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j'ai consacré ma fortune à cette entreprise, j'y consacrerai ma vie et la vôtre, mais ce pavillon flottera sur le pôle boréal du monde. Ayez confiance. Une somme de mille livres sterling 1 vous sera acquise par chaque degré que nous gagnerons dans le nord à partir de ce jour. Or, nous sommes par le soixante-douzième, et il y en a quatre-vingt-dix. Comptez. Mon nom d'ailleurs vous répondra de moi. Il signifie énergie et patriotisme. Je suis le capitaine Hatteras I
— Le capitaine Hatteras! » s'écria Shandon.
Et ce nom, bien connu du marin anglais, courut sourdement parmi l'équipage.
« Maintenant, reprit Hatteras, que le brick soit ancré sur les glaçons; que les fourneaux s'éteignent, et que chacun retourne à ses travaux habituels. Shandon.
j'ai à vous entretenir des affaires du bord.
Nous me rejoindrez dans ma cabine, avec le docteur, Wall et le maître d'équipage.
Johnson, faites rompre les rangs. »
Hatteras, calme et froid, quitta tranquillement la dunette, pendant que Shandon faisait assurer le brick sur ses ancres.
Qu'était donc cet Hatteras, et pourquoi son nom faisail-il une si terrible impression sur l'équipage?
John Hatteras, fils unique d'un brasseur de Londres, mort six fois millionnaire en 1832, embrassa, jeune encore, la carrière maritime, malgré la brillante fortune qui l'attendait. Non qu'il fût poussé à cela par la vocation du commerce, mais l'instinct ( des découvertes géographiques le tenait au cœur; il rêva toujours de poser le pied là où personne ne l'eut posé encore.
A vingt ans déjà, il possédait la constitution vigoureuse des hommes maigres et sanguins : une figure énergique, à lignes géométriquement arrêtées, un front élevé
I ï. '>ô,000 francs.
LES ANGLAIS AU POLE NORD
et perpendiculaire 1 au plan des yeux, ceuxci beaux, mais froids, des lèvres minces dessinant une bouche avare de paroles, une taille moyenne, des membres solidement articulés et mus par des muscles de f«'r, formaient l'ensemble d'un homme doué d'un tempérament à toute épreuve. A le voir, on le sentait audacieux, à l'entendre, froidement passionné: c'était un caractère à ne jamais reculer, et prêt à jouer la vie des autres avec autant de conviction que la sienne. Il fallait donc y regarder à deux fois avant de le suivre dans ses entreprises.
John Hattcras portait haut la fierté anglaise, et ce fut lui qui fit un jour à un Français cette orgueilleuse réponse.
Le Français disait devant lui avec ce qu'il supposait être de la politesse, et même de l'amabilité :
« Si je n'étais Français, je vomirais être Anglais.
— Si je n'étais Anglais, moi, répondit Hatleras, je voudrais être Anglais. »
On peut juger l'homme par la réponse.
H eût voulu par-dessus tout réserver à ses compatriotes le monopole des découvertes géographiques; mais, à son grand désespoir, ceux-ci avaient peu fait, pendant les siècles précédents, dans la voie des découvertes.
L'Amérique était due au Génois Christophe Colomb, les Indes au Portugais Vasco de Gama, la Chine au Portugais Fernand d'Andrada, la Terre de feu au Portugais Magellan, le Canada au Français Jacques Cartier, les Iles de la Sonde, le Labrador, le Brésil, le cap de Bonne-Kspérance, les Açores, Madère, Terre-Neuve, la Guinée, le Congo, le Mexique, le cap Blanc, le Groenland, l'Islande, la Mer du Sud, la Californie, le Japon, le Cainbodje, le Pérou, le Kamtchatka, les Philippines, le Spitzberg, le cap Horn, le détroit de Behring, la Tasmanie, la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle-
Bretagne, la Nouvelle-Hollande, la Louisiade, l'île de Jean-Mayen, à des Islandais, à des Scandinaves, à des Russes, à des Portugais, à des Danois, à des Espagnols, à des Génois, à des Hollandais; mais pas un Anglais ne figurait parmi eux, et c'était un désespoir pour Ha itéras de voir les siens exclus de cette glorieuse phalange des navigateurs qui firent les grandes découvertes des xv» et xvi e siècles.
Hatleras se consolait un peu en se reportant aux temps modernes; les Anglais prenaient leur revanche avec Sturt, Donall Stuart, Burcke, Wills, King, Gray, en Australie, avec Palliser en Amérique, avec Haouran en Syrie, avec Cyril Graham, Wadinglon, Cummingham, dans l'Inde, avec Barth, Burton, Speke, Grant, Livingstone, en Afrique.
Mais cela ne suffisait pas; pour Hatleras, ces hardis voyageurs étaient plutôt des pcrfectiontieurs que des inventeurs : il fallait donc trouver mieux, et John eût inventé un pays pour avoir l'honneur de le découvrir.
Or. il avait remarqué que, si les Anglais ne formaient pas majorité parmi les découvreurs anciens, que s'il fallait remonter à Cook pour obtenir la Nouvelle-Calédonie en 177.'i, et les îles Sandwich où il périt en 1778, il existait néanmoins un coin du globe sur lequel ils semblaient avoir réuni tous leurs efforts.
C'étaient précisément les terres et les mers boréales du nord de l'Amérique.
En effet, le tableau des découvertf s polaires se présente ainsi :
par \Vitlinij{!iJiy en l." VI.
llarmii^H — t.lVl.
Dawi - l.VT».
Davi* — l.VtT.