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Il y a trente ans qae j'entrai au service 4'un honnête homme ^ et après sa mort, je restai chez son fils , qui est Iç père de ces deux enfans. Mon mattre , sans être riche , était à son aise : u^ maUieoreiix procès qu'il a perdu- ^ l'a ruiné absolu-* nent il y a six mois : il me deyait presse tous mes gages > qu'il n'était pas en ëtat de me payer; il me demanda par-
, don , en pleurant , de l'injustice qu'il était forcé de me faire, et n^'eihorta à chercher une condition 9 en me promettant de me payer , si cela était jamais en son pouvoir* Je tous âVoue , continua cette femme ^ que je n^eus par le courage d'abandonner mes maîtres dans une si-* tuation si triste; je leur donnai de grand cœur ce qu'ils me devaient y et je m'offris à rester pour aider à sa femme à blanchir du linge* IHous avons subsisté quelque tems de notre travail avec beaucoup de difficulté , parce que mon pauvre maître était devenu paralytique, et qu'il
^fallait qu'une de nous deux lui servit de garde» 11 y a quatre jours que ma maîtresse, accablée de fatigue , est tombée malade ; et ne sachant comment m'y
tiBS ADOLBSCIEKTES. 179
prendre pour les empêcher de mourir de faim, je me suis déterminée à deman* der l'aumdne pour eux : la providence a béni mes intentions ; je me vois en état chaque jour de leur procurer le néces* saire , et j'espère les Yoir en santé dans peu. de jours , car ils sont déjà beaucoup mieux.
. Pendant ce récit, que cette digne
femme n'avait pu fairô sans répandre des
larmes, celles de la marqtdse avaient
430iilé avec abondance : Que je vous
plains , lui dit - elle quand elle eut 6ui
de parler ; avec un cœur si excellent et
si noble , vous ne méritiez pas d'être malr
heureuse. En vérité, reprit cette femme ^
îe ne suis pas malheureuse ; tant qu'il
plaira au bon Dieu de me donner le
moyen de secourir tâes maîtres et de
nourrir ces pauvres enfans , je me croirai
fort heureuse. Y a - 1 - il un plus grand
bonheur dans le monde que de faire du
bien et de^pratiquer la vertu ?
Cette réponse fat un trait de lumière pour la marquise ; cette femme venait' de lui apprendre où elle pourrait enfin trouver le bonheur qu'elle avait cherché
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si inutilement. EUe Toalut donc essayer de le rencontrer dans celte nouvelle rottte qui Ini était offerte. EUe fit mCBter cette &fflTne ^ ces enfans dans son carrosse,, «t se fit conduire au grenier qu'occtipaient le père et la mère. Son cceur fut saisi en y entrant : un peu de paille; était leur lit , et i peine y avait-il dans ce grenier assex d'^espace poià* s'y tenir debout. La marquise ne 'voulut pas permettre qu'ils y passassent la nuit j et ayant envoyé chercher une litière , elle - ks fit transporter dans sa maison , ei voulut elle-même les coucher et pourvoir aux choses qui leur étaieût nécessaires. La reconnaissance de ces bonnes gens était plus poissante que lem: faiblesse ;; ils demaudaietit perpétaellemeni au Seigneur y qu'il daignât la récompenser de S|a charité. •
Il était plus de minuitlorsque la: mar<^ qtûse se retira dans son appartemenl* En jetant les yeux sur elle-même, eUe se troiita dans un siluatioa si doirce y si tranquille , qu'elle n?en avait }:attiais éprouvé une semblable; il lui semblait que le bonheur de toutes ces personnes
BES^ ADOLESCENTES. iBl
