‹ Magasin des adolescentesChapitre 12 sur 33 · V.-DIALO&UE · texte numérisé non relu

V.-DIALO&UE

LEÇON DCf MATIN.

liADY liOUISIL

J £ VOUS assure , ma Bonne , tj6e je n'ai pas donni'de tome la nuit ; j'ai réfléchi 9ttr tout ce que vous nous avez dit la der^ nière fois , et sur-tout sur ces paroles t , ce Tout le mo|i4e cherche le bi^nheur ; on passe sa vie dans cette recherche , et ou meurt souvent sans s'être informé de Fen^ droit où il lo^e yf.J^ei dix-sept ans; de-* puis que je suis au monde je cherche à être heureuse : ' j^ couru à droite et à gauche pour le devenir , f ai même crû Fêtre , et ce n'est que depuis quelques jours que je m'aperçois <que je ne le suis pas-

MADJBM. BONNB.

Courage , ma chère ; quand oa commence à réfléchir , on n'est pas loin de trouver ce que l'on cherche. Je vous ai dit la dernière fois que tous les hommes

étaient faits pour être heureux ; mais je vous Pai dit sans preuve , et vous savez que BOUS sommes convenues que vous ne deviez jamais me croire , ni moi ni personne, sut notre parole. Y a-t-il quelqu'une de vous qui puisse me trouver cette preuve que je demande ?

liADT 8FI£ITU£LIiI^

- Cest que ^ Dieu étaât iàfinimem bon , il ne peut ndus a voir créées que pour notis rendre heureuses.

• f' - -HA DEM. B'OKKE. •' '•

' Vôîlà uiie èxcclleiite preuve , machèf e : la comprenez-Vous bien , lady Mary ?

XADY MARY

Oui , mjaL Bonn^^ Par exemple ^ je sais qoe vous, êtes la meilleure personne du mo^de. y et que. voi^ m^mçz ; ainsi je croirai toujours que vous ferez tout vptre possible pour mé faire du bien ; si vous ne le faisiez pas , je dirais que vous ceSseriez d*étre bonne. Or le bon Dieu qui est bien meilleur que vom , ne peOt pas avoir eu l'intention de me rendre malheureuse ; il ne. serait plus bon ^ s'il avait eu cette inte9tioa.

DES ADOLESCENTE». l39 MADEM. BONK£' %

A merveille, ma chère ; mais je^sÀîl9 une paiivre ignorante 9 et il pourrait foin bien arriver qne je vous fisse du mal eft souhaitant de vous faire dn bien J ' *' > >

MISS MOÏiliTJ ' " ^

Gela ne peut pas arriver au bon Dîétt ^ ma Bonne, car vous savez bien qu'il connaît tout, et qu'il ne peut îse \trom-iper ; ainsi puisqu^l est si bon et si sage y il nôhi a^&ités pour être heureuses '^ù meflléùr bonheur qu^ônptiissè 'imaginer.

ikA^DEM. boi^!me. '• " '

' II* n'y a rien à redire S cêla^ ina dhère : mais supposons que je connusse tout ce au'il faut pour vous rendre heureuse y peut-être ne' serart-îl jpàs en inon pouvoir dé vous le donnfer ? ' '* ' ^ '

-. • • ' :: If.. y ■ 'n

liADY CHAKIiOTTB.

Gela ne peilt pas arriver par rapport à Dieu , ma Bonne ; il est tout-puissant ^ €t peut nous donner tout ce qui est de mieux. î : , •

madem. bokke.

'Vous parles comme des dodents ^ mes enfana ; je vais reprendre votre r aisonae^

ment. Nous sbtods qu'ii j^nn Dieu qui <i&( inûoiment boû , mfialmetit.se^e ^ itifi^ nimeiit puissant, Aiasi jaioias <lev<Hid êiare

donner Les mbytns l^éoessaii^s pour parvenir au bonb^r pour le^iiel il nous a créées , parce qu'il f si bon. Yo^ç^ encore ime autre preuve que nous somjpaes faites pour le bonheur^ c'^ que Piça nous a donné un désir infini d'être heureuses , er qu'il est trop^s^ge pour ay^^ir rien j^iis d'iiLutile ei;i,.n9tts ^ il^ est afSiSiéz pj^IsGfsu^ pour nous donnie^r les nipyens de satisfaire nos besoins 4 et trop bon pour nous avoir donne un qesir auquel nous Qe pourions pas satisfaire. , '

