‹ Magasin d'education et de recréationChapitre 81 sur 142 · L'AGNEAU · texte numérisé non relu

L'AGNEAU

« Prends garde! prends garde! ne détruis pas mes boutons ! »

Il s'arrêta et vit une pâquerette entourée de quatre boutons.

« Ne va pas, parce que tu es en colère, manger mes boutons, dit la pâquerette ; ils s'épanouiront au soleil et deviendront de jolies fleurs blanches. Je t'en prie, petit agneau, épargne-les!

— Bon, bon, dit l'agneau ; je ne leur ferai pas de mal, mais à quoi leur servira de s'épanouir? Ils ne pourront jamais courir et être joyeux; ils devront rester sans bouger, et toujours à la même place, dans ce pré !

— Oui, dit la pâquerette, je sais cela, bien entendu ; mais ils pourront être aussi heureux que leurs sœurs l'étaient l'année

i passée. Ce sont elles qui auraient pu te conter des choses merveilleuses ; elles voyaient le lever du soleil, les belles gouttes transparentes de rosée, et le magnifique arc en-ciel qui ne brille que pendant les averses. Je l'assure qu'elles étaient bien heureuses.

— Auraient-elles pu me raconter des histoires sur la nuit? dit l'agneau ; j'aime tant à entendre parler de la nuit !

— Non, dit la pâquerette; elles ne savaient rien de la nuit; elles fermaient les yeux et elles s'endormaient au coucher du soleil ; c'étaient do bonnes petites filles qui n'auraient pour rien au monde ouvert les yeux à la dérobée. »

L'agneau se demanda si la pâquerette avait vu combien il avait été méchant lorsque sa mère l'avait appelé auprès d'elle; mais il dit seulement : « Faudra-t-il donc toujours obéir ! est-ce que personne ne fait ce qu'il lui plaît?

— Non, personne ! dit gravement la pa- ! querette, et c'est bien heureux -, mais m

en jugeras par toi-même, va et vois.

— Adieu! dit l'agneau.

— Adieu! » répondit la pâquerette, et

elle se remit à veiller sur ses petits bou- ' tons; car les extrémités rosées de leurs jolis pétales blancs commençaient à percer l'étroite enveloppe verte qui les serrait.

Ils promettaient d'être un jour des fleurs ravissantes.

L'agneau continua son chemin jusqu'à ce qu'il arrivât au bout du pré devant une mare où barbottaienl joyeusement quelques canetons. Ils étaient couverts d'un duvet jaune et soyeux, leurs plumes n'étant point encore poussées ; leurs beaux y eux noirs brillaient comme dos perles de jais; quelquefois ils se trempaient la tête dans l'eau pour boire, en ne laissant plus voir que leurs petites queues naissantes, et d'autres fois ils happaient les insecles au vol. Non loin d'eux une poule se chauffait au soleil.

« Les petits canetons ont bien l'air de faire ce qu'il leur plaît, se dit l'agneau ; je parie qu'ils vont de l'autre côté de la mare, s'ils en ont envie ; ils ne craignent ' pas du tout la vieille poule, qui, à la mort de leur mère, s'esl vouée à leur éducation. »

Au moment où il disait ces mois, la poule appela les canetons, et il fallait voir comme les obéissantes petites bêtes se dépêchaient toutes de revenir à terre ; comme elles étendaient leurs ailes encore trop courtes, pour courir plus vite se cacher sous celles de la poule!

Et les canetons furent bien récompensés de leur docilité, car un épervier planait dans les airs. C'est pour cela que la bonne poule les avait rappelés; et si l'un d'eux eût tardé à venir, l'oiseau fondant sur lui l'aurait bien sur saisi dans ses serres pour le rapporter à ses petits, qui, après l'avoir mis en pièces, l'auraient dévoré.

L'agneau vit qu'il était bon quelquefois d'éire obéissant et il se mit à réfléchir.

Tout à coup, il entendit dans le pré voisin des hennissements et des piétinements qui lui firent peur. 11 chercha à voir à travers

ÉDUCATION. — RÉCRÉATION

la haie la cause de toul ce bruit, et il aperçut un jeune poulain qui gambadait joyeusement. « Il est seul dans le pré, se dit l'agneau, et il peut, si bon lui semble.

s'amuser jusqu'à la nuit. » Lorsque le poulain vit quelque chose de blanc de l'autre côté de la haie, il arriva en galopant pour s'assurer si c'était un buisson

d'aubépine en fleur ou bien un animal.

a Qu'est-ce qu'il te faut, mon petit agneau ? dit le poulain en regardant pardessus la haie.