qu'elle venait de rendre beareuses^ était le sien. Tons les plaisirs dont elle avaîlr )Oui jusqu'alors , avaient été mêlés de trouble^ d'amertumes^ de craintes , el quelquefois de remords ^ rien de pareil dans ce qu'elle éprouvait alors; Sa satis* faction était pure et sans mélange ; elle augmenta par Pheureni succès de ses soins envers les infortunés qu'elle avait secourus. Leur santé se rétablit aussi bien que leur fortune dans un émj^loi honnête qu'elle leur procura. Elle s'était trop bien trouvée de cet essai , pour s^^en tenir là; elle multiplia ses bonnes* œnyres : bientôt ses grandes richesses lui parurent médiocres , eu égard à la nouvelle passion qu'elle avait conçue. Pour s'y livrer davantage , elle retrancha tout l'argent qu'elle donnait au faste , c'est* à-dire , qu'elle se priva de ses diamans, de son équipage ; qu'elle renonça au jeuy au spectacle ^ et ne s'accorda plus que les dépenses purement nécessaires» Jus* ques4à , le désir d'être heureuse avait été son unique . motif f sa charité n'avait point eu Dieu pour motif ^ et voici ce qui en arriva. Tous ceux qu'elle assista ^
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ne furent pas recoenaissans y leur ingrâh titade blessa son cœur; et comme elle avait compté sur leur joie et leur recon-»naissance^ elle se trouva désagréable^ ment trompée , et craignit de n'avoir pas trouvé le boiiheur réel. Elle lui avait pourtant tout sacrifié , et s'était détachée de tout ; son cœur vide était donc débarrassé de tous les obstacles à la grande piété 'y il n'y avait plus qu'un pas à faire pour y parvenir 9 et ce pas consistait à faire tout ce qu'elle faisait alors, en vue de Dieu. Elle le comprit enfin : ce fut alors qu'elle jouit d'un bonheur inaltér table, qui dura autant que sa vie , et qui l'accompagna au-delà du tombeau.
liADY liUCIE.
Nous avons bien de l'obligation à lady Sensée ; voilà une des plus belles histoires quç j'aye jamais entendues. Je suis bien résolue à devenir heureuse , parce que je connais à présent en quoi consiste le bonheur.
IiADY iiOUISE.
. Gomment, ma chère, vous voudriez,
DES ABOIiESCENTES. l85
comme cette marquise , n'avoir n! dia^ mans ^ ni équipage , et renoncer absolument à tout pour faire du bien ?
liABY liUCIB.
Eh mais , madame , je veux être heu-^ reuse ; suls-je blâmable de souhaiter de l'être tout autant que je le pourrai ?
■^ I-ADY liOXJISE.
Ma Bonne , n'y a-t-il point un autre chemin pour arriver au bonheur ? Faut-. il absolument imiter cette dame que j'admire ) sans avoir le courage de renoncer à tout comme elle ?
liADY .CHARIiOTTE.
Si je dis ce que je pense , je crois qu'elle était un peu extravagante. A la bonne heure qu'elle eût donné une partie de son bien aux pauvres ; mais je voudrais qu'elle eût gardé l'autre pour vivre comme une femme de qualité : cela me paraîtrait
plus raisonnable. Vous riez, ma Bonne!
MADEM. BONNE
Oui ^ ma chère ; vous plaidez votre cause avec feu : je ris aussi de lady Lucie , que je vais .contredire : elle a oublié
l84 liE MAGASIN
qu'une philosophe ne doit rien croire sans preuve ; cependant e)le dohne une foi aveugle à Phistoîre de lady Sensée, Qui vous à dit, ma chère , que cette histoire n'est pas inventée à plaisir ? Qui vous a dit que cette dame ne s'est pa^ trompée, en croyant être heureuse ; peutêtre n'é tait-elle qu'extravagante , comme le dit lady Charlotte ?
liADY CHARLOTTE.
'. Ah! que je suis contente! m^I Bdnaê dit que }'ai raison* . ^
MADEM. BONNE
Prenez garde , ma chère ; f ai dit peutêtre, je n'ai rien décidé, parce <JUe je veux examiner auparavant. ,Voypns d'abord ce que c'est qu'im coeur heureux et content.
IiADY MAHy,
Cest un cœur <jm est tout-à-faît bien aise.
MADEM. BONKS.
Oui , ma chère ; mais que faut-il faire pour que le cœur soit tout-à-fait bien aisé ? Qu'en pensez-vous , lady Lucie?
DES ABOIiESCEKTES. J%5 I#ADY liUCIE.
En vériié^ ma Bonne, je crois que mon cœur sera petrfaitement content , qowid j'aurai fait tout le -bien qui dépendra de moi.
MABEM. BOKKE.
Et après cela tous ne désirerez plus rien?