‹ Magasin des adolescentesChapitre 5 sur 33 · I." DIALOGUE · texte numérisé non relu

I." DIALOGUE

MAB. BONNE, I.ADY SPIRITUELLE, LADY CHARLOTTE, laby MARY.

I4ADY MAKY.

JlLh mon dieu , ma Bonne , qu'il y a long-tems que je n'ai eu le 'plaisir de vous voir ! Vous nous aviez promis de n'être que six mois en France , et vous y avez passe deux années entières. Je vous assure que je me suis beaucoup ennuyëe pendant votre absence , et que je suis devenue bien méchante ; mais , Dieu merci , vous voilà revenue pour toujours ; j'espère que vous m'aiderez à me corriger.

MABEM. BONNE.

De tout mon cœur , ma chère amie ;

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venez que je vous embrasse. Comme vous voîlà grandie ! Et vous , lady Spirituelle j vous êtes aussi grande que moi actuellement. Je ne vous reconnais plus , mesdames. Sans doute que la. raison .a augmenté aussi bien que le corps?

liADY SPIRITUEIiliE.

Ma Bonne ,* cela va tantôt bien , tantôt mal ; je vous raconterai tout ce que )'ai fait pendant votre absence, vouç verrez que ]e n^ai pas toujours été bonne ; mais aussi , je n'ai pas toujours été méchante.

C'est toujours quelque chose , ma chère amie ; vous avez bataillé contre vos passions ; continuez , à là fin vous en serez victorieuse. Et vous , lady Charlotte ?

liADT CHARIiOTTE.

Itfaman vous le dira , ma Bonne.

MADEM. BONNE

Je devine que vous avez été bonne fille , et que vous ne voulez pas vous louer vous-même; et miss MoUy qui

DES ADOIil^SGEKTES. S3L

ne dit mot cl qui reste là toute honteuse dans un coin , qu'est-ce que cela signifie ?

MMSS MOIiliY. . j

Gela signifie ^ ma Bonne { que vous me chasiserez quand voi^s saurez leri^ lain défaut que j'ai pris en votre absence : je suis devenue si menteuse^ que je ne m'aperçois plus de mes mensonges,

MA DEM. BONNE

Vous avez bîeii raison d'être hôn-^ teuÈie, ma chef e : cependant il né fMi pas vous décourager. J'espère qite le dernier mensonge que vous avez fait sera le dernier de votre vie. Vous avez toutes fait votre confession , mesdames ; je vais vous faire €çlle de lady Sensée et de lady Tempête , que je n'ai point quittées dans ce grand voyage. Elles ont été si bonnes, si raisonnables, que je n'ai que des sujets de me louer d'elles.

liADY SPIKITUBLLE.

Vraiment, cela le.ur était bien aisé; si j'ëjtais toujours avet des personnes qui eussent la bonté de me reprendre , je crois que je ne ferais pas une seule fsiute.

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MABEM. BONNjË.

Je crois que lady Spirituelle est jalouse.

/ liADY SPIRITUELLE.

Oui , ma Bonne , je le suis ; mais vous me le pardonnerez , car ce n'est pas que Je sois fâchée du bonheur de ces dames ; je voudrais seulement être aussi heureuse qu'elles , et je souhaiterais aussi que tout le ^monde eût le même bonheur. Si je vous demandais une grâce ^ ma Bonne, me l'accorderiei^-vous ? , ^

MABEM. BOKNE.

Ouï , madame , si cela est en mon pouvoir,

liADY SPIRITUELLE.

Assurément vous pouvez m'açcorder ce que je vais vous demander. Pendant votre absence , j'ai fait connaissance avec trois dames qui meurent d'envie d'être vos écolières. Il y en a deux qui sont de grandes filles plus âgées que moi , et une de mon âge. Je leur ai tant de fois raconté les leçons que vous avez eu la bonté de me donner ainsi qu'à ces disses, qu'elles les savent par cceur.

DES ABOLESCEKII'ES, 35

Youlez-vous me donner la permi3sion de les amener la première fois ?

MADEM. BONNE

Gela me fera beaucoup de plaisir , puisque vous m'assurez qu'elles souhaitent de s'instruire. Gomment les nommez-vous ?

liADY SPIRITUEIiLE.

Lady Louise , lady Lucie et miss Champêtre. Cette dernière n'est pas à Londres : elle ne peut souffrir la ville, et paisse sa vie à la campagne. Elle m'a pourtant assuré qu'elle la quitterait avec plaisir , s\ vous voulez bien qu'elle soit votre écolière.

HADEM. BONNE.

* Je serai charmée de voir cette petite misantrope. Je vous annonce aussi trois autres jeunes dames ; deux que »je connais depuis long^tems : pour l'autre , je ne la connais pas beaucoup j elle se nomme lady Violente : madame sa mère souhaite qu'elle vienne à' nos leçons ; je lui en ai donné quelques-unes avant mon départ ; mais la pauvre ^ant n'enten-^

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dalt pas nn seul mot de français , et j'ai peur qu'elle ne s'enfituye beaucoup*

liABY MARY.

Je lui apprendrai à parler français , îna Bonne j maman est amie de mada-me sa mère. On dit qu'elle a beaucoup d^esprit , mais qu'elle est bien méchante y bien cplére.

MAