‹ Magasin des adolescentesChapitre 33 sur 33 · XV.- DIALOGUE · texte numérisé non relu

XV.- DIALOGUE

liADY SPIRITUEIiliE.

V ous BOUS ayez dît, ma Bonne, que c'était à la philosophie à ueus prouver qu'il n'y avait aucune situation dans la vie où un homme fût malheureux sans ressource , voilà le moment de tenir votre promesse.

MABEH. BOKNE.

Je . vais tacher de la remplir ; mais auparavant, mesdames, rappelez- vous que nous avons prouvé sans retour que l'homme était créé pour être heureux.

liABY liOUISE. ^

J'ai fait là-dessus hien des réflexions , ma Bonne ; et si je puis vous prouver que cette proposition est contradictoire avec une autre qui est vraie , que diriezvous ?

MABEM, BONNE.

J'examinerais, ma chère; car il est vrai

iM Ii£ MAOA8IK

que deux propositions contradictoires ne peuvent être vraies toutes les deux.

MISS BEIiliOTTE.

Je n'entends pas bien cela , ma Bonne.

MADEM. BONNE

11 faut vous l'expliquer, ma chère. Je dis qu'il est jour à présent ; vous me dites qu'il est nuit : voilà deux ckoses contraires et par conséquent contradictoires ; n'estil pas vrai qu'il n'est pas possible que nous disions vrai toutes les deux? Si j'ai raison , vous avez tort ; si j'ai tort , vous avez raison. Je dis qu'une telle personne est morte, vous dîtes qu'elle est vivante : voilà deux choses contradictoires et qui ne peuvent loger ensemble. La mort fait disparaître la vie , le retour à la vie ferait disparaître la mort.

MISS SOPHIE

Je conçois cela à présent. Quand une chose est vraie , le contraire de cette chose est faux. Je suis petite , le contraire d'être petite est d'être grande ; ainsi , comme il serait ridicule de dire que je suis petite et grande tout à la fois , je puis assurer , si je suis petite; que je ne suis pâj5:grande«

BSS ABOLESCSMTES. l8g

MADEM, BONNE

Fort bien. Nous avons dit que c^était une yërité que l'homme était né pour être heureux. Lady Louise prétend qu'elle connaît une vérité aussi certaine que cellelà qui lui est contradictoire ; c'est-à-dire , que lady Louise veut qu'on puisse être en même tems grande et petite.

liADY liOUISE.

Je ne dis pas cela , ma Bonne ; je serais une e^Ltravagante. Je veux dire seulement que si ma vérité est réelle^ la vôtre ne l'est pas. Groyes^vous que Dieu ait laissé aux hommes la lil)erté d'agir à leur fantaisie ,^t qu'il ne les force pas à faire une action plutôt qu'une autre.

MAI^EM. BONNE

Non , madame ; car , si Dieu forçait ' la volonté des hommes , il faudrait l'ac^cuser de tous les crimes qui se commettent dans le monde , ce qui serait détruire sa bonté.

liADY INDUISE.

Yôus dites que Dieu m'a créée pour être heureuse. Mais voici mon voisin qui

li^O liE MAOAîIN '

^st un homme libre , qui s'est mis dans la tête de me rendre misérable ; pour cela , il m'enlève mon bien , m'ôte ma réputation, m'artache l'estime et l'amitié de tout le monde ^ et même de mes parens et de mes amis , de ceux même que j'ai accablés dcf biens. Il ttie fait prendre un breuvage empoisonné qui m'ôte la santé.

Ou il faut que Dieu ôte la liberté à cet homme de . me faire tous ' ces maux , ou il faut qu'il ne m'ait pas créée pour être heureuse , puisqu'il laisse la liberté à cet homme de m'empêcher de l'être.

MABEM. BONNE.

Lady Sensée, c'est vous qui avez soutenu à ces dames qu'il n'y avait aucune situation dans le monde où un homme £ut malheureux sans ressource ; tirez- vous -de la comme tous pourrez ; je ne veux pas m'en lûêler , et je vous laisse le soin de répondire à lady Louise.

liADY SENSÉE.

Je n'ai pas peut , ma Bonne ; lady JLouise commence par supposer 'une chose faussQ.

DES A'3>OL£8CBKT£S. igi

liADY liOUISB.

Et quelle est-elle y s'il vous plaît , ma dbère?

XiABT SEKSÉB.

OeSt cpié vous supposez que tout ce qui nous environne peut nous rendre heureuses ou malheureuses ; et moi j^ soutiens que nous ne pouvons trouver te bonheur ou le malheur que dans notre cœiir ;. et que quand tous les hommes s'uniraient pour me rendre malheureuse , ils ne pourraient pas en venif à boiU si je ne le veux pa$^

IiADY liQUISB^

Voilà une belle chose à prouver j ma^^ dame ; dites-moi , je vous prie , si un bomme en ce moment vous enlevait tout votre bien , cela ne vous rendj:ai(-il pas mbérable ?

liADY SBNSÉE.

Il me rœdrait malheureuse à propoiv don que f aurais de l'attachement. pour mes irichesses ; mais si je ne les aimais point du tout , quel mal me ferait-il en m'ôtant une chose dont )e isie me soucie** irais guère ?

199 lilBS HÀGASIir

I*ABT liOtTISB.

Je conçois qu'aae personne raisonnable ne doit pas aimer les grandes richesses ; mais je ne parle pas de cela , j'entends les choses nécessaires à la vie , c'est-àdire > que je sériais réduite à demander l'aumône ou à travailler à des ouvrages pénibles.

liADT SENSÉE.

Et croyez - vous que la nécessite de travailler soît un malheur ? n'avezr-vous jamais vu à la campagne tles gens qui travaillaient à la terre depuis le matin jusqu'ausoir, et qui cependant chantaient ^et n'avaient pas un moment de chagrin ?

liABT liOUISB.

Ce sont des hommes stupides qui n'ont jamais connu d'autre situation que la leur.

liABT SENSÉE.

Ce n'est donc point le travail qui est un malheur, mais l'opinion que vous avez que c'est un malheur ; s'il était réel en luinnême , il serait tel pour ces pau* VTCS gens comme pour vous. Réformez votre opinion , et il deviendra tel pour vous qu'il est pour eux.

B£â ADOIiES€£KT£S. IqS

IiADT ïiOUISK.

Et le moyen de réformer une telle opinion ? Je >sais accoutumée à être près d'un bon feu pendant Phîyer ; j'ai de bons habits bien'ehauds ^ eu été , quand il fait soleil , je sors dans un carrosse , et ne me promène qu^à l'ombre : est-Il donc indifférent de jouir de ceS commodités , ou d'être exposé aux rigueurs des saisons^ BU froid ^ au cbaud , et pardessus cela, de n'avoir pas la moitié des choses néx^essaires à la vie ?

liABT SENSÉE.

Tenez , ma chère , le corps s'accotitume à tout. Je suis sure qu'avec toutes vos précautions , vous souffrez plus de froid et xle chaud que tous ces gens-là , et que vous avez quatre rhumes dans le tems qu'ils u'en ont qu'un. Quand vous avez été enfermée «dans une chambre bien chaude , et que vous sortes seule* ment sur votre escalier, le froid vous saisit , et vous attrapez un bon rhume , une fluxion , preuve certaine que vous souffrez plus de froid en ce moment que ces pauvres gens dans toute la journée j

194 LE MAOAftIN

j'en dis autant du chaud. Vous dites qu'ils ne peuvent pas se procurer la moitié des choses nécessaires à la vie, Cç nécessaire est bien petit Pe Teau , du pain y voilà précisément le nécessaire, lie reste est le nécessaire de la sensualité , de la gourmandise. , de la mauvaiç^ habitude , et ne sert qu^à nous procurer bien des maladies que les pauvres ne connaissent pas. Ils ne s'ennuient jamais, car ils sont toujours occupés ;. ils loangcnt avec appétit ; le travail et la sobriété leur servent de cuîçinier ; ils dorment du meilleur cœur du monde , parce qu'ils 80nt fatigués. Ils goûtent le plaisir de se reposer , et d!étre quelquefois paresseux. Ils ne conn<'iisspnt pas les vapeurs, la mélancolie , l'ennui et toutes ces autres misères qui suivent l'oisiveté , la gourmandise ; ils parviennent à une longue tîeillessè , car il est certain que la mollesse abrège la vie. Dites à présent , ma-»

dame, qu'un homme a le pouvoir, de jne rendre nialheureuse en m'ôtant mon bien , et en me réduisant à la nécessité d'un travail qui me procure la santé , le sommeil , Tappétît et le repo3.

DES ADOÎ/ESCÊNTES. igS

MABEM. BONNE.

J^ai eu raison de vous laisser défendre votre cause ; vous vous en acquittez à merveille. Je vais vous prouver cela par un exemple. J'ai connu un homme qui avait un très - bon tempérament et était fort riche ; il faisait honnç chère , dor-» niait la moitié de sa vie , et passait l'au* tre à se divertir. A quarante-trois ans il avait eu plusieurs attaques d'apoplexie^ et tous les ans une maladie mortelle. 11 avait des coliques ^ ^^% dégoûts , des indigestions , des insomnies. A quarante*^ trois ans , dis je , il perdit tout son bien ^ et comme il avait un^ grande famille , il fallut bien se déterminer à travaUler pour vivre. Il était obligé de se lever à quatre heures du matin ; il ne buvait que de l'eau , et plus d'une fois il s'est vu réduit au seul pain. Qu'est-il arrivé de cela ? H a vu disparaître toutes ces maladies , et à présent qu'il a soixante-' quiaze ans , il se porte mieux que moi, H est certain , mesdames , que si. on Hiettait dans une balance ks plaisirs que procurent les richesses, avec ceux qu'on retice de la pauvreté et du travail , on^

ne balancerait pas un moment à choisir ou du moins on se consolerait aisément de la perte des richesses.

LABY LUCIE.

Je suis vaincue sur cet article , ma Bonne ; mais il m'en reste encore bien d'autres. Cet homme devenu pauvre , par exemple , supposez qu'il eût perdu avec les biens l'usage de ses bras et de ses jambes , et qu'il eût été dans l'impossibilité de travailler , il aurait fallu qu'il demandât l'aumône : or , je vous demande, y a-t-il un état si misérable que d'attendre sa vie de la charité d'autrui , d'être exposé au mépris , aux rebuts des riches ? y a-t-il \m malheur égal à celui-là f

liABY SENSÉE.

C'estle malheur de l'orgueil , ma chère ; mais si je connais que l'orgueil est le plus grand de tous les maux , et que j'aie un vrai désir de me défaire de ce mal^ ne serai -je pas bien vite consolée d'une situation toute propre à le détruire ? Un riche me méprisera à cause que je lui demande l'aumône, tant pis pour lui 5 il

est bien malheureux d'être un sot. C'est lui qui doit être méprisable; mais sa folie ne peut rien changer à ce que je suis na,turellement : cela ne m'ôte pas im grain de mes bonnes qualités , si j'en ai , et cela peut même me servir à acquérir celles qui me manquent. Si je suis équitable , par exemple , je me dirai en moi-même : cet homme me méprise , parce que je suis pauvre; il a grand tort ; mais s'il connaissait combien je suis pécheur , il me mépriserait davantage , et avec justice.

Combien de fois dans ma vie ai- je maltraité ceux qui dépendaient de moi ? 11 est juste qu'on me rende la pareille ; j'étais méprisable alors , et on me louait ; cela fait une juste compensation.

liADY liOUISE.

Je conçois que cela est vrai; le mépris ne nous afflige que parce que nous avons de l'orgueil , et nous devons être bien aises d'avoir occasion de le détruire ; mais si on nous ôtait l'amitié de nos parens et de nos amis ?

/ LADY liUCIE.

Ah ! ma Bonne , on va parler de l'enr

ig8 liS MAGASIN

droit sensible poor moi ; j'aurais volontiers dit comme lady Sensée pour le reste ; mais que dira-t-êlle pour cetie espèce de malheur ?

liABY SEKSÉE.

Aide^moi , ma Bonne ; me voila ar-> rivée au plus difficile de ma preuve.

If AOEM. BONNE.

En vérité , ma chère , je me ferais un scrupule de vous aider ; vous avez trop bien dit pour cela* Croyez-vous ce malheur sans ressource ?

IiADY SENSÉE. .

I^on absolument , ma Bonne ; si mes parens et mes amis sont raisonnables ^ il me sera possible , à ce que je croîs, de leur prouver mon innocence y et par-là regagner leur estime.

MADEM. BONNE

'■ Et s'ils n'étaient pas assez raisonnables pour se rendre aux preuves que vous leur en donneriez , mériteraient-ils que vous vous chagrinassiez d'avoir perdu leur amitié?

liABY ïiUClE.

Non , ma Bonne ; je ne m'aflligerais pas d'avoir perdu Pamitié des personnes que je ne pourrais estimer , puisqu'elles seraient injustes ; mais rien ne pourrait me consoler de leur injustice par rapport à elles-mêmes : car ce serait pour elles le plus grand mal , et j'aurais le cœur déchiré de ce mal des personnes qui me seraient chères.

MADEM. SOKNE.

Vous n'y pensez pas, ma chère ; vous dites que votis ne pourriez leâ estimer, et vous croyez que vous les aimeriez encore ; cela n'est pas raisonnable : che« tme personne de bon sens y l'amitié meurt avec l'estime.

MISS ZIKNA.

Mais il faudrait donc les haïr ; et si c'était , par exemple , mon père , ma mère ou mon mari , me donneriez-vous 6e conseil?

MADEM. BONNE

Je ne vous le donnerais pas pour le dernier des hommes, mademoiselle. £coun

âO0 I/E MAGASIN

tez*moi , s'il vous plaît y et tâchez de me bien concevoir. Dieu , en nous donnant la raison , a sans doute voulu que nous en fissions usage ; et comme iï est la souveraine raison lui-même, il nepeut jamais rien e^'îger de nous qui y soit contraire. Tout ce qui est estimable est aimable , et il est datis la nature de Fhomme de l'aimer. Mais comme nous somme3 en général corrompus et méchans y Famour que nous devons avoir les uns pour les autres aurait des fondemens bien faibles, s'ils n'étaient appuyés que sur les qualités qui dépendent de notre choix. Diea a donc mis^ en nous des qualités qui y subsisten t , indépendamment de notre volonté, et qui sont suffisantes pour folider un amour juste et raisonnable chez les autres hommes. Quelque criminelle que soit une créature semblable à nous , eUe ne cesse pas d^être une créature formée à l'image et ressemblance de Dieu , rachetée du sang de Jésus-Christ ,' destinée .à passer avec nous une éternité bienheureuse. 11 n'est aucun homme qui ne soit revêtu de ces titres re'speclables d'enfant de Dieu, et d'objet de son amour. Pourrions-^nous j

DES ÀDOIiESCEMTES. 901

sans injustice, haïr des créatures qae Dieu aime , et qui , pouvant se convertir un jour, deviendront les objets de sa complaisance ? Yoilà les motifs qui fon-** dent Pamour de charité ; et comme vous voyez ^ rien ne peut les détruire.

liADY liUCIE. .

Je me rends à cette dernière raison , ma Bonne ; elle est décisive pour moi , parce qu'elle est une conséquence de Cette première vérité : il y a un Dieu*

MABEM. BONNE.

Tout ce que lady Sensée vous a dit , mesdames , c'est comme philosophe ; les païens avaient découvert par les lumières naturelles , que la pauvreté et les autres choses qu'on appelle des maux, ne pou-; vaient nous empêcher d'être heureux.

Que ne pourrions-nous pas dire comme chrétiennes ? Lorsque nous parlerons de l'évangile , nous apprendrons à connaître de la bouche de la sagesse éternelle , les vrais biens et les. vrais maux. Adieu , mesdames. Miss Sophie, sou venez -vous que vous m'avez promis d'amener votre peute .sœur; je l'attends tantôt.

SOS IiB MAGASIK

XYL- DIALOGUE.

2CISS SOPHIE.

JyL A Bonne , voilà ma petite sœur Françoise qui voudrait bien vous remercier de la permission que vous Im avez donnée de venir ; mais , comme elle ne peut parler français , elle m'a priée de vous remercier pour eUe.

MABEM. BONNE.

Venez m'embrasse^* , ma chère ; j'espère que VOUS serez bientôt en état de parler vous-même ; asseyez-vous.

MIS9 SOPHIE

lïous avons lu hier une histoire asset curieuse ; voulez - vous me permettre de la raconter à ces dames ?

liiADEM. BONNE.

Oui, ma chère; vous nous la direz après les histoires de la Sainte-Ecriture. Cest à vous à ccnumencer; jniss^ Bellotte.

BES ADÔt;£SC£NT£S. 2o5

MISS BELIiOTTB.

Pendant que les Israélites étaient captifs en Assyrie , il y eut un bon roi qui régnait en Juda. 11 setyit Dieu comme David , et ne se détourna jamais de son service. 11 fit la guerre avec succès contre ses voisins qui l'attaquèrent , et entreprit même de se délivrer du tribut qu^il payait au roi d'Assyrie. Sennacherib, roi des Assyriens , ayant appris cela, vint contre lui avec une grande armée : ce qui obligea Etéchias de lui payer encore ce tribut. Sennacherib ayant reçu cet argent 5 Et moqua de lui; et, non content d'envoyer des hommes parmi ses peuples pour les débaucher , ces méchans , par son ordre y proférèrent des blasphèmes contre le Seigneur , eïi disant : l'Eternel , ton Dieu , n'est pas assez puissant pour te délivrer de mes mains ; et ces gens répétèrent ces paroles impies. Ezéchias , à cette parole , déchira sts habits , plus touché de l'injure qu'on faisait au Seigneur , que de la Crainte de perdre son l'oyaurae. Pendant que ce saint prince adressait ses prières au Seigneur , il en-

204 liE MAOA9IN

voya consulter le prophète Isaïe , car Elisée était mort. Le prophète lai promit l'assistance da Seigneur : ce que le roi d'Assyrie ayant appris , il redoubla ses blasphèmes, et les répéta dans une lettre qu'il osa écrire à Ezécbias. Ce dernier porta cette lettre dans le temple ; et l'ayant présentée à Dieu, il le conjura de montrer à tous les hommes qu'il était le Tout-J'uissant. Dieu exauça sa prière^ et envoya son ange exterminateur dans le camp de Sennacherib , qui tua dans une nuit cent quatre - vingt - cinq mille hommes. L'impie roi d^Assyrie apprit alors à ses dépens, qu'il ne faut pas pousser à bout la patience du Seigneur. 11 se sauva honteusement dans son pays, où il fut assassiné par ^% deux fils j peu-* dant qu'il était prosterné devant ses idoles.

Quelque tems après , Ezécbias tomba malade y et Isaïe étant venu vers lui, dit : Mettez ordre à. vos affaires , car dans peu vous mourrez. Alors le roi se tourna vers la ruelle de son lit , et pria Dieu dans l'amertume de son ame. Le prophète s'en retournait^ et il était déjà dans la cour ,

DES ADOLESCENTES. 2o5

lorsque Dieu lui dit : Retourne et dis au roi : Le Seigneur a écoute ta prière, et il ajoute quinze années à ta vie ; dans trois jours tu monteras au temple. Ezechias osa demander un miracle , pour prouver la yen le de ce que le prophète lui an- . Bonçait ; et Isaïe lui dit : Choisis de faire avancer ou reculer l'ombre du cadran.

Ezéchias choisit ce dernier miracle ^ et l'ombre du cadran recula de dix degrés €n arrière. Quelque tems après, le roi de Babylone envoya des ambassadeurs à Ezéchias pour se réjouir du retour de sa santé , et le roi de Juda eut la vanité de leur montrer ses trésors. Alors Isaïe dit à ce prince : Pour punir votre vanité , tous ces trésors que vous avez montrés avec complaisance à ces ambassadeurs , passeront chez le roi de Babylone , leur maître , et même vos fils y seront esdavcis.

MADEM. BONNE

Eh bien , lady Louise , m'accuserezvous encore d'avoir une morale trop sévère y et de mettre du péché dans les choses où il n'y en a point ? Quel mal y avait-il à montrer ses trésors ? Nul assu-

to6 LB ^AG-ASIN

rëment, si Ezéchias Peut fait par politesse oa par complaisance pour les ambassa'^ deiurs ; mais en faisant cette action inno-» cente par elle-même^ il se glorifiait d'être ai riche et si puissant ; et Diea , qat est jalonx de tons les mouvemens du cœur de ses amis , ne voulut pas laisser cette faute impunie.

IiADY liÛUtSE.

Dieu exige de noas une si grande pu-* fêté , ma Bonne ^ qu'il y a de quoi toidber dans le désespoir. Combien de pateiUes fautes conunettrai -je tous ks jours ? Je montre avec complaisance à mes amies mes trésors ) c'est^-à-dire , . mes diamans^ mes robes , et tont ce que je possède, iô suis bien aise qu'on les loue , qu'on les admire : je n'aurms jamais cra oâenset Dieu en cela.

MAD£M. BONKB.

Et peut - être , ma cHère , ne l'âvez- Tous pas offensé non plus ; lui setil ton-^ Bail votre coeur ^ et lâait jtBqft'à quel point yoùs êtes attachée à ces bagatelles; Le pluâ^ sûr est de travsuUer chaque jour

DES ADOIiESCENTES. S07

à éQ vider son cœur. Continuez nos histoires , miss Sophie.

MISS SOPHIE

Après la mott d'Ezéchias, son fils Ma-« nasses , qui n'avait que douze ans , monta sur le trône ^ et ce fut le plus méchant de tous les princes ; car il fit passer son fils par le feu en l'honneur des idoles , rétablit le culte des fau:!s dieux, et plaça kurs images dans le temple du Très- Haut. U se mêlait aussi d^ deviner , ei c'était un monstre qui entraîna Judd dans son idolâtrie. Dieu , pour le puâir^ permît qu'il fût pris par les Babyloniens^ qui le menèrent dans leur pays , où il fut captif. Dans sa prison il éleva son cosur à Dieu ^ et lui demanda sincèrement pai"don de son crime. Dieu y qui ne rebute jamais un cœur pénitent, quelque grandes que soient ses iniquités, lui pardonna son péché , et permit qu'il remontât sur le trône. La première chose qu'il fît , fat de détruire les idoles qu'il avait élevées y et il demeura fidèle à Dieu le reste de sa vie.

Amon y fils de Manassès , imita les*

2oS liE MAGASIN

crimes de sob père , et ne fut pas asseï^ heureux pour l'imiter dans sa pénitence : il fut assassiné par un de ses serviteurs. Son fib Josias marcha sur les traces de David 9 et persévéra toujours dans la crainte et l'amour du Seigneur ; mais on oublia après sa mort les sermens qu'on avait faits de renoncer au culte des idoles. Les Juifs ne firent aucun cas des menaces du prophète Jérémie , qui parut en ce tems-Jày et ayant lassé la patience du Seign^ir , il envoya contre eux Kabuchodottosor , qui détruisit le temple , et les mena tous captifs en Babylone. Ce triste événement arriva sous le règne de Sédécias. Les Juifs demeurèrent en Babylone jusqu'à ce que Cyrus eut pris cette ville ^ en punition des péchés de Balthazar. *

MADEM. BONNE

Si l'histoire précédente nous a effrayées^ mesdames, celle-ci est bien propre à nousrassurer. On ne peut , ce me semble y être plus criminel que Manassès. Cependant , aussitôt qu'il déteste sincèrement ses crimes , Dieu non-seulement lui elt accorde le pardon qu'il lui <kmande,

mais il lui rend encore sa couronne , qu'il \ne lui demandait pas. Avouez, mes en-*^ fans , qu'il y a bien du plaisir à servir un maître si bon et si miséricordieux. Miss MoUy^ dites-nous l'histoire de Balthazar.

Miss MOliliY.

Nabuchodonosor ayant détruit le temple ^ emporta tous les vases sacrés à Babylone. Or il arriva que , pendant que Gyrus assiégeait cette ville sous le règne de Balthazar , ce prince donna un grand souper aux seigneurs de sa cour , et sur la fin du repas , il fit venir ces vases et but dedans : il y fit aussi boire ses cour-« tisans et ses concubines. En même tems il vit une main qui écrivait sur la mn-« raille , et personne ne put lire cette écriture , parce que c'étaient des caractères hébraïques. Alors quelques-uns de ceux qui étaient présens , dirent au roi qu'il y, avait parmi les Juis captifs un homme nommé Daniel , et qu'il était fort savant. Daniel ayant été appelé par ordre de Balthazar , dit hardiment à ce prince : Ces paroles signifient que Dieu t'a pesé dans sa balance y et qu'il t'a trouvé trop

léger ; c'est pourquoi ton royaume serfc divisé entre les Perses et les Mèdes.

Lorsque le roi eut vu cette main qui écrivait toute seule , il fut saisi d'une si grande frayeur ^ que ses genoux s'entrechoquaient l'un et Vautre. La reine sa mère ayant appris ce qui était arrivé , descendit dans la salle du festin , et lui fit honte de sa frayeur , ce qui le rassura , quoique Daniel rappelât à son esprit le châtiment que Dieu avait tiré de son père IHabuchodonosor. (Ce prince s'étant enorgueilli de sa puissance, Dieu le condamna à passer sept ans parmi les bétes. ) Balthasar ne fut point choqué de la hardiesse de Daniel ; au contraire , il lui fit donner un collier d'or et une robe de pourpre. Cette même nuit la ville fut prise , et Balthazar fut tué. Cyrus régna dans Bdbylone , conjointement avec Darius Ciaxare, roi des Mèdes, qui était son oncl0 et son beau-père.

U y a long-tems que je souhaitais d'être arrivée à ce tems-ci; car je connais Cyrus et Ciaxare ^ par mon abrégé de l'histoire uiiiverseUe.

DES AnOIiBSCENTEfl. 211

MADEM. BONNE

C'est un vrai plaisir quand on se trouve en pays de connaissance. Voyez , ma chère , l'avantage que vous retirez à présent de vous être appliquée dès le tems que vous étiez petite : si vous n'aviez employé votre tems qu'à jouer, que vous en resterait-il à présent ?

> liADY MARY.

Je vous assure , ma Bonne , que depuis que j'ai lu des histoirf'S , je ne me soucie pas beaucoup de mes poupées; je les changerais volontiers contre des livres*^ n

iiADT CHARIiOTTE.

Il y a une chose qui m'impatiente dans cet d^régé de l'histoire* 11 y a dans ce livre quantité d'histoires à raconter ; mais elles n'y sont pas , et je meurs d'envie de les savoir. Maman m'a donné plusieurs Yolnmes d'une histoire faite par M. RoUin; elle dit que je les trouverai là toutes. J'ai voulu lire ce livre ; mais , ma Bonne, il y a tant de raisonnemens et de batailles^ que cela m'ennuie.

212 Ii£ MAGASIN

MADEM. BONNE

Passez les batailles , ma chère ; quand vous serez plus grande , vous les relirez j et comme vous n'avez pas toute Phistoire de RoUin , je vous ferai répéter par lady Sensée toutes ces histoires : à dix ans, eUe les avait toutes écrites "de sa main.

MISS BEIiliOT^E.

Elle est bien heureuse de savoir de si belles choses; si vous vouliez lui permettre de nous raconter celles qui regardent Ciaxare et Cyrus, je vous serais bien obligée ; j'ai une grande envie de connaître ces princes.

MABEM. BONNE.

J'y consens ,. madame , et ce sera pour la première fois ; aujourd'hui nous fini^ rons ce que nous avons à dire des Lacédémoniens. ]Nous avons dit , la dernière fois 2 que l'intention de Lycurgue était de former un peuple qui ne pût être vaincu ni faire de conqoéte. Lady Spirituelle , comment fit- il pour empêcher les Spartiates de pouvoir être vaincus ?

I4ABT SPIRITUBIiIiE.

Ces dames auront la bonté de ^ sou-

DES ADOLESCENTES. 3l3

venir qu'on accoutumait les enfans à ne point craindre la douleur; mais, dans le même tems , on leur apprenait à craindre la honte plus que la mort. Or^ un homme qui aurait fui dans le combat , ou qui aurait rendu ses armes , aurait été chargé de hont«. U ne pouvait plus être reçu dans les salles publiques où Ton mangeait. Tout le monde pouvait l'insulter , lui cracher au visage , lui jeter de la boue : on le fuyait comme s'il eût eu la peste , et ceux qui lui auraient parlé , auraient aussi été regardés comme infâmes. Ainsi les Spartiates furent long - tems invincibles. On aurait pu détruire leur répul>lique en les tuant tous ; mais tant qu'il en serait resté un seul , il se serait dé- ' fendu et n'aurait pas Voulu rendre les armes.

MADEM. BONNE

Gomment fit Lycurgue pour les empêcher de faire des conquêtes ?

liADY SPIRITUEIil-E.

Il leur défendit de poursuivre leurs ennemis quand ils fuyaient. D'ailleurs , mesdames , ils ne pouvaient pas faire des

tl4 X^fi MAQABTS

conquêtes tootle temsqn'ilspratiqaeraknt leurs lois. Vous sayez quHls n'avaieBl qa'une monnaie de fer. S'ils fussent sortis de la Lacooie , qm était leur pays , comment auraîent-ils pu arec cette monnaie acheter les choses nécessaires à la vie ? Les antres nations n'auraient pas voulu se charger de leur fer.

liADY CHAKIiOTTE.

Cependant , madame , ils s'éloignèrent beaucoup de leur pays , dans le tems que Xercès vint en Europe.

léABY SFiniTUEIiXiE.

Vous avez raison , j'aî fait comme vous cette réflexion ; je pense que comme ils combattaient avec les autres Grecs pour la défense de toute la Grèce , on leur fournissait les choses nécessaires à la vie.

MISS FKITOIjB.

Vous nous avez dit que les esclaves exerçaient toutes les professions chez les Lacédémoniens j mais^ , p^ exemple , ils ne pouvaiaiit faire un grand commerce^ puisqu'ils maltraitaient si fei t les esclaves.

piSS ADOLESCENTES. »l5

H y a beaucoup d'apparence que ces esclaves se seraient enfuis , si on leur eut donné la liberté d'aller trafiquer dans les autres pays.

MADEM. BONNE

Les Spartiate^ n'avaient aucun commerce, lis trouvaient dans leur pays toutes les choses nécessaires à la vie , et n'avaient pas besoin des superflues ; mais quand il^ les eu&sept désirées , cela leur aurait été inutile , les marchands les leur apportaient avant Lycurgue , depuis lui ils ne revinrent pas.

Pourquoi , ma Bonne ? Est-ce que Lycurgue avait défendu qu'on les laissât cptrer dans la Laconie ? .

MADÈM. :Q0NNE«

li n'eut pas besoin de faire cette défense. Les marchands ne portent des marchandises de c^té et d'autre que pour avoir de l'argent ; il n'était point permis de s'fcn servir àSpar te, ainsi ils n'y retournèpeii t pas. Lycurgue avait non-seuleœent hwjii le commerce , mak aussi les arts et

âl6 IiE MAGASIN

les sciences , et voilà ce qui rendît la vertu , ou plutôt les mœurs des Lacédémoniens, sauvages ; car, comme je vous l'ai déjà expliqué , les arts et les sciences produisent le luxe , à la vérité , et avec le luxe des besoins imaginaires , mais ces besoins nous attachent les uns aux autres , et nous forcent à nous gêner pour ceux qui peuvent nous être utiles. Miss Sophie^ Âtes cette histoire que vous avez lue , et dont vous nous avez parlé au commencement de la leçon.

MISS SOPHIE

11 y eut un empereur tore qui voulut être maître de la Hongrie ; pour cela il envoya un ambassadeur au prince qui régnait alors. Cet ambassadeur , au lieu de porter des présens avec lui , condui-« sait une grande quantité d'ânes chargés de grains \ quand il fut arrivé chez le prince de Hongrie , il fit délier tous les sacs où étaient ces grains ; et les ayant fait jeter sur la terre , il dit au prince : si vous refusez de reconnaître, pour souverain l'empereur mon maîure, il enveiya contre vous autant de soldats qu'il y ^

1)£S ADOIiES€£NT£S. SI7

là de grains. Le prince de Hongrie promit de rendre réponse le lendemain , et pondant ce tems il fit assemUer une cpanlité prodigieuse de poules et de poulets. On les amena dans le lieu où était le grain^ ^'ils mangèrent entièrement. Alors le prince dit à l'ambassadeur : rapportez à Yotremaître ce que vous avezyu , et diteslui que mes soldats mangeront les siens ^ comme mes poulets ont mangé son ^ain. L'empereur ayant appris cette réponse , asseraibla nue grande armée qu'il envoya contre la Hongrie ; mais le prince avait eu tout le tems de se préparer. 11 fallait passer par nn chemin étroit et difficile pour entrer dans ses états ; il fit gâter ce chemin , et y fit jeter une si grande quantité d'arbres , qu'il ne fut pas possible d'y passer : en sorte que l'armée de l'empereur , après s'être bien fatiguée , fut obligée de s'en retourner honteusement ^ sans avoir rien fait

MISS SOPHIE

Ma Bonne , n'est-ce pas que cet empereur était un grand inîbécille ? Puisqu'il avait dessein de prendre la Hon- IL lo

9ld I«B MAGASIN

grie , il m devait pas avenu: ce prince , et lui door^r le tegis de se préparer. S'il était venu tout d*un coup sans rien dire I il n'eût pas trouvé le chemin embarrassé , et il aurait fait réussir ton entreprise.

I4AOY SEKSiÉB.

Vous n'y pensez pas , ma chère coih sine ; est-ce qu'il est permis d'attaquer un prince sans lui avoir auparavant dé<* claré la guerre ? c'eût été xme chose indigne ^ et qui aurait déshonora cet em* pereur*

P^mFquoi , ma chère ? Si la Hongrie lui appartenait, ne pouvaît-3 pas reprendre son bien sans rien dire ? quel mal y avait-^il à cela ?

liADY seîçséï;.

Il aurait violé U (^ok des gens , ee qxu est un grand criwe contre la. société.

liADy VIOIiENTE. , .

Qtfest-çe q^ cel^ \eial dûfe , le. dii^it des g^ns. ? jft n'çftteft^s pa» a», mik^

DKS JtDQI/£Si€£NT£S. £19

MADEiet. BONNE.

J« vais VOUS l'expliquev da mieux que \t pocrrraâ , ma chère. C^t ie droit na-* tore). Quand les hommes vivaient sans lois , ik GODSukaieiitla loi qae Dieu avait «crite dans le fond de leor camt , pour coORdtere ce fUt é^t îfoste ou injuste. Comme cette Uâ esî écrife dans le cœur <de tous tes hommes , eHe est connue de tomes les nations , et on doit rohservor par-tout. Je vais vous faire comprendra cefa par un exempt

Deux nations sont en guerre , et pat consséquenrt sont en droit de mer leurs ennemis. Une des deux nations sodkMe cte faire la paix ; mais comment faire savoir cela à cette antre ' nation , puisque la guerre a rompu tome s<»*te de corn-merce. On a remëcfié à cela en décidant <ju'on pourrait envoyer des liommes qu'on Domnre ambassadeurs, et que ta personne ^e ces ambassadeurs serait sacrée , c'est- -à-dire , qu'on ne pourrait leur faire du mat y quoiqu'il vinssent de la pavt des ennemis y parce qu'ils viennent €)rdiiKW6" ment pour faire la paixrou la conservei«

230 liE MAGASIN

La loi naturelle enseigne que ces gens-là doivent avoir une entière sûreté, sans quoi personne ne voudrait exposer sa vie, en se chargeant d'aller chez les ennemis. Il est donc de Tintérét de toutes les nations que leur personne soit sacrée , et on nomme cela le droit des gens. Ce même droit exige que ces ambassadeurs n'abusent point de la confiance de ceux qui les reçoivent, et c'est encore une loi naturelle. Je vous reçois chez moi ^ dit une nation ennemie , parce que vous dites que vous y vçnez avec de bonnes intentions , pour mon bien ; ce n'est qu'à cette condition que je vous donne permission d'entrer dans mon pays, d'y vivre en sûreté ; que si vous être un menteur, et qu'au lieu de travailler à la paix , vous cherchiez à me faire du mal , vous abusez de ma confiance , vous violez le droit naturel , c'est-à-dire , le droit. des gens, et }e suis en droit de vous regarder comme un ennemi , et de demander votre châtiment à la nation qui vous avait envoyé. La sûreté , le bonheur des peuples a donc fondé le droit des gens , et cette sûreté exige qu'il ne soit pas permis à

DES ADOIiESCENTES. 2f2l

une nation d'attaquer une autre nation sans l'avertir ; autrement on ne pourrait dormir en repos , et on ne serait pas plus en sûreté dans son pays que dans un bois , au milieu des voleurs. Si un prince en pouvait attaquer un autre en trahison, il pourrait par la même raison attaquer tous les autres j ainsi il n'y aurait plus de sûreté dans l'univers. Tous les peuples sont donc convenus ensemble , êl ont fait une loi qui défend de faire la guerre sans l'avoir déclarée : ceux qui manquent, à cette loi , offensent toutes les nations eh désobéissant à la loi commune , c'esl-à« dire , en violant le droit des gens. M'entendez-vous à présent, mesdames, et concevez-vous pourquoi l'empereur turc ne pouvait pas , en honnête homme , attaquer le prince de Hongrie , sans lui déclarer la guerre auparavant?

MISS SOPHIE

Oui , ma Bonne, et je suis bien honteuse d'avoir si mal jugé d'abord.

MISS BEÏiLOTTE.

Je suis bien fâchée que vous soyez française, ma Bonne, car sans cela je vous dirais une pensée qui .me vient.

MAD£M. BONNE

Dites tonjonrs , ma chère , je vous le permets. Apparemment que c'est quelque chose contre ma nation y et dans ce cas je h^ue voire politesse ; rien n'est plus malhonnête que de dire sans nécessité à une personne du mal de son pays ; mais ceci est tout différent : nous cherchons à nous instruire, et non pas à BOUS ofiènser j dites-moi donc librement cette pensée > et toutes celles qui vous viendront dans l'esprit , à condition que j'aurai la liberté de vous contredire quaiid. ce que vous me direz ne me paraîtra pas juste. Y consentes- vous , ma chère ?

MISS B]BIiIiOTT£.

Oh ! de tout mon cœur , ma Bonne ; je vais, donc vous dire bonnement ma pensée. Je suis fâchée ^ à cause de vous , que les Français aient violé le droit des gens en Amérique j car tout le monde dit qu'ils nous ont fait la guerre en ce pays-là sans nous la déclarer.

ZiffAOEM. BONNE.

Presque tout le monde dit cela en

DES Al>OLï!SC£l^T£S. SâS

Angleterre ; mais ce qu'il y a de ^tigulier, itta chère , c'e^t qu'en France tout le monde dit et croit que ce sont les An* glais qui ont commis cette faute , et qui ont commencé la gUerre sans la déclarer.

Miss BEI/IiOTTE.

Dites-^moi en conscience , ma Bonne ^ lesquels des deux vous croyez qui ont raison.

MADEM. BONNE

Je vous assure, ma chère, que je n'en sais pas un mot. Je vous dirai même que je ne Tai pas examiné. C?est ici une de ces choses qu'on ne peut jamais savoir sûrement, quand même on lirait tous les papiers qui s'écrivent des deux côtés*; car pour bien juger, il faudrait être sure que tous ces gens-là ne mentent pas; et le moyen d'avoir cette certitude? Ainsi , pour ne pas commettre d'injustice , j'ai pris le parti de suspendre mon jugement.

MISS SOPHIE

Puisque nous parlons de cela , il faut que je vous dise ce que je pense depuis

224 I^B MA&ASIN

loDg-tems. Je dis en moi-même, ma pauvre Bomie doit être fort embarrassée j car enfin vous devez aiftier votre pays , et par conséquent lui souhaiter la victoire ; je suis sure aussi que vous aime;^ l'Angleterre y où l'on vous souhaite beaucoup de bien , et où vous avez tant d'é colières qui vous aiment de tout leur cœur ; ainsi vous devez être fort fâchée quand il nous arrive du mal. Comment faites-vous pour accommoder tout cela ?

MABEM. BOKNE.

Rien de plus aisé y ma chère ; je suis bien aise que vous m'ayez fait cette ques* tion y parce que cela me donnera occasion de régler vos propres sentimens en de pareilles occasions ; mais avant de vous répondre , je veux à mpn tour vous en faire une.

Vous ne savez pas, ma chère , que j'ai un procès 'avec votre chère mère. 11 y a dans une bourse mille livres . sterlings qu'une, dame m'a . laissées en mourant.

Votre maman ''pré^iid que cette bourse

' lai appartient; A laquelle des dçux la

Tsotifeauez-vous ?

DfiS ABOLESGBKTES. 235 MISS SOPHIE.

Me voilà bien embarrassée. Je suis sure que ma mère ne voudrait pas mentir , ni vous non plus. Cependant , vous me le pardonnerez , ma Bonne ; \e dois aimer maman plus que vous ; ainsi je souhaite qu^elle gagne la bourse.

MISS MOI^XiT.

Et moi , qui n'ai pas l'honneur de connaître milady, je souhaite- que ma Bonne ait les mille livres sterlings.

MADEM. BONNE

Je vous suis bien obligée , ma chère ; mais si par hasard cette bourse ne m'ap* partenait pas , et qu'au contraire elle appartînt à milady , vous me souhaiteriez une très- mauvaise chose, car il n'y a rien de pire que d'avoir le bien d'autrui.

MISS MOLIiT.

Mais si cet argent ne vous appartenait pas , sans doute que vous ne voudriez pas l'avoir ?

MADEM. BONNE

Je l'espère ^ ma chère ; mais la chose est si embrouillée, que nous croyons toutes deux avoir raison. Milady a serré

Iâ6 liE MAGASIN

dans une armoire une bourse où il j avait mille guinées ; j'ai mis dans la même armoire une bourse toute pareille. Des voleurs ont emporté une de ces bourses ; milady dit que celle qui reste est la sienne 9 et qu'elle la reconnaît fort bien; moi je crois reconnaître aussi la mienne. Gomment noins accorder? Cela n'est pas possible j nous plaidons ; les juges décideront l'affaii^e.

MISS CHAMPETRE.

Ma Bonne a raison de dire qu'il n'y a rien de plus mauvais que d'avoir le bien d'autrui : ainsi je souhaite qu'elle perde $on procès , si la bourse ne lui app^tif ut pa^.

Et VOUS SQuhititez an fiUe qui m'aime véritablement. J'aime mon pays , miss 8opbie ; mais comme rien n'est si malheureux que d'avoir le bien d'autrui , je souhaite que les Français soient battus > si ce qu'ils demandent ne leur appartient p^as,

MISS BBIiliOTTB.

A votre compte , il faut donc que je souhaii,e la même chose à l'Angleterre ?

rr

DES ADÔtfESCfiï^l'ES. S97

m:apem. bokne^

, Ouï , ma cbèrc. Ketencz Wen , mes-' dames, que ce n^e$f, pas la grandeur des possessions qui fait le bien des em* pires ^ mais la justice des poesessioûs : le phis grand malheur qui puisse arriver aux royaumes , commie atix particuliers , est d^étre iBJi^ste ; ainsi y comme je ne connais pas laquelle des deux nation» a la justice de so» cdté , je ne smfhaite rien ni pour l'une , ni pour Fautre ,. et ^e dis à Dieu : Seigneur y qui connaissez^ ceux qui ont drent, accordes^^leur la victoire^ Ife permettez paa qiie je réussisse jiamais y quand j'entreprendrai de faire tort à mom prochain , soil que je le fasse par malice^ ou par igncMrance. Accordes la même grâce à mon pays , à mes parens" , i me» amis , et à tous ceux pour qui je mlnt^ fesse d^ne façon particulière»

J'avab dessein , mesdames ^ àe ypoo»

raconter une histoire ; m'ais e)le serait trop longue pour aujourd'hui. Milady Ghailotte en a compose une très jdie qu'elle nous dira , après qwoî nous par^ leroBS de l'Amérique septepQrîansde j ft

998 LE MAGASIK

dans la leçon du matin y je tous dirai l'histoire dont je vous ai promis le récit.

ïiADY CHARIiOTTB.

Il y av^it un marchand qui était allé dans les Ipdes avec sa femme ; 41 y gagna beaucoup d'argent, et au boiit de quel* ques années il s'embarqua pour reyenîr en France y d'où il était. Il aTait avec lui sa femme et deux enfans , an . garçon et une fille : le garçon , âgé de quatre ans , se nommait Jean ; la fille , qui n'en avait que tirois, s'appelait Marie. Quand ils furent à moitié chemin ; il survint une

grande tempête , et lé pilote dit qu'ils étiûetit en grand danger , parce que le vent les poussait vers des iles ou sans doute leur vaisseau se briserait. Le pan-* vre marchand ayant appris cela , prit une grande planche et lia fortement dessus sa femme et ses deux enfans : il voulut s'y attacher aussi , mais il n'en eut pas le tems ; car le vaisseau ayant touché contre un rocher, s'ouvrit e^ deux^ et tous ceu3t qui étaient dedans, tombèrent dans la mer» La planche sur laquelle étaient la femme et les. deux enfans , se soutint ^r la mer comme un petit ba-

DES. ABOIiESOENTES. Q^§

teau, et le vent la poussa vers une ile« Aloirs la femme détacha les cordes j et avança dans cette Ue avec ses deux ^nfans*

La premieFé chose qu'elle fit quand elle fut en lieu de surejlé , fut de st met-, tre à genoftx , pour remercier Dieu d^ l'avoir sauvée : elle était pourtant bien . affligée d'avoir perdu son mari ; elle pensait aussi qu'elle et ses enfans mourraient de faim dans cette île , ou qu'ils seraient mangés par les bétes sauvages. Elle marcha quelque tems dans ces tristes pensées, et elle aperçut plusieurs arbres chargés de fruits : elle prit un bâton et en fit tomber, qu'elle donna à ses petits enfans , et en mangea elle - même. Elle avança ensuite plus loin, pour voir sr elle ne découvrirait point quelque cabane ; mais elle reconnut qc^elle était dans une île déserte. Elle trouva dans son chemin uii grand arbre qui était creux , et elle résor lut d'en faire une maison pour cette nuiL Elle y coucha donc avec ses enfans , et le* lendemain elle avança encore dans nie autant qu'ils purent marcher. Elle trouva dans son chemin des nids d'oi-

seaiTK dont elle prit les wah ; et voyant qu'elle ne irouvait ni hommes nî mauvaises bétes , elle résolut de se soumettre à la volonté de Dieu , et de faire son possible pour bien élever ses enfans. Elle «vait dans sa pocbeun Evangile et um livre de communes prièlre?; eÔe* s'en servit pour leur apprendre à lire et pour leur enseigner à connaître le bon Dieu. Qoelqnefois le petit garçon lui disait ; Ma mère , oh est mon papa ? d'o«r vient nous ShXAl fait quitter notre maison pour venir dans cette lie ? est - cer qu'il ne viendra pas- nous cbercliep?Me9 enfans^ leur répondait cette pauvre femme en pleurant ^ votre père est allé dans le ciel ^ mais vous av^z un antre pap«, qui est le bon Dian. U est ici , qttotque vous ne le •voyiez pas r c^est lui qui nous envoie des fruits et des <enf& ; et il aura s<nn de BOUS , tant que nous Faimôrons de to»t -notre eœvr, et que nous le servirons.

Quand ces petits enfans surent^ lire ,■ ils lisaient avec bien du plaisir tout ce qui 'était dans leurs livres , et ils en parlaient toute la }Ouraéô ? d'ailleurs ils étaient fort bons et fort c^issans à leur mère.

DES ABOIiESCENTES. â3l

Au bout de deux ans, cette pauTre femme tomba malade ^ et elle connut qu'elle allait mourir ; elle était bien inquiète pour ses pauvres enfans ; mais à la fin elle pensa que Dieu , qui était si bcm, en aurait soin. Elle était couchée dans le creux de son arbre , et ajaut appelé ses enfans , elle leur dit : Je vais bieniôt mourir, mes chers enfans, et vcms n'aurez plus de mère. Souvenez - vous pourtant que vous ne serez pas tout seuls , et que le bon Dieu verra tout ce que vous ferez. He manquez jamais de le prier matin et SQÎr. Mon cher Jean , ayez bien soin de votre sœur Marie ; ne la grondez point , ne ïa battez jamais : vous êtes plus grand et plus fort qu'elle , vous irez lui chercher des œufs et des fruits. Elle voulait aussi dire quelque chose à Marie , elle n'en eut pas le tems , elle mourut.

Ces pauvres enfans ne comprenaient point ce que leur inère voulait leur dire , car ils ne savaient pas ce que c'était de mourir. Quand elle fut morte , ils crurent qiii'elle dormait , et ils n'osaient faire du bruit , crainte de la réveiller» Jean fut chercher des fruits , et, ayant spupé , ils

S39 liE MAGASIN

se couchèrent à côté de l'arbre , et s'endormirent tous les deux. Le lendemaii^ matin , ils furent fort étonnés de ce que leur mère dormait encore , et furent la tirer par le bras, pour la réveiller. Gomme ils virent qu'elle ne leur répondait pas^ ils crurent qu'elle était fâchée contre eux^ et se mirent à pleurer ; ensuite ils lui demandèrent pardon^ et lui promirent d'être bien sages. Us eurent beau faire , vous pensez bien que la pauvre fenune ne pouvait leur répondre , puisqu'elle était morte. Ils restèrent là pendant plusieurs jours , jusqu'à ce que le corps commençât à se corrompre.

Un matin , Marie jetant de grands cris , dit à Jean : Ah ! mon frère , voilà des vers qui mangent notre pauvre maman ; il fatit les arracher , venez m'aider. Jean s'approcha; mais ce corps sentait si mauvais qu'ils ne purent rester là , et fvent contraints d'aller chercher un autre arbre pour y coucher.

Ces deux enfans obéirent exactement à leur mère, et jamais ils ne manquèrent à prier Dieu; ils lisaient si souvent leur livre , qu'ils le savaient par cœur. Quasid

DES ADOLESCENTES. -"'sSS

ils avaient bien lu 9 ils se promenaient, ou bien ils s'asseyaient sur l'herbe , et Jean disait à sa sœur : Je me souviens, quand j'étais bien petit , d'avoir été dans un lieu où il y avait de grandes maisons et beaucoup d'hommes; j'avais une nourrice et vous aussi , et m<Mi père avait beaucoup de valets ; nous avions aussi de belles robes. Tout d'un coup , papa nous a mis dans une maison qui allait sur l'eau , et puis tout d'un coup il nous a attaché à une planche , et a été tout au fond dé la mer d'où il n'est jamais revenu. Cela est bien singulier, répondait Marie, mais enfin , puisque cela est arrivé, c'est Dieii qui l'a voulu 5 car vous savez bien, mon frère , qu'il est tout-puissant.

Jean et Marie restèrent onze ans dans cette lie. Un jour qu'ils étaient assis au bord de la mer , ils virent venir dans un bateau plusieurs hommes noirs. D'abord Marie eut peur et voulait se sauver, mai? Jean lui dit : Restons, ma sœur; ne savez-vpus pas bien que noire père le bon Die^ est ici , et qu'il empêchera ces hommes de nous faire du mal. Ces hommes noirs étant descendus à terre , furent

.fiorpris de voir ces enfans qui étaient d'une autre couleur qu'eux. Ils les environnèrent et leur parlèrent : ce fut inu**tilement j le frère et la sœur n'entendaient pas leur langage. Jean mena ces sauvages à l'endroit où étaient les os de sa mère ^ et leur conta ^comment elle était morte tout d^un coup ; ils ne l'entendaient pas non plus. Enfin les noirs leur montrèrent leur petit bateau , et leur firent signe d'y entrer. Je n'oserais, disait Marie, ces gens-là me font peur. Jean lui dit : Rassurèz-vous , ma sœur ; mon père avait des domestiques de la même couleur que ces hommes , peut-être qu'il est revenu de son voyage , et qu'il les envoie pour nous chercher.

Us entrèrent donc dans le bateau qui les conduisit dans une ile qui n'était pas fort éloignée , et qui avait des sauvages pour habitans. Tous ces sauvages les reçurent fort bien ; leur roi ne pouvait se lasser de regarder Marie, et il mettait souvent la main sur son cœar^ pour lui marquer qu'il l'aimait. Marie et Jean eurent bientôt appris la langue de ces sauvages, et ils connurent qu'ils faisaient

DES^ ADOL£8CSNT£S. 355

la guerre à des peuples qui demeuraient dans des îles voisines y qu'ils mangeaient leurs prisonniers y et qu'ils adoraient un grand vilain singe qui avait plusieurs sauvages pour le servir^ en sorte qu'ils étaient bien fâchés d'éire venus demeni:er chez ces méchantes gens. Cependant le roi voulait absolument épouser Marie , qui disait à son :frère : J'aimerais mieux mourir que d'être la femme de cet homme-là. C'est parce qu'il est bien laid, que vous ne l'épouserez pas, disait Jean. Non , mon frère y lui disait - elle , c'est parce qu'il est méchant. Ne voyez- vous pas qu'il ne connaît pas notre père le bon Dieu y et qu'au lieu de le prier , il se met à genoux devant ce vilain singe ? D'ailleurs , notre livre dit qu'il faut pardonner à ses ennemis et leur faire du bien ; et vous voyez qu'au lieu de cela , ce méchant homme fait mourir ses prisonniers et les mange.

Il me prend une pensée , dit Jean : si nous tuions ce vilain singe y ils verraient bien que ce n'est pas un Dieu. Faisons mieux , dit Marie : notre livre dit que Dieu accorde toujours les choses qu^oa

lui demande de bon cœur ; mettons-nous à genoux, et prions Dieu de tuer Inînieme le singe ; alors on ne s'en prendra point à vous , et on ne tous fera point mourir.

Jean trouva ce que sa sœur lui disait fort raisonnable. Ils se mirent donc tous deux à genoux, et dirent tout haut : Seigneur, qui pouvez tout ce que vous voulez y ayez, s'il vous plaît , la bonté de tuer le singe , afin que ces pauvres gens connaissent que c'est vous qu^il faut adorer et non pas lui. Ils étaient encore à genoux^ lorsqu'ils en tendirent jeter de grands crisj et s'étant informés de ce qui y donnait lieu , on leur apprit que le grand singe, en sautant de dessus un arbre , s'était cassé la jambe, et qu'il venait de mourir. Les sauvages qui avaient soin du grand singe, et qiii étaient comme ses prêtres, dirent au roi que Marie et son frère étaient cause du malheur qui était arrivé, et qu'ils ne pourraient être heureux qu'après que ces deux blancs auraient adoré leur Dieu. Aussitôt on décida qu'on ferait un sacrifice au nouveau singe qu'on venait de choisir, que les deux blancs y

assisteraient , et qu'après cela Marie épouserait leur roi ; que , s'ils refusaient de le faire , on les brûlerait tous vifs avec leurs livres , dont ils se servaient pour faire des enchantemens. Marie apprit cette résolution ; et comme les prêtres lui disaient qiie c'était elle qui avait fait mourir leur singe , elle leur répondit : Si j'avais fait mourir votre singe , n'^st-il pas vrai que je serais plus puissante que lui? Je serais donc bien stupide d'adorer quelqu'un qui ne serait pas au-dessus de moi. Le plus faible doit se soumettre au plus puissant , et par conséquent je mériterais plutôt les adorations du singe , que lui les miennes. Cependant je ne veux pas vous tromper ; ce n'est pas moi qui lui ai ôté la vie> mais notre Dieu, qui est le maître de toutes les créatures , et sans la permission duquel vous ne sauriez ôter un seul cheveu de ma tête. Ce discours irrita tous les sauvages ; ils attachèrent Marie et son frère à des morceaux de bois, et se préparaient à les brûler, lorsqu'on leur apprit qu'un grand nombre de leurs ennemis venaient d'aborder dans l'île. Ils coururent pour les combattre , et

95S lit: MAGAStK

furent yaineo& Les sanyages qtxi éfâiefil vainqueurs, coupèrent ks chaîne» des ^WL enfans' blâmes , tî Jie$ ayant méfiés^ dans lent ile , ils derittrest les escl«T6d da roi. II» travaînaient depuis le malia jQsqn'aii soir , et usaient : Il faut sertir fidèlement notre maître p<Kir Pammir de Dieu, et croire (fae c'est le Seignets- <fBe nous servons ; car notre Ime dk qu'il faut faire ainsî.

Cependant ces notiveaux 5a»y»ges fat' saîent ta guerre ^ et comme lem'S ^eisiùs^ ils mangeaient leurs prisoiHiiers. Un joitt ils en priiTnt un grand nombre , car ils étaient fort vaiHans ; parmi eenx-l^ il y apvaît un homme hlanc ^ et comme il étak fort maigre^ les sauvages résohirent ée Tengraîsser avant de ie manger. Ils Peib-. chaînèrent dans une cabane, et chargèrent Marte de lui porter à manger. Comme elle savait qu'il devait être htentdt mangé, elle en avait grantfpitîc, et le regardant tristem^ent , eDe dit : mon Dieu , mon père , ayez pitié de toi. Cet homme blanc , qui avait été fort étmmé en voyant une fille de la même couleur que lui ^ le fut bien davantage quand H Ini

BES ABOIiESGEKTES. sSg:

entenâît parler sa langue et prier qh seul 9ieu. Qui tous a appcis à parler fran-^ çais, lui dit-il^ et à connaître le boa Bieu? Je ne savais pas le nom de la langue que je parle ^ répondit -r elle ^ c'était ht langue de ma mère , et elle ma Pisi apprise ; pour le bon Dieu y nous ayons deux livres qui en parlent, et nous le prions tous les jours. Ah ciel ! s'écria, cet homme , en levant les yeux et les mains au ciei, serait -il possible ? Mais^ ma fille y pourriez^^oos me montrer les livres dont vous me parlez? Je ne les ai pas, lui dit-^eUe , mais je vais, chercher moB frère qui les garde , et il vous les montrera. En même tems elle sortît et revint bîentâl après avec Jean qui apportait ces deiix livres» Uliomme blanc les^ ouvrit aivec émotion, et ayant hi sur le premier feuillet y ce livre appartient à Jean. Mau^^ rtce j îIl s'écria : ah y mes chers enfan&i 68t-*ce vous qiue jie revois y venez embrasser ^votre père 9 et pctiasiez-vous me donner deA nouvelles ' de votre mère ? Jean et Marie à ces paroles se jetèrent dans les bras de Fhomme blane en versant de^ Iloropie^ de jote; à La fin Jean reprenant

94o liE MAGASIN

la parole , dit : mon cœur me dit qtie TOUS êtes mon père ; cependant je ne sais comment cela peut être , car ma mère m'a dit que vous étiez tombé dans le fond de la mer , et je sais à présent qu'il n'est pas possible d'y vivre , ni d'en revenir. Je tombai effectivement dans la merquand notre vaisseau s'enbr'ouvrit , reprit cet homme ; mais m'étant saisi d'une planche , j'abordai heureusement dans une. ile, et je vous crus perdus« Alors Jean hii dit toutes les choses dont il put se souvenir, et l'homme blanc pleura beaucoup quand il apprit la mort de sa pauvre femme* Marie pleurait aussi beaucoup , mais c'était pour un autre sujet. Hélas! s'écria* t*elle , à quoi sert-il que nous ayons re* trouvé notre père, puisqu'il doit être tiie et mangé dans peu de jours? Il faudra couper ses chaînes , dit Jean, et nous nous sauverons tous les trois dans la forêt. Et qu'y ferons^^nous , mes pauvres enfans? dit Jean Maurice, Les sauvages nous rattraperont, oabien il£audra mourir de fainL Laissez*moi faire , dit Marie , }e sais un moyen infaillible de vous sauver. Elle sortit en finissant ces paroles, et

DES ADOLESCENTES. è4l

tX alla trouver le roi. Lorsqu'elle fut entrée dans sa cabane , elle se jeta à ses pieds, et lai dit : Seigneur, j'ai une grande grâce à vous demander} toulezvous me promettre de me l'accorder ? Je TOUS le jure, lui dit le roi , car je suis fort content de votre service. Eh biens, lui ditMarie, vous saurez que cet homme blanc dont vous m'avez donné le soiu , est mon père et celui de Jean : vous avez résolu de le manger , et je viens vous re)présenter qu'il est vieux et maigre , et qu'ainsi il ne sera pas fort bon ; au lieu que je suis jeune et grasse ; ainsi j'espère que \<ms voudrez bien me manger à sa place : J€ ne vous demande que huit jours pour avoir le plaisir de le voir avant de mourir. En vérité , lui dit le roi, vous ites une si bonne fille, que je ne voudrais pas , pour tente chose , vous faire mourir : vous vivrez et votre père aussi. Je vous avertis même qu'il vient tous les ans ici un vaisseau plein d'hommes blancs , auxquels nous vendons nos prisonniers ; il arrivera bientôt , et je vous donnerai la permission de vous eu aller.

243 Ir£ MAGASIN

Marie remereia b^ucQup le roi ; ec ^ dans son cœur y ette remerciait le boo Diea qui lui ayait inspiré d'aToir compassion d'elle. Elle courut porter ces bonnes nouTeUes à sûnpère ^ el quelques jours après , le vaisseau dont le roi noir lui avait parlé , étant arrivé , elle s'embarqua avec son père et son frère. Us abordèrent dans une grande île habitée par des Espagnols. Le goirvemeur de cette île ayant appris l'bistoure de Marie 7 dit en lui-même : Cette fiUe n'a pas un sou y et elle est bien brûlée du soleil f n^ais elle est si bonne et si vertueuse ^ qu'elle pourra rendre son inari plus heureux que si elle était riche et belle. II pria donc le père de Marie de lui donner sa fille en mariage ; et Jean Maurice y ayant consenti , le gouverneur l'épousa , et donna une de ses parentes, à Jean : en sorte qu'ils vécurent fort heureux dans cette île y admirant la sagesse de la Providence , qui n'avait permis que Marie fût esclave , que pour lui donner l'occasion de sauver la vie à soit père;:

Je vous assure , ma chère Charlotte^

DES ABOliESCENtES. a43

que ce petit conte m'a fort întëressée : qu'en pensez-Tous , lady Lucie ? -

, Il me semblé qu'il n'y a pas 'une seule circonstance inutile , et que, tout y est ptopre à exciter la confiance :en Dieu et l'amour de ses devoir^. ËUe ^l aussi trouvé le moyen de nous intéresser pour ces deux innocens personnages* Voilà , je crois 9 tout ce qu'on peut souhaiter dans un conte.

HABBM. BONNE.

Ouï , mesdames. Miss Lucie a fort ju-^ dicieusement rassemblé toutes les qualités n'éce^aires à la fiction ^ c'est-à-dire ^ aux contes et aux fables, Reténôî-les' bien/ mesdames. Je vous; elhbifliEi à imiter lady' Charlotte ^ et à Composer' quelque chose': cela formera vôtre style, et vous accoutumera à mettre vos pensées par écrit avec quelque ordre; maïs souvenez-vous que , pour fàir^' quelque chose dfe bon, îl faut quel tous Vous instruiriez et amusiez en même téms/Celles de vous , ihes-' dames, qui ne pourront pas composer de petites histoires, doivent écrire des

fèi\ .^ . liE MAGASIN

lettres. Rien n'est plus sot à une dame que de ne savoir pas s'exprimer comme il faut sur le papier ; et pour le faire avec facilité , il faut s'y accoutumer dès sa jeunesse*' riotre leçon a été si longue anjourd'hui, qu'il faut remettre la géographie à une autre > fois.

/liABT liOUISE.

Je n'x)ublierai pas que vous nous avez promis une histoire pour nous prouver qu'il n'est pas possible de conserver la probité sans la religion.

MADBV. BONNE.

Nous commencerons par -là la leçon du matin. Remarquez pourtant, mesdames , qu'il peut arriver, par hasard qu'une personne qui n'a point de religion ;^f conserve Ifi probité. Nous aimons natujrellement la vertti , je dis même ceux qui la pratiquent le moins ; mais l'amour désordonné que nous avons pour nousmêmes , nous porte à nous en écarter toutes les fois queî noiis le croycms nécessaire pour satisfaire à nos penchans corrompus. Or, il peut arriver telles circonstances qui feront qu'un homme n'aura

DES ABOIiESCENTES. 245

pas besoin de faire de mauvaises actions pour se satisfaire j alors il conserve la probité , parce qu'il n'a aucun intérêt à en manquer, et qu'on a!est point méchant gratuitement , c'est - à - dire , pour rien. Mettez cet honnête homme dans d'autres circonstances y adieu sa vertu ; il ne la conservera pas aux dépens de l'intérêt de ses passions. L'histoire que je vous ai promise le prouvera, et vous montrera en même tems que , s'il n'y a que la religion qui puisse produire une probité inaltérable , il n'y a qu'elle npn plus qui puisse procurer un bonheur parfait et indépendant des divers accidens de la vie.

FIN DE IiA SECONDE PARTIE.

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