faire, à [dus des trois quarts de la route. Quelques coups de rames suffirent ensuite pour achever heureusement la traversée.

Nous abordâmes, et notre embarcation fut fixée par de solides amarres dans la brèche que j'avais ouverte au départ.

Le premier soin de Fritz fut de courir aux animaux, qui à notre approche se mirent les uns à bêler, les autres à mugir.

Ces pauvres bêtes semblaient vraiment éprouver une grande joie à revoir des hommes. Nous leur donnâmes tout d'abord de la nourri turc et de l'eau fraîche, et, de notre côté, nous fîmes un repas qu'il nous

LE ROBINSON SUISSF.

fut facile de nous procurer, car le navire était pourvu pour un long voyage.

Fritz approcha du pis de la chèvre son petit singe, qui ne se fit pas prier pour le

prendre, et qui se donna à cœur joie de ce délicieux breuvage.

« Voyons, dis-je, par quoi commencerons-nous ?

— Je crois, répondit Fritz, que nous devrions, avant toute chose, nous occuper d'installer une voile à notre bateau. »

Il ne me sembla pas d'abord que cette besogne fût très-urgente; mais Fritz me fit observer qu'en venant il avait senti un vent contre lequel il nous aurait fallu lutter, si nous n'eussions été secondes par le courant, et il me «lit qu'il croyait sage d'utiliser ce vent pour retourner au rivage. Il prévoyait que nous aurions beaucoup de peine à accomplir la traversée en nous aidant simplement de nos rames, surtout lorsque le bateau, lourdement chargé, aurait un grand tirant d'eau.

Ces observations me parurent fort sages, et je crus» devoir m'y rendre. Je choisis donc un morceau de vergue assez gros pour servir de mât, et un autre plus mince auquel je fixai un grand carré de toile.

Pendant ce temps, Fritz avait cloué sur une des cuves une planche épaisse dans laquelle il fit un trou pour y fixer le mat.

J'attachai ensuite des poulies au coin de la voile, afin de pouvoir la manœuvrer tout en tenant le gouvernail. Pour achever, et par une disposition à mêler lo jeu au tra-

vail, bien naturelle à son âge, Fritz lia au haut du mât une bande d'étoffe rouge qu'il regarda flotter avec un plaisir extrême.

Tout en souriant de cet innocent enfantillage, je braquai vers la terre une lunette d'approche que j'avais prise dans la chambre du capitaine, et j'eus la joie de voir que tous nos bien-aimés étaient en bonne santé.

Il se faisait lard, et il devenait dès lors avéré que nous ne pourrions regagn r la terre le même soir.

Le reste du jour fut employé à piller le vaisseau comme l'eussent fait des pirates, et à charger nos cuves de tout ce qu'elles purent contenir d'objets utiles.

F.n prévision d'un séjour prolongé sur cette terre déserte, je donnai la préférence aux outils qui devaient servir nos efforts industrieux, et aux armes à l'aide desquelles nous pourrions nous défendre. Le vaisseau, destiné à l'établissement d'une colonie dans les mers du Sud , où nous avions dû nous fixer, ainsi que nos compagnons de voyage, se trouvait mieux fourni d'ustensiles et de provisions de toutes sortes qu'il ne l'eût été pour un voyage ordinaire.

Nous n'eûmes donc qu'à choisir parmi la multitude des objets utiles à la vie. Je n'oubliai pas les cuillers, les couteaux, les casseroles, les assiettes, etc. Fritz s'empara même d'un service d'argenterie qui était dans la cabine du capitaine, ainsi que d'une certaine quantité de bouteilles de vin et de liqueurs, auxquelles 'nous joignîmes plusieurs jambons de Westphalie. Ces provisions de luxe ne nous firent pas dédaigner des sacs de blé, de maïs et d'autres semences. Je n'eus garde d'oublier une boussole, des bêches et autres instruments de jardinage; des fusils, des pistolets. Nous primes aussi des hamacs et des couvertures, des paquets de cordes, de la toile h voile, et même un petit baril de soufre, devant nous faciliter les moyens de remplacer les mèches soufrées que nous n'avions

plus qu'en petite quantité, et qui nous étaient essentiellement utiles pour allumer du feu.

J'avais déclaré notre approvisionnement complet, quand Fritz arriva avec un dernier paquet.-

« Laisse cela, lui dis -je, cher enfant, nous n'avons plus de place; c'est trop gros et cela a l'air bien lourd.

— Oh ! père, me dit Fritz, laisse-moi emporter ce paquet ; ce sont les livres du capitaine, des livres de science, d'histoire naturelle, des récits de voyage, une Bible; Ernest et ma mi re seront si contents !

— Cher enfant, lui dis -je, tu as bien raison ; le pain de l'esprit vaut le pain du corps, et je te sais bien bon gré de ton idée : ta trouvaille sera un trésor pour nous tous. »

Notre bateau était si chargé que l'eau en effleurait presque les bords. Je l'aurais certainement allégé, si la mer n'eût pas été d'un calme parfait. Cependant, nous eûmes soin de conserver nos corsets de liège, pour le cas où surviendrait quelque accident.

La nuit allait tomber. Un grand feu, que nous aperçûmes allumé sur le rivage, nous apprit que rien de fâcheux n'était survenu de ce coté. Pour répondre à cette bonne nouvelle, je suspendis au flanc du navire trois lanternes allumées. Bientôt un coup de fusil nous Ht savoir que notre signal avait été aperçu.

Nos dispositions furent bientôt faites pour passer la nuit dans nos cuves. Je ne voulais pas coucher sur le vaisseau, car le moindre coup de vent pouvait le disloquer, et nous eussions couru de graves dangers.