, Que dirîesj- vous ^ l»d^. Sensée , si Pïeu , en vous donnant le besoin de ms^nger^ ne vous eût pas donné une touclie ou quelque autre chose de pareil* pour satisfaire à ce besoin? ' • •

Je dirais , ou que Dieu m'aurait don- ' . né le besoin de manger pour mé tourmenter , ce qui Serait contraire à sa bonté ; ouqullmal'a donné par kasftrd 01 sans y songer , ce qui serait contsaLneànsa*

gesse ; ou qu'après m'avoir donné ce be-' ioin de manger, il u'auraû p^s eu le pou^ ▼oir de me domier tout ce qui $eraît né* cessaire pour le siatîsfaire , ce qui serait eantraîre à sa tx>ute-puis9ailce*

J'admite comment cette Térké, Vkom^ nie est fait pour le honheur^ est attachée avec la vërit é d'un Dieu , de manière qu'on ùe pourrait détruire l'une sans l'aiilre*

MABEIC. BONKB.

C'est que cette première tàrite est la conséquence de l'autre. Or toutes les fois qu'une vérité, un principe est absolument Trai , sa conséquence est aussi absolument Traie , et on ne peut toucher à l'une sana détruire l'autre.

IiADY SFIBITU£IiLE.

Je n'entends pas bien ce que veulent dire ces mots, conséquence y principe.

MABEM. BONNE,

II faut vous les expliquer» IN'est-il pas vrai , ma chère , que pour vivre vous avea besoin de respirer l'air ?

XiASY SFIHITUEIil4E*

. Assurément, ma BonQe»

lOd liE MAGA8IK

KADBM. BONNE.

C'est donc une yérîtë , un principe. Si }e vous disais à présent ^ je vais vous bou«* cher la bouche et le nez par lesquels vous respirez, et demain matin je les débour cherai ^ que me représenteriez- vous ?

liADT SPIRITUBIiliE.

Je vous représenterais que si j'avais la bouche et le nez bouchés seulement ufi quart d'heure, il faudrait que je mourusse*

MADBM. BONNB.

Pourquoi cela?

liADT âPIRITtJBLIiE*

Tous me dites ce pourquoi sans raison, ma Bonne ; ne sommes-nous pas convenues que Pair était absolument nécessaire à la vie ; par conséquent si je paanquais d'air , il faudrait bien que je mourusse.

MABEM. BONNE.

Et supposez qu'après avoir eu la bouche et le nez bouchés pendant vingt -quatre heures , vous fussiez encore en vie , que penseriez-vous ?

liADY SPIRITUEIiliB.

Je penserais que l'air n'est pas absolu^ ment nécessaire à la vie , et que par cou**

BES ÂBOIiSSCEKTES. 1.6$

séquent je m'étais trompée quand î'ayais dit le contraire.

MADEM. BOKKE.

Uàir est (fhsolumentnëceêsaire d la vie y voîlà le principe ; donc , jenepui9 pcta vivre sans air: Toilàla conséquence Vous voyez bien qu'on ne pourrait détruire la conséquence sans détruire absolument le principe.

Je vous disais > il y a quelques jours , que )e voulais rendre vos esprits géométjriques j c'est en Raisonnant toujours ainsi qu'ils le deviennent. Ceci est de la dernière conséqiience , mes enfans. Je connais dans la ville de Londres des personnes qui ont beaucoup d'esprit, qui, faute de s'être babituées à cette méthode , détiaisonnent pitoyaHement.. Elles reçoivent un principe y le soutiennent rha^di-^. ment , et i avec la même hardiesse elles soutiennent que la conséquence est fausse.

lii^DY LtclE.

Et n'avez-vous pas eti la chaiiljé de leur prouver^ comme à nous ^ que* cela étaii impossible et ridicule ? . :

ifi4 ti^ «TACASIM

MADEM* BONNJ5*

Non , ma chère : c^étaîent des personnes à qui je devais du respedt , que je n'étais ptàch«rgée d'enseigner > et qui abattraient pas trouvé bon que je les ireprisse^

Est-ce qu^îl y a dans le monde des personnes assez sottes « pour être fâchées qu'on leur fasse conn^tre la vérité 7

' OuiVttiLadame, je suis une de ces sottes^ là. Quand j'ai faiis une chos^ dans ma tété, fe suis au désespoir qu^on me fasse voir que je me suis trompée.