— Oh! rien, dit l'agneau; je te regardais seulement galoper et je me demandais si on te hissait jouer ainsi toute la journée, même lorsqu'il fait chaud. — Où est ta mère?

— Ma mère! dit le poulain; autrefois, quand j'étais petit, je restais toujours auprès d'elle; mais maintenant que je suis grand et fort, je viens seul dans le pré et je fais ce qu'il me plaît. Pendant ce tempslà, elle travaille, ma bonne mère. »

Et le poulain baissa la tête, et rua gaiement des pieds de derrière pour s'amuser.

L'A Ci N F. A V.

L'agneau se dit que la pâquerette ne connaissait que les mœurs des petites gens, et il se promit d'aller lui parler du poulain.

A ce moment même, un homme arriva dans le pré, tenant à la main un grand fouet qu'il Dt claquer si fort que l'agneau se mit à trembler.

L'homme alla droit au poulain; il lui mit une bride au cou et un mors à la bouche (ce qui Ot bien de la peine à l'agneau) ; puis il le fit galoper en rond, et lui apprit à trotter, à aller au pas, à s'arrêter et à repartir selon ses ordres, et de temps en temps il le frappait avec le fouet.

Mais lorsque la leçon fut finie, l'homme le caressa et lui dit : « Je vois que tu seras bientôt un cheval utile et obéissant ; » puis il s'en alla.

Quand il fut parti, l'agneau passa la tôle à travers la haie ; le poulain s'approcha lentement de lui et dit : « Je suis si fatigué ! j'ai bien chaud ! Ma mère m'a souvent prédit ce qui aurait lieu lorsque je la quitterais; je n'y croyais pas dans ce tempslà. Heureusement elle m'a dit aussi que, si j'étais bien obéissant et que si je tâchais de contenter mon maître, je pourrais encore être heureux malgré tout.

— Et vas-tu essayer d'être obéissant?

dit le petit agneau.

— Mais oui, certainement, répondit le poulain ; tu as vu, n'est-ce pas, comme j'ai bien trotté aujourd'hui? »

L'agneau se dit alors qu'il était inutile d'aller parler de loi à la paqueroite et il retira sa tête de l'ouverture de la haie. Le poulain s'en alla de son coté.

L'agneau avait été si longtemps loin de sa mère, qu'il avait honte de retourner auprès d'elle, et il se demandait ce qu'il allait faire, lorsqu'un gros chien arriva dans le pré en aboyant. Il eut si peur qu'il courut aussitôt de toutes ses forces vers l'endroit où la brebis se reposait à l'ombre.

Cette bonne mère se releva vivement pour le défendre, et se mettant intrépidement en face du chien , elle frappa du pied avec tant de violence que celui-ci intimidé se retiia, sans faire de mal à son petit agneau tremblant.

« Tu es revenu vers moi quand tu as vu le gros chien? dit la vieille brebis.

— Oui, répondit l'agneau. » Et il baissa la tête ; il se sentait tout honteux d'avoir été si méchant, en voyant comme sa bonne mère l'avait courageusement défendu contre le gros chien.

« Le soleil est couché, dit la vieille brebis; as-tu encore envie de courir dans les bois?

— Non, répondit l'agneau, j'aime mieux rester avec toi ; ah mère! j'ai bien faiml

— Oh ! dit la mère, je croyais l'avoir vu manger de l'herbe!

— J'ai essayé, dit l'agneau.

— Tu as été méchant et présomptueux, dit la tendre mère, mais, comme tu en es repentant, nous n'en parlerons plus; viens, je vais te nourrir, mon cher enfant ! » Et l'agneau eut du lait pour son souper; puis il se coucha auprès de sa mère, avant que la froide rosée eût mouillé l'herbe.

Toutes les pâquerettes du pré dormaient la tête penchée, comme si elles rêvaient.

l.es moutons étaient endormis aussi; mais notre petit agneau ne dormait point ; il avait trop à réfléchir. Il regarda le ciel et vit paraître une à une les brillantes étoiles, semblables à des yeux qui s'ouvrent, et il se demanda si elles savaient ce que c'était que l'obéissance ; mais il ne put les questionner, elles étaient trop loin de lui ; puis il baissa les yeux et il vit dans l'herbe quelque chose de scintillant ; ce n'était qu'un ver luisant ; mais l'agneau, qui n'en avait jamais vu, lui parla ainsi : n Petite étoile, je suis bien aise que tu sois descendue sur la terre ; parle-moi donc de toutes celles qui habitent les cieux. Peuvent-elles faire

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ce qu'elles veulent, ou ont-elles à obéir comme nous ici-bas? » Le ver luisant lui répondit : « Je ne suis qu'une étoile des prés ; je n'ai jamais été au ciel , mais je veille les nuits d'été et je connais les étoiles. Comment as-tu pu supposer qu'elles n'étaient pas obligées à l'obéissance? Elles viennent à l'appel et elles vont où on les envoie. Leur lumière disparaît à la bâte, lorsque le soleil se lève et dit : « 11 est temps ! » Que dirais-tu si tu voyais les étoiles en plein jour? Ce serait étrange, n'est-ce pas? et comme la nuit serait noire sans elles! »>

Pendant que le ver luisant parlait, le sommeil gagna le petit agneau, ses yeux se fermèrent malgré lui, et, s'étendant sur l'berbe, il s'endormit.

\jc lendemain, il se réveilla bien convaincu que tout a une loi dans ce mondf 1 , et que sans cette loi rien n'irait bien.

Cétait le commencement de la raison. Ce n'est que par la raison qu'on montre qu'on passe de l'enfance à un âge supérieur.

(Contes anglais.)

Lion de Waillt.

et traduction interdit*».!

La série do contes ançlais que nous avonr inaugurée par la publication d'un elief-d'amvre : Le Petit monde des ea\ur, a été traduite par le regrettable M. Léon de VVailly. Il n'avait fait en quelque sorte sur ces contes qu'un travail préparatoire; la mort l'a cmptYhé d'y donner la dernière main. Nous avons été obligé de reprendre personnellement son oeuvre ébauchée et de terminer la tache qu'il avait dû abandonner. Léon de VVailly s'était proposé de dire, dans un petit travail préliminaire, à quelle source il avait puisé ces œuvres charmantes. Il a quitté le monde en gardant son secret. C'est un point sur lequel il nous est, à notre grand regret, impossible de le suppléer. Ces contes sont-ils tous bien d'origine anglaise? Nous n'oserions pas l'affirmer. Nous en avons rencontré dans le nombre qui sont imités des Allemands, d'antres dont l'inspiration première est française. La littérature de l'enfance est en quelque sorte commune à tous ta peuples. Chaque écrivain reprend un thème et l'accommode aux exigences très-spéciales de son petit public. Nous avons été nous -même et nous serons encore obligé d'user d'une pareille licence pour la plupart de ces récits : c'était pour nous un devoir de conscience de le dire ici.

P.-J. Stuii..

LE R0B1NS0N SUISSE. 251

LE ROBINSON SUISSE

(Vignettes par YaîT Daroknt.)

« Un petit bois se voyait à quelque distance; mais pour y arriver il nous fallut traverser une prairie dont l'herbe haute et touffue cachait presque entièrement les enfants. Jacques trouva enfin un chemin découvert, où nous aperçûmes la trace que votre passage avait laissée la veille. Ces empreintes nous conduisirent, après plusieurs détours, tout près du bois.

« Tout à coup nous entendîmes bruire les feuilles, et nous vîmes s'envoler du sol un grand oiseau. Chacun de mes petits hommes apprêta son fusil; mais l'oiseau était hors de portée avant qu'ils fussent en état de le viser.

« — C'est dommage, dit Ernest en posant son arme avec dépit, que je n'aie pas eu mon petit fusil. D'ailleurs, si l'animal ne s'était pas envolé aussi vile, je l'aurais assurément abattu.

« — Oui, lui dis-je, tu serais un adroit tireur au vol, si le gibier t'avertissait un quart d'heure d'avance «le son départ.

« — Mais je ne pouvais deviner, répliqua t-il, qu'un oiseau allait se lever devant nous.

« — Ce sont justement de telles surprises qui rendent le tir au vol difficile : il faut, pour y réussir, non-seulement avoir le coup d'œil juste, mais encore posséder une grande présence d'esprit.

« — Quel peut être cet oiseau? demanda Jacques.

« -- Un aigle, sans doute, dit François, car il avait des ailes très-larges.

« — Cela ne prouve rien, dit Ernest, tous les oiseaux à larges ailes ne sont pas des aigles.

<i — Je suppose, repris-je, qu'il était sur son nid quand il s'est envolé; essayons de trouver ce nid, et peut-être serons-nous mieux renseignés.

