I-AiDY liOUISE
Comme vous nous avez beaucoup parlé de l'Amérique aujourd'hui , vôudriez- Vous avoir la bonté de nous donner une idée de cette partie du monde ?
ïklABEM. BONNE.
De tout mon cœur , mesdames. Lady Sensée y élites à des dames tout ce que tous savez ati sujet de l'Amérique.
I4ADY SENSÉE.
On appelle l'Artiérique le mcfuveau
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monde , parce qu'elle n'a été découyerte q^'en légS. On croit pourtant que les anciens en avaient quelque çonnai^^^^uce^ et que c'était ce vaste c^^ti|ient qu'ils nommaient Pisle Atlaotique. Qivpi^e c^ soit Christophe Colomb , génoii$ , ^ ^ut l'on doit la découverte de ce grand pays, l'honneur en est à Y espuce Americ , qui lui a donné son nom. L'Amérique étant située dans trois zones , a des climats irès-différens. Dans quelques endroits 11 y fait des chaleurs prodigieuses , en d'autres un froid excessif , et en d'autres le climat est tempéré. On divise PAmérique en méndioçi^^ et septentrionale.
La méridionale n'est qu'une grande presqu'île qui a i33o lieues de lopgnçur et 94o de largeur*
liADY liUCIE.
Je vous demande pardon , madame , ne vous trompez- vous point ? Cette partie de l'Amérique a-t-elle urne si prodigieuse longueur ?
MABEM. BOliiriirE.
Elle ne se trompe pas , ma chère ; cette partie du monde est plus grande que les
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iroîs autres. Je me son viens d^avoîr oin dire que M. Pen et mylord Malttmore ont eu un procès pour des terres qui leur appartenaient dans ce pays. Il était question de la trente-deuxième partie du monde»
MISS CHAMP£TR£
La terre ne fait pas un objet aussî considérable en ce pays-là qu'ici ; j'y suis héritière d'une île dont on dit des merveilles, et qui me rendrait une grande dame , si on pouvait la transporter dans ces quartiers,
liADY liOUISB,
Eh , ma chère , vous qui avez un si grand amour pour la solitude , vous devriez vous transporter dans cette île j comme vous en seriez souveraine , vous pourriez en fermer l'entrée à touç les hommes , et vous y seriez aussi seule quç vous le souhaitez,
MISS CHAMPÊTRE
Vous vous moquez de moi, ma chère ; mais j'entends raillerie. Je suis pourtant bien aise de vous dire que je ne suis point
DES ADOIiESCEN^tES, XÛ'f
tine misantrope ni- une sauvage ; j'aime la société , et si je pouvais toujours me trouver en une compagnie telle que celle-' ci , ye vous jure que je ne regretterais pas ma solitude. Je vais vous dire pourquoi j'aime mes bois ; c'est que les arbres sont muets , ^t ne me disent pas d'imperti- • nences ; au lieu qu'à Londres je suis obli-^ gée de passer une partie de ma vie à en écouter. On dit qu'on a trouvé une manière de caractère ^ ou plutôt des traits pour peindre les conversations ; je vouS assure q ue je peindrais dans une page toutes , ou du moins la plus grande partie de celles que j'ai entendues depuis que je suis ici ; tout roule sur une vingtaine d'impertinences qu'on répète de mille manières différentes.
MADEH. BONNE.
Vous me surprenez , ma chère ; je connais la plupart des dames que vous voyez ^^t ce sont des personnes du premier mérite.
MISS CHAMPiiTRE.
Cela est vrai , ma Bonne/ et j'ai un vrai plaisir quand ma mère va prendre
IsS Ii£ MAGASIN
le thé le matin avec ces clames : comme cUes sont seules , la convers^iUon est charmante , €t j'en profite. î/e^ipTès - dîner y c'est tovte autre chose : c^$ dames d'esprit sont <d>ligées de recevoir des sottes^ et de parler avec elles de toutes les pauvretés dont ces dernières ont la tête remplie.
MADEM. BOKITB.
Je les en estime davantage , ma chère j c*e«^ avoir beaucoup d'esprit que de le cacher à /de telles femmes , et de se mettre à lew portée.
Miss cham^Atre.
Oh 1 je les admire aussi , et je les estime^ mais je serais bien Cachée d^être jamais dans l'occasion de les imiter. Je trouve la vie trop courte pour perdre le tems et me gêner. 11 y a mille personnes à qui les Ëabillardes peuvent conter tout à leur aise toutes les fadaises qu'elles souhaitent; il n'est pas nécessaire que j'en augmente le nombre : que sais-je si à la fin je tie deviendrais pas aussi sotte que toutes ces femmes-là» .