.J^ VOUS avoue ^ raa<Qhârç, quîen ibille ans je ne me serais pas doutée idercda^ car vous avez beaucoup d'esprit: saveïH* TOUS bien à quoi vous servirait: cet es*prit, si vous, ne vous x:orrigiez pas? A déraisonner plus fort qu^ine autre , et ainsi vouis perdriez tout l'AV^antage de Toire esprit; on vous prendrait vrat1lle]^ pour une sotte.

ijt A », ;.

B£6 Amûîifelftt^fiKTES.. iSS Mrs S BEL>léOTTlE.

Je me corrigerai , ma Bonne : ce a'est pSLB que je craig^oe de passer pour une sotte dam Pesprit des anices^^ ear je ne in'e.mbarrasse guère de ce qu^OQ.peu^ de moi , à moins cp^ ce ne soient -des personiies que j'aime j pour les autres^, je jne moque de leur raisonnement à mon egari.

MAD3g;M« BONNE.

Ecoutez , ma chère ^ voilà une disposition qui pêul produire les plus mauvais et']ei meîUauir& ^leiS du monde.; nous en pfideronft une «ùlre fbeb , et il ne faut pas ihtertXHâpre tr^ noore leçon. Nous svon» âk ^'Qous éiHm» prouvé ^pie l'homme était fiait pour être faèufeux : voyons présente* «Min; c^ que c'e^ qu^ le l^oiiiïeur , et où llr £uitlecibereher pour le trouver sure^ melit»

IiADY SKNSÈE.

Si vous Vouliez "me permettre de dire à leé», dtafties rbiuoiie que nous moM It^ Fàtilre jour dai^ les petites iettfes , il me semble ^«f^U^ viBndrak ici bitiji

i66 I4B MAaA;iriK i

MAIKKlf* BOMSTOBB*.

Je le Yeux bien^ ma* chère; mais peut-étr^ ces dames l'ooft-elles^ue^aussi: ces lettres ont été fort; commones à liOndres. i

• J'en aï parlé a beaucoup de personnes qui ne les connaissent pas. Si ces dames les ont lues , elles me le diront ^ et je ne continuerai pas.

HUtoire <fe lii Marquise 2).. ••

11 y avait une dame de qualité qtû était fort riche. Elle avait naturellement un fort bon caractère 5 mais elle Pa^it gâté par un défaut : elle était scrupuleuse , c'est-à-dire qu'elle croyait qu'il y avait toujours du péché dans les choses les phis innocentes : elk faisait tour* ner la tête à tous ses domestiques. Les divertissemens les plus simples étaient des crimes ; on n'osait ni rire , ni chan* ter en sa présence. Elle, n'avait ; qu'une fiUe unique , nommée Marianne , qu'elle aimait beaucoup , et elle la tourmentait À mesure qu'elle l'aimait. La pauvre

BBS ABOLESCSKTSS. 167

enfant étail obligée de . oacher perpétuellement ses goûts y car sa mère se croyait obligée en' conscience de la contrarier depuis l^.maûu jusqu'au soir.

Elle ne lui permetiiait aucuq. atnusement , et Hariamie , pour se désennuyer, s'ar musait à les spuli^it^ avec fucçu^. Lorsqu'elle eut quinze ans ^ sa mère lui déclara <{u'elle allait la rainer à un homme fort .riche : il est vrai .^ dit-tUe , .qu'il n'est pa3 jeune ; mais c'est pu homniie; 4'i^pe piété éminente ; à votre âge y ou. a be^in d'un guide plutôt que.d'un.mari^et le mpr*qiiis auquel ;je':iyoi(s ai promise ^ yivadt dans la retraite, aura tout le temsde Voii^ prémunir contre les dangers du ^and monde. Malienne , accoututnéeà obéir san^ réplique ^ fît une profond^ révérence , et le lendemain on lui présenta . son époux ^ qui à la vérité n'avait que soixante am y maisxpî avait plus de goût* tes , de rhumes €i de mauvaise humeur que s'il eût eu cent ans passés; A peiiue eut-elle épousé ce beau mari, qu'il la conduisit au fond d'une province, et l'enferma avec lui dans un triste château qui devait avoir été bâti du tems