Fritz ne tarda pas à s'endormir, malgré le peu de confortable qu'offrait son lit.

Quant à moi, je ne fermai pas l'œil; j'étais inquiet sur le sort de ceux que nous avions laissés à terre, en même temps que je voulais faire une veille incessante pour être 1 prêt à tout événement.

A peine le jour commençait-il à poindre que j'étais sur le pont du navire, braquant le télescope vers le rivage. Je vis ma femme sortir de la tente et s'arrêter pour regarder de notre côté. Je hissai au bout du mât une bande de toile blanche, et ma femme abaissa et releva trois fois son pavillon, comme pour dire qu'elle avait aperçu et compris mon signal.

« Dieu soit loué! m'écriai-je, les nôtres sont sains et saufs. Maintenant, avisons au moyen de transporter le bétail au rivage.

— Construisons un radeau, » me dit Fritz.

Je lui démontrai non-seulement la difficulté de ce travail, mais encore l'embarras, pour ne pas dire l'impossibilité qu'il y aurait pour nous à diriger une telle embarcation.

« F.h bien, dit-il, jetons les animaux à la mer, ils nageront. Im cochon, entre autres, avec son bon gros centre et sa graisse, n'aura pas de peine à se soutenir.

— Je le crois ; mais penses-tu que l'âne, la vache, la chèvre, les moutons, s'en tirent aussi heureusement ? Or, je t'avoue que je ferais volontiers le sacrifice du cochon pour sauver les autres.

— Eh! mais, reprit Fritz, pourquoi ne leur mettrions-nous pas des corsets de natation comme ceux que nous avons préparés pour nous? Ce sera charmant de voir tout ce bétail nager à l'aide d'un semblable attirail.

— Bravo! mon grand Fritz;* ton idée, quoique drolatique, me semble praticable.

A l'œuvre, mon ami, à l'œuvre! Faisons l'essai sur un de nos animaux. »

Nous primes un mouton, au corps duquel nous attachâmes nos deux corsets, un de chaque côté, et nous le poussâmes dans la mer.

Tout d'abord, la pauvre bête effrayée disparut sous l'eau ; mais bientôt elle revint à la surface en se débattant, et enfin.

sentant l'appui que lui offrait le liège, elle ivsta immobile, et nous vîmes avec satisfaction qu'elle surnageait parfaitement.

Il n'en fallait pas davantage pour nous démontrer l'excellence du procédé, qui fut adopté pour le sauvetage du bétail.

Tout ce que nous pûmes trouver de liège servit pour les petits animaux. Quant à l'âne et a la vache, qui étaient beaucoup

plus lourds, nous leur fabriquâmes h chacun un appareil particulier composé de deux barils vides, liés à leur corps par des cordes et des bandes de toile.

Quand toutes nos bêtes furent harnachées de la sorte, j'attachai aux cornes ou au cou de chacune d'elles une corde, dont nous devions tenir le bout une fois que nous serions dans le bateau de cuves.

Notre bétail fut bientôt à l'eau, et cela sans trop de difficulté. L'âne seul, selon les mœurs de son espèce, fit le récalcitrant; force nous fut de l'y jeter à reculons. Il se débattit d'abord beaucoup, mais enfin il prit son parti, et se mit à nager de si bonne grâce que nous ne pûmes nous empêcher de l'applaudir.

Dès que nous fûmes entrés dans notre embarcation , je déliai l'amarre, et bientôt le vent prenant dans la voile, nous nous sentîmes poussés vers le rivage.

Fritz, heureux du bon résultat de notre entreprise, jouait avec son singe et regardait orgueilleusement la flamme rouge qui se déroulait gracieuse au haut du mât. Moi, je suivais du regard et du cœur mes bien- |

aimés, qu'à l'aide de la lunette d'approche je venais de voir quitter la tente et accourir sur le rivage.

Tout à coup Fritz cria :

« Oh ! père, un énorme poisson s'avance vers nous.

— Aux armes ! lui dis-je, et attention ! »

Nos fusils étaient chargés. L'animal dont Fritz venait de signaler l'approche n'était rien moins qu'un requin de la plus grande dimension.

« Tirons ensemble, » dis-je à Fritz au moment où le monstre marin, qui nageait à fleur d'eau, ouvrait la gueule pour saisir • une de nos brebis.

Nos deux coups partirent à la fois. Le requin disparut.

ÉDUCATION. — RÉCRÉATION

Ln instant après, nous aperçûmes à la surface do la mer l'écaillé brillante de son ventre, et une traînée, de sang nous confirma que nous étions heureusement délivrés de ce terrible corsaire.

Je commandai à Fritz de recharger son fusil, car il pouvait bien se faire que ce requin ne fût pas seul. Heureusement mes craintes étaient mal fondées.

Sans autre incident , après quelques minutes de navigation, nous abordâmes au rivage.

Ma femme et les trois enfanls nous attendaient. Ils saisirent la corde que je leur jetai pour lier l'embarcation à la cote. Les animaux , qui avaient pris terre d'euxmêmes, furent débarrassés de leurs appareils. L'âne se vautra sur le sable de la façon la plus joyeuse, et ensuite lit retentir un terrible hi hni» ! traduisant toute h joie qu'il éprouvait de sentir le sol ferme sous ses pieds.

Après nous être embrasses et mutuellement félicités de nous retrouver tous sains et saufs à la suite de cette longue et périlleuse séparation, nous allâmes nous asseoir sur l'herbe, au bord du ruisseau , et je fis le récit de tout ce qui nous était arrivé. Je n'eus garde de refuser à Fritz les éloges qu'il méritait pour l'aide qu'il m'avait donnée.

CE Qll S'ÉTAIT PASSÉ A TI-ltRF.

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