BBS ADOLESCENTES. iSg
MADEM. BONNE
C'est-à-dire que vous croyez vous suffire à vous-même , et que vous prétendez, ne vous gêner pour personne? cela n'est pas juste , ma clière; la société ne subsiste que par le sacrifice mutuel qu'on se fait de ses inclinations.
MISS CHAMPETRE.
Ecoutez - moi', s'il vous plaît , ma Bonne. J'aime beaucoup à me gêner pour mes amis ; je vous promets même de ine gêiter pour les autres quand il le faudra , mais ce sera toujours avec répugnance ; et tant que je le pourrai , sans blesser la bienséance , j'en éviterai les occasions. Etes-vous contente de moi à présent?
MABEM. BONNE.
Oui, ma chère , à-peu-près d^ moins j pour J'être tout-à-feit , je yoiidrais que vous pussiez être h^eureuse par tout ce que vous-serez oblijgéê ,de hup : cela yienàr,a. Reprenons l'Amér^Kjue^
liADT SENSÉE.
Ofi divi^js l'AmériqjOjÇ >m^idionaIe en sept parties , qui sont le JPérou , le Para-
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guai , le Chîlli , la terre Magellanique , le pays des Amazones , la Terre-Ferme , et le Brésil.
Le Pérou est le plus riche pays du monde , et appartient au roi d'Espagne.
Il fut découvert par François Pizaro. La capitale du Pérou est Lima. Quoiqu'il y ait peu de rivières dans ce pays , il est assez fertile. On trouve dans le Pérou une grande chaîne de montagnes qu'on nomme les Cordelières, et qui sont d'une bauteur prodigieuse. Dans cette partie du monde , on trouve en même tems les quatre saisons de l'année. Au bord de la fner , il fait une chaleur étoufiante^ On monte ensuite une montagne assez longue , mais fort douce , qui conduit dans ime plaine ou l'on a bâti la ville de Quito. Dans cette plaine , qui est plus élevée que nos plus hautes montagnes y on trouve toute l'année le printems et V-aur tomne , des fruits et des fleurs : en un mot , il n'y fait ni chaud ni froid. Au bout de cette plaine on trouve les Cor* delières j au haut desquelles il fait un si grand froid ^ qu'il est capable d'oter la vie.
DES ADOLESCENTES. l3l liADir LUCIE.
Cela eSt-îl possible y ma Bonne ? Le Pérou est dans la zone torride , et ces montagnes qui sont si élevées sont bien plus proches du soleil que les bord de la mer ; comment donc peut-il y faire si froid ?
mAdem. bonne.
Quelques savans ont conclu que ce n'était pas le soleil qui était chaud. ISous parlerons de cela quelque jour , à présent il faut nous séparer. Nous irons demain à la campagne , et nous n'en reviendrons que jeudi : ainsi, mesdames^ je n'aurai pas le plaisir de tous voir de-* main.
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XIIL" DIALOGUE.
MADEM. BONNE
.Cjommençons par nos histoires. Dîtes celle que vous avez apprise, lady Charlotte.
XADY CHARIiOTTÈ.
Tons les prodiges que Dieu avait faits aux jeux des Israélites n^ayant pas été capables de leur faire abandonner le culte des idoles , Dieu se lassa de lesr supporter. Le roi de Juda adorait Baal-^ comme celui d'Israël , car il avait épousé une fille de Jésabel ; et toute cette famille étant vendue au crime et à l'idolâtrie , cette méchante femme engagea son mari à sacrifier à ses dieux. Le moment arriva enfin auquel -Dieu voulut exécuter les «(lenaces qu'il avait portées contre la maison d^Âchab : voici comment cela se passa.
Le roi de Syrie étant tombé malade ^ envoya un de ses serviteurs consulter Elisée , pour savoir s'il guérirait de cette
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maladie. Ce serviteur , qui se nommait Hasaël , dempnda au prophète : la maladie de mon maître est-elle mortelle ?
Non , lui rëpondit-il , et pourtant il n'en relèvera pas. £n même tems Hasaël s'aperçut qu'Elisée , qui le regardait fixement , versait des larmes , ce qui fit qu'il lui dit : pourquoi pleurez-vous ? Le prophète lui répondit : parce que je prévois les maux que tu feras aux Israélites quand tu seras roi de Syrie ; ils n'aunont jamais eu de plus cruel ennemi. Hasaël quitta le prophète ^ et quelque tems après , ayant étouffé son maître , il fut reconnu roi ' de Syrie , et déclara la guerre aux Israélites. Le roi de Juda vint pour secourir le roi d'Israël , qui était son beaufrère ^ et alors Elisée dit à un des fils du prophète : cours sacrer Jéhu comme rot d'Israël , car le Seigneur Ta choisi pour accomplir les menaces qu'il a portées, et il va demander compte à' Jésabel du sang qu'elle a fait verser. Cet homme prit une fiole d'huile , et exécuta les ordres du prophète. Les compagnons de Jéhu ayant appris qu'il venait d'être sacré roi, le proclamèrent et k suivirent.' U vint avec
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cette troupe contre les rois d'Israël et de Jada , qui furent tues. Comme Jéhu rentrait dans la ville, Jésabel, qui s'était coiffée et fardée , parut à la fenêtre , et fit des reproches a Jéhu ; celui-ci s'écria : n'y a-t-il point dans la chambre quelqu'un qui soit mon serviteur ? Les domestiques de Jésabel lui répondirent : vous n'avezqu'à commander, nous sommes prêts à vous obéir. Jéhu leur dit : puisque cela est , jetez cette femme par la fenêtre j ils lui obéirent , et le sang de cette malheureuse et méchante femme rejaillît contre la muraille, son corps fut foulé aux pieds des chevaux. Le lendemain le^roi commanda qu'on enterrât son corps, parce qu'elle était née princesse ^ mais on n'en trouva que le crâne et les os des mains , les chiens ayant mangé son corps» Après cela Jéhu fit exterminer les restes de la famille d' Achab , puis il dit qu'il voulait faire un sacrifice à Baal , et pour cela , il commanda à tous les prophètes de ce faux dieu de s'assembler; il n'en ja(ianqua pas un seul , et Jéhu les fit' tous mourir.
Ce nouveau roi d'Israël , qui venait
DES AUOIi£8C£KT£S. tdS
d'exterminer le culte de Baal , ne ser- TÎt pas le seigneur plus fidèlement que ceux qui l'avaient précédé , car il conserva les veaux d'or que Jéroboam avait fait fondre.
MABEM. BONNE.
Cette histoire nou^ fournit une belle leçon , mesdames. Quelle fut la cause du malheur du roi de Juda ? L'alliance qu'il avait contractée avec une fille de
Jésabel , qui était aussi méchante que sa mère. Une jeune dame à qui l'on pro-* pose de se marier , examine avec soin la figure de celui qu'on lui présente ; elle pousse quelquefois son attention jusqu'à s'informer de son humeur : si on lui répond qu'il est gai y qu'il aime à se divertir , et qu'il ^oit une grande com* pagnie , la yoilà contente. Ses parens, pendant ce tems-là, s'informent de la fortune de celui qui demande leur fille ; s'il est riche, tout est dit^, c'est un ma* riage avantageux. Mais ce jenne homme est d'une famille on l'on n'a pas beaucoup de respect pour la religion , et il y a quelque app^ euce que le fils a sucé avec
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le lait les principes de ses parens : cVst un honnête homme , répond-pn ; et par un honnête homme, pja n'entend que celai qui n'a point de vices grossiers. Combien de filles , dans la société, d'un tel mari , ont-elles vu disparaître les principes de religion dans lesquels elles avaient été élevées , et se sont perdues ensuite. Evitez ce danger , mesdames j mettez -vous bien daps l'esprit qu'un homme qui n'a pas de religion ne peut être un honnête homme , et que trêssurement il vou$ rendrait malheureuses.
liADY XiOUISJE.
Je vous assure , ma Bonne y que je connais plusieurs gentilshommes qui n'ont point de religion, et qui malgré cela sont les plus honnêtes ge^s du moqide.
habem:. bonïîe.
Us le paraîiSAfii^ y ma chèrç ^ mm ep vérité iU ne ]e sont pas , 01^ ils sont dans un danger prochain de cesser de l'être. Il n'y a que la religion qui puisse np»s engager à.vainicré .JIQ9 passions dopaiuasitês^il n'y i (^vCtlU xg^a pi^i^sie nous
DJES AOOIiESCEKTES. l5j
donner les secours sufiisaT^s pour cela : la philosophie n'y est pas suffi3ante. Si notre leçon finit de bpune heure <Iady Sensée vou$ rapportera une histoire qui est trés^ propre a vous prouver ce que je vous dis. Continuez l'histoire sainte , miss MoUy.
HISS MOIiliY.
La fille de Jésabel , qui avait épouse le roi de Juda^ se nommait Athalie. Ayant appris que son mari avait été tué , elle extermina tous les princes de la maison royale , sans en excepter sjss petits-fils y parce qu'elle voulait régner seule. Cepea* dant une .des ^œurs du roi trouva le moyen d'enjsauver un qui était au berceau ^ et Payant caché dans le temple y il y fut élevé jusqu'à l'âge de sept ans. Au bout de ce tems, le grand prêtre ayant assemblé des soldats, fit couronner cet enflant, qui se nommait Joas. Athalie ayant entendu ie bruit des acclamations du peuple , vint au temple , et frémit en voyant Joas sur le trône ; mais le grand prêtre ne lui donna pas le tems d'exhaler sa rage , car il ordonna qu'on la tirât du temple , et qu'on la fit mourir^ Joas n'avait donc que sept
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ans lorsqu^il commença à régner , et peii-« dant la vie du grand prêtre , dont îl suivît toujours les conseils , il servit fidèlement le Seigneur. Malheureusement il perdit ce fidèle ami y et ayant donné sa confiance à des flatteurs , il devint si mé^ chant , qu'il fit tuer le fils de ce grand prêtre qui lui avait conservé la vie , et lui avait servi de père. Presque tous ses successeurs imitèrent ses méchancetés. Pour les Israélites , ils continuèrent , comme leurs rois , à être idolâtres ; et Dieu , pour punir leur aveuglement , les livra au roi d'Assyrie , qui les mena dans son pays , OÙ ils furent captifs fort long-tems. *
' MISS SOFHIB.
Ah f ma Bonne , que je suis fâchée de ce que vous venez de m'apprendre de Joas ! M. Racine a fait une tragédie où il est si bon , que je l'aimais à la folie. Comment se peut-il faire qu'un prince qui avait une si belle éducation , et qui paraissait avoir un si bon caractère , soit devenu si méchant et si ingrat ?
MAD£M. BONNE
La flatterie vient à bout de détruire
DES ADOLESCENTES. iSg
les Tenus qui paraissen t les mieux établies. C'est une peste , mes enfans , et si une fois vous ouvrez l'oreille aux discours des flatteurs^ il n'est point de crimes dans lesquels ils ne soient capables de
vous faire tomber Lady Violente ,
vous aviez envie de nous dire une petite histoire , vous pouvez le faire à présent.
liADY VIOLENTE.
Ma bonne me dit très-sérieusement ^ il y a deux ans , qu'elle allait m'écrire une jolie histoire ; eue mit an haut de sou papier : Remède contre ta colique. £lk faisait cela pour m'exciter à la lire , car dans ce teros je n'aimais point du tout le français. Elle réussit à exciter ma curiosité y et je lus avec plaisir l'histoire que je vais vous raconler.
Dans le tems qu'Alexandre était dans les Indes , il rencontra des philosophes qu'on nommait Bracmanes. Un de ces philosophes j appelé Calanus y lui demanda permission de le suivre ; et l'ayant obtenue , il l'accompagna dans ses voya* ges. Calanus était fort vieux , et n'avait jamais été malade. Quelque tems aprèwl
fut pris d'une violente colic}ue ; ç( copime il n'était pas accoutumé à souffrir^ il s'im* patienta beaucoup. Qu^nd sa colique fut passée , il fat trouver Ale;jLandre y et lai demanda permission de se brûler. Le roi crut qu'il était devenu fpu , e| lui refusa cette permission. Galanuis ne se rebuta point , et lui dit : que vous ai-je fait , seigneur , pour vous engager à me refuser la grâce que je vous demande ? Je suis vieux y et je sens que je n'ai plus à attendre que des douleurs et des incommodités. L'horrible colique dont j'ai ressenti hier les douleurs , est passée à la vérité ; mais elle reviendra bientôt avec la toux y la gravelle , lé dégoût et les insomnies : laissez-moi donc la liberté de prévenir tous ces maux, et ne me condamnez pas à traîner une vie qui ne peut plus être regardée que comme un long supplice. Alexandre , qui n'était guère plus raisonnable que ce philosophe , se rendit à ce beau raisonnement ; il permit à Calanus de se brûler, et lui accorda même la grâce qu'il lui demandait , de faire un grand festin pour honorer ses funérailles. Calanusfort content, fit dresser un bûcher , s'y coucha aussi
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tranquillement que s'il se fût mis dans un bon lit , et se laissa brûler sans faire aucun mouvement. Le festin qui suivit y fut digne de cette mort ; plusieurs personnes y burent si excessivement ^.qu'elles en moururent.
Eh bien , mesdames , ne voîlà-t-il pas un excellent remède contre la colique ?