lès liS MAèÀSlîl '

de Qoyis , tftnt il ëlait aiitiqae; 'totts iès amuseicieiis de la marqcâse^ dans €è charmant ^jour ^ se boiritiaieBt à être la gittde de stftk mari y 'à ëcofiter led longs diseourd 0^'d loi fiiisait Mir la eor nq>doti du sièele , et qui la'ëtâieni interrompus i^ttû f&tééi àëcès de tou^ qui doraient ttois henrés. Blsuianne perdît sa mère là pl^efifïièi^e ajÉiÉlée de son mariage , et <iéi^ ïÈtèiM hû laisto de gtands biens : iMn mto'i Wi airait dôntié toû^ ks siens pair éOn emu^iit de mariage ; ainsi ellis derak iâii«un jûmf pMdigieuaetiiênt riche ; oe jotir anita lors^'dle n^afvâfi que dii^ Irait ans. Notre mar^ise passa l'année àe sm Veuvage à imagina ce qu'eBe Ltrëit faire pour répai^ei' le tem^ perdu. iHè aVail senti; le besoM d'être heiiré)»e , avec beauooiBp pltfs^ de vivacité que k ^tsté des faômines^ et elie vint à Paris dans ta rébok^^onctedierch^ le bonheur ^qu'elle mourait d^envîe de rencontrer ; mais efle fit nne^èdë faute , parce qu'elle n'avait pas une Bonne pour la ccmduire; ii'est quelle ne pensa pas à se demander ce que c'était qne îe ïonhéur , et -où il fallait le chercher. EHe voyait que

D£5 ADO]:iES€EKT]&S. l6g

tous ceHX qu'elle connaissait vonlaient être heureux, et que pour le devenir, ils se livraient au jeu , aux spectacles , aux grandes compagnies , aux festins.

£Ue crut bonnement que le bonheur consistait en toutes ces choses, puisque tant de gens d^esprit le cherchaient là. Elle se livra de bon cœur à suivre leur exemple. Les premiers jours elle ne se ^entak pas d'aise , elle dévorait les plaisirs avec fureur. Au bout de quelque tems elle s'y accoutuma , et ils commencèrent à l'enn]iyer. Le bal, lui paraissait un amusement puéril, qui n'était pro« pre qu'à détruire la santé , aussi iien que les festins. Les conversations étaient sottes , ou mal-hounétes , ou médisantes. Le jeu , seh)n elle , était une fureur contraire à l'humanité , puisqu'on ne pouvait s'y réjouir que des pertes des autres. Estce donc là ce bonheur que j'ai tant souhaité ? fdisait-elle ; mon coeur est -il content ? non sans doute , il est fatigué de tout ceci , il sera bientôt tout-à-faît dégoûté. La marquise avait deviné ; les plaisirs lui devinrent insupportables , parce qu'ils ne lui donnaient pas le bon* I. 8

l^O liB MAGASIN

heur après lequel elle courait. Un Jour qu'elle était daus une assemblée où elle s'ennuyait beaucoup , elle vit entrer un cavalier extrêmement aimable. Le coeur lui battit sans savoir poprquoi ; lorsqu'elle vit ce cavalier , elle demanda avec empressement à la maîtresse de la maison qui il était. Cette dame lui apprit que c'était un cadet d'une grande maison , qui , n'ayant pas de fortune , s'était fait chevalier de Malte , où il devait aller bientôt pour faire ses vœux.

Ce serait bien dommage y dit la marquise en elle-même , la fortune est bien aveugle d'avoir maltraité un homme si aimable. Marianne n'avait pas la plus petite idée de l'amour , et elle crut que ce n'était qu'une compassion généreuse qui l'intéressait pour lui. Le chevalier i de son côté , avait été frappé à la vue de la marquise ; on joua , et il fit si bien qu'il fat de sa partie : il était nrop occupé de sts charmes pour faire atten^ tion à son jeu : il fit les plus grandes fautes , perdit tout ce qu'il joua. Il montra tant d'indiÇërence pour sa perte , m;e la marquise ep conçut bonne opi*