« Jacques, l'étourdi, s'élança aussitôt vers l'endroit d'où était parti l'oiseau ; mais à l'instant un autre oiseau semblable au premier s'envola, elTleurant de son aile puissante le visage du petit brave, qui resta tout ébahi et presque effrayé.

« Les autres enfants, non moins étonnés, gardèrent l'arme basse devant ce nouveau gibier.

« — Maladroits chasseurs, leur dis-je, est-il possible que l'événement de tout à j l'heure vous ait si peu profité? Je vois bien que vous avez encore besoin des leçons de votre père.

« Ernest se dépitait; quant à Jacques, il ota son chapeau, et, faisant un salut comique au fugitif qui déjà n'était plus qu'un point dans l'azur du ciel : « Au revoir, monsieur l'oiseau, dit-il; à une autre fois! je suis votre tout dévoué serviteur. »

« Ernest découvrit bientôt le nid que nous cherchions. Il élaii construit fort grossièrement, et ne contenait que des coquilles d'oeufs brisées. Nous dûmes en conclure que la nichée était partie depuis peu.

« — Ces oiseaux ne sauraient être des aigles, remarqua Ernest, car les aiglons ne peuvent courir aussitôt après être nés, ainsi qu'ont dù le faire les jeunes qui sont éclos dans ce nid. Le contraire a lieu chez les poules, les pintades et autres volatiles <le la même famille. Je suis donc porté à

KDUCATION. — RÉCRÉATION.

présumer que les oiseaux dont nous venons quelle famille ils appartiennent, vous avez de trouver le nid sont des outardes; car, pu voir comme moi qu'ils avaient le pluoulre ce premier détail qui m'apprend à mage d'un blanc fauve en dessous, et mêlé

de noir et de roux en dessus. J'ajouterai que le dernier portait sur le bec de longues plumes effilera formant moustaches, signe caractéristique du mâle.

« — Au lieu de l'examiner ainsi, dis-je à

mon petit savant, qui se rengorgeait un peu après l'étalage de. son érudition, tu eusses mieux fait de l'ajuster; tu aurais couru la chance de pouvoir faire plus sûrement tes observations... Mais, ajoutai- je, il vaut

LE ROBINSON SUISSE

mieux, après tout, l'avoir laissé à ses enfants.

« En causant de la sorte, nous avions atteint le petit bois. Une foule d'oiseaux inconnus peuplaient les arbres, et faisaient entendre un concert des plus variés. Les enfants se préparaient à tirer; mais je leur fis observer que la hauteur prodigieuse des arbres sur lesquels ces gais chanteurs étaient perchés rendrait leurs coups infructueux.

o La forme, la grosseur extraordinaire de ces arbres gigantesques nous surprit singulièrement. C'étaient dos troncs énormes, soutenus par de puissantes racines aériennes qui se ramifiaient à l'infini en s'implantant dans le sol sur une étendue considérable. Jacques, grimpé sur une de ces racines, mesura avec une corde la circonférence d'un de ces troncs. Ernest calcula qu'elle ne devait pas avoir moins de quarante pieds, et l'élévation du tronc, plus de quatre-vingts. Le dôme, formé par les racines faisant arceaux, en avait soixante, et présentait l'aspect d'une voûte merveilleuse. Rien ne m'a jamais plus ému que la vue de cette splendidc végétation ; dix ou douze arbres, voilà ce que nous avions pris pour un bois. Les branches s'étalaient au loin, et le feuillage, qui rappelle pour la forme ceux de nos noyers d'Europe, répandait un ombrage délicieux.

Au-dessous, la terre était tapissée d'herbe verte, fine et moelleuse, qui nous invitait au repos.

« Nous nous assîmes. Les sacs de provisions furent ouverts, un ruisseau qui murmurait tout près de là nous fournit de l'eau fraîche et claire, et la multitude d'oiseauxqui chantaient sur nos tètes donnaient à notre repas un air de fête. Aucun de nous ne manquait d'appétit.

- « Nos chiens, qui nous avaient quittés depuis quelque temps, revinrent à nous.

A notre grand élonnement, ils ne quêtèrent

aucune nourriture, se couchèrent sur l'herbe, et s'endormirent tranquillement; ce qui nous fit comprendre qu'ils avaient trouvé à déjeuner dans leur course.

« L'endroit ou nous étions me parut si agréable, que je crus inutile d'en chercher | un autre pour notre prochain établissement.

« Je résolus donc de retourner de là sur nos pas, et d'aller à la côte tâcher de recueillir tout ce que le vent aurait poussé au rivage des débris du navire. Jacques, avant de partir, me pria de coudre les colliers et la ceinture de peau qu'il n'avait cessé de ' porter suspendus sur son dos, et qui étaient ' alors entièrement secs. Ce travail accompli, il s'affubla aussitôt de sa ceinture, dans laquelle il passa ses pistolets, et, tout fier, il prit les devants pour se montrer plus vite à vous au cas où vous seriez débarqués pendant notre absence. Nous fûmes ob'igés de presser le pas pour ne point le perdre de vue.

«i Au rivage je ne trouvai que peu de chose à emporter, car les objets que nous pûmes atteindre étaient trop lourds pour nos forces. Pendant ce temps, nos chiens côtoyaient la rive, et je les voyais plonger les pattes dans l'eau pour en retirer de I petits crabes qu'ils mangeaient avec avidité.

« — Voyez , mes enfants, voyez, dis-je, comme la faim rend industrieux; nous n'avons plus ni à nous inquiéter de la nourriture de nos dogues, ni à craindre d'être dévorés par eux, puisque la mer leur offre une nourriture abondante.

« — Nos chiens nous dévorer! Qu'ils y viennent! s'écria Jacques en portant fièrement la main à ses pistolets.

« — Petit fanfaron, lui dis-jc en l'embrassant, que pourraient tes pistolets contre deux animaux de cette taille? Ils t'avaleraient comme un oiseau.

« — Bill et Turc sont bien trop bons

pour vouloir nous manger, dit le petit François, et c'est bien mal à monsieur Jacques de penser tout de suite à leur tirer des balles. Maman ! ôte-lui ces pistolets, à ce méchant.

« — Sois tranquille, dit Jacques à François en l'embrassant, je ne leur veux pas plus de mal que toi, à nos bons chiens; c'est pour rire ce que j'ai dit là, petit François.

« En quittant le rivage, nous aperçûmes Bill qui grattait la terre et en tira une boule, qu'elle avala du meilleur appétit.

« — Si c'étaient des œufs de tortue! dit Ernest.

« — Des œufs de tortue! dit François; les tortues, c'est donc des poules...

« Tu juges de la gaieté de Jacques et d'Ernest à cette question de François.

Quand elle fut calmée :

o — Profitons de la découverte de Bill !

m'écriai-jc, car j'ai entendu dire que ces œufs sont un excellent manger.

« — Je crois bien, dit Ernest, qui se délectait déjà à l'idée de savourer ce mets friand.

a Ce ne fut pas sans peine que nous éloignâmes Bill de ce repas qu'elle trouvait fort à son goût. Bien qu'elle eût déjà fait disparaître plusieurs œufs, il en restait encore une vingtaine, que nous mîmes avec soin dans nos sacs à provisions.

« En regardant la mer, nous aperçûmes la voile de votre bateau. François craignait que ce ne fussent des sauvages qui nous tueraient, mais Ernest affirma que c'était votre barque, et il avait raison, puisque peu d'instants après vous abordiez au rivage et que nous nous embrassions.

« Telles sont, mes amis, nos aventures* Je cherchais un logement, je l'ai trouvé, je suis ravie, et, si tu veux m'en croire, dès demain nous irons nous établir sous ces magnifiques arbres; la vue, de là, est superbe, et le lieu est exquis! »

« Quoi ! chère femme , dis- je en plai-

santant, des arbres! C'est là tout ce que tu as découvert pour notre sûreté et notre demeure; je comprends fort bien que, s'ils sont aussi grands que tu le dis, nous pourrons y trouver un refuge pendant la nuit;

k mais, pour y monter, il nous faudrait un ballon, ce qui n'est pas facile à fabriquer, ou des ailes.

— Plaisante tout à ton aise, dit -elle, mais je sais bien que l'on pourrait construire sur ces arbres, entre les grandes branches, une cabane à laquelle aboutirait un escalier de bois; ne voit-on pas souvent la même chose en Europe; ne te rappellestu pas, par exemple, ce tilleul de notre pays qui renfermait un pavillon et qu'on appelait, à cause de cela, V Arbre de liobinson ?

— A la bonne heure, dis- je, mais nous ne pourrons songer que plus tard à exécuter ce difficile travail. »

Cependant la nuit était venue, et la conversation, en se prolongeant, nous avait fait oublier l'heure du repos. Nous fîmes ensemble la prière du soir, et nous nous endormîmes, ravis d'être réunis, pour ne nous réveiller que le lendemain, aux premiers rayons du soleil.

PROJETS DE MIGIUTIOX. — l.fc REQtlM MORT.

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