BEs ABOLESCËirrEs. 171 nion de son caractère 9 car on dit que c'est au jeu ^u'on connaît les hommes ; d'ailleurs, elle s^aperçut fcart bien que c'était eHe qui causait ses distractions ^ elle en sentait un plaisir qu'elle ne sa« vait à quoi attribuer. Lorsqu'elle fut re* tirée ciie^ eUe , et qu'elle examina son cœur , elle s'aperçut qu'il était tout changé j l'idée du che^sralier en avait banni l'ennui y et il n'étdit agité que du desîr de le revoir, He serait-ce pas que je l'aimerais , dit-ette? Je crois que oui, et je suis fort trompée , ou je lui ai ins-* pire les mêmes «entimens pour moi , que ceû que je sens pour lui.

La marquise ne fut pas long-tems dans Fincertitude ; le chevalier lui avait demandé la permission de la voir ; il se présenta chez elle aussitôt que la bienséance le lui permit , et quoiqu'il n'osât lui dire qu'il l'aimait , il le lui montra si bien qu'elle en fut assurée. Cette découverte donna beaucoup de joie à la marquise : le chevalier était un homme de grande qualité ; et comime elle avait assez de bien pour elle et pour lui, elle se faisait un plaisir délicat de. faire sa for-

jjQ JjT. magasin

tune. G^pendant quoiqu'elle sentit qu'elle Faimait beaucoup, elle résolut de ne rien précipiter : on se maf ie pour toute sa YiCy disait-elle; ainsi il est delà derniè^re^ conséquence de bien connaître la personne qu'on épouse^ Le ckeyalier est aimable ; mais cda ne suffit pas : il a peut-être des défauts dans le caractère ; il faut me donner le tems de l'examiner* Elle exécuta cette sage résolution , et pendant six mois elle vit tous les jours son amant sans pouvoir lui découvrir un seul défaut. Ce fut alors qu'elle crut avoir trouvé le bonheur ; elle avait déclaré au chevalier qu'elle était réscJue de l'épouser ; les transports de joie avec lesquels il reçut l'assurance d'un telbonheur, | lui prouvèrent qu'il l'aimait passionnément, et la marquise ne pouvait se per- \ suader qu'il pût jamais manquer quelque i chose à sa félicité lorsqu'elle serait l'épouse d'un homme si parfait. Elle avait pourtant pris la résolution de ne l'épouser qu'après Vai(oir examiné une année enlière , et jamais elle ne voulut entendre parler de se marier plutôt. 11 y avait déjà , neuf mois~ de passés , lorsqu'elle crut j

DES ADOIiESCENTES. 173

apercevoir quelque refroidissement dans le cœur de son amant : il lui disait pour* tant les mêmes choses que dans le commencement de sa passion ; mais ce n'était plus avec le même feu. Alors la pauvi'e marquise éprouva les tour mens de la jalousie , de la délicatesse. Est-ce donc là k bonheur, se demandait^Ue quelquefois ? Que deviendrais-je si le chevalier cessait de m'aimer, et ppur* raî$-^je être heureuse tant que j'aurais cette crainte? Elle confia ses inquiétudes à une dame de ses amies , et lui fit part d'un projet qu'elle avait formé pour éclaircir ses doutes .

^e feignit que des affaires indispensables l'obligeaient i faire un voyage à Lycm , et promit au chevalier de l'épouser lorsqu'elle serait de retour. 11 parut si inconsolable lorsqu'il la quitta , qu'elle se rejprocha les soiqpçons qu'elle avait eus de sa constance , et fut sur le point de les lui avouer; son amie l'en empé* cha ; elle se détermina pwc ses conseils à pousser jusqu'au bout l'épreuve qu'elle voulait faire. La marquise avait une femme de chambre qui avait de l'es-

174 liE MAGASIN

prît , et qui lai était afTectionnée ; elle l'envoya à Lyon , et lui commanda de faire réponse aux lettres du cheyaliérj qui pouvait être aisément trompé, parce qu'il n'avait jamais vu l'écriture de sa maîtresse. Ensuite elle fut s'enfermer chez son amie y qui chargea un domestique de veiller sur toutes les démarches du chevalier r c'était dans le commencement du carnaval , et ces dames pensaient qu'il irait au bal de l'opéra , qu'il aimait beaucoup. Elles ne se trompèrent pas , et se masq(ièrent toutes deux en grisettes , c'est-àniîre , en femmes du commun. Gomme le masque déguise le son de la voix , et que d'ailleurs le chevalier avait reçii de Lyon une lettre de la marquise^ il n'eut garde de la reconnaître : elle commença avec hiiuse conversation fort animée , et il fut charmé de son esprit. Il la pria de se trouver au premier bal dans le même déguisement, et elle le lui promit pour tout le reste du carnaval. Dès le troisième bal H loi fit une déclaration d'amour , et la conjura de se démasquer. Elle refusa de le foire y dans la crainte que sosl peu de

beauté île détruisit les sentimens qn'eHe lui avait inspirés ; d'ailleurs , ajouta-t^ elle , je ne veux plus vous revoir ; vous tue jurez que vous m'adorez, et vous êtes prêt d'en épouser Une autre* Ma-»

dame , lui répondit le chevalier , je ne yeux pas vous tromper. Ge mariage fait ma fortune , qui est dans une telle si-^ tuation que je ne puis vous l'oflrir j souiïre2 donc que je l'achève , et soyet persuadée que cette fortune ne me fourchera qu'autant que je pourrai la par^ tager avec vous. Ecoutez , lui ditlamar^* quise ^ je suis plus tendre qu'intéressée ; qui me répondra que vous ne devien-^ drez pas amoureux de votre épouse ?

on la dit fort aimable. Le danger en est passé , lui dit le chevalier : je veux bien vous avouer que j'ai été fort amoureux de celle que j'épouse ; mais il y along* teois que cet amour est fini , et que je n'ai plus pour elle que de la reconnais-^ sauce. Je ne manquerai jamais aux égards qu'un galant homme doit à son épouse ; c'est, à ce que je crois , tout ce qu'elle aura droit d'exiger. La marquise eut toutes les peines du monde à se

contenir : elle avait reçu ce même four une lettre de son perfide, dans laquelle il lui jurait un amour éternel. La connaissance de sa trahison la guérit radicalement de la passion qu^il lui arail inspirée , et il ne lui resta plus qu'un grand désir de se venger et de le confondre. Pour y parvenir , elle feignit de céder aùi instances qu'il lui faisait de ie démasquer ; et elle lui promit de le £aure , s'il voulait la reconduire ; il y consentit, et monta avec elle dans le carrosse de son amie qui les accom* pagna. Le chevalier parut surpris de la magnificence des appartemens qu'on lui fit traverser , car il avait pris ces deux femmes pour des aventurières ; et comme les hommes sont toujours portés à se flatter , il crut qu'il avait eu le bonfaem^ de plaire à une femme de qualité , et redoubla ses prières pour là presser d'ôter son masque. Un coup de foudre l'aurait moins étonné que l'apparitiou de la marquise ; il resta immobile. Les éclats de rire qu'elle fit , lui firent comprendre qu'elle n'avait plus d'amour , puisqu'elle n'avait point de colère ^ ç| sans avoir la

DES ADOLlfiSCEKt'ES. isf^

hardiesse <le dire un;seiil mot, il fitlUne profende révérâùQe , et se retira la rage dans le cœur. ' ^,

Voilà donc la marquise rendue à elle-* même, et 'psHT conséquent convaincue que le bonheur ne pouyatt se itouvet nulle part , puisqu'elle' ne l'ayait point rencontré malgré pses^ recherciies; Ëlle^ passa plusieurs mois dans un ennui in-> supportable^ parce qu^elle n'araitrien nai^ dahs son - cœur à la plac« de cette passion tumultueuse qui l'ayait œeupéé , jtemùéey isécoùée^ Un }Our qu'elle allait k l'é^fise , elle vit â' la porte une vieille fetniâe qui avait deux en&ns , et qui demandait l'aumône : la beauté de ces en^ fans frappa la marquise:; elle demanda à cettef^mme slls étaient ai elle • Non, madame, lui r épondit-^lle ^ ils étaient nés pour ^tre mes maîtres. Cette réponse excita lacuriomié de la marquise , qui ayant donné son adresse à cette femme, la pria d^ venir chez elle l'aprcs-dîné , et de lui apporter ces beaux enfans. Lors* qu'elle fût arrivée, la marquise la pria de hii ejcpliquer cô qu'elle lui avait dit le matiii ^et cette femme lin parla en ces termes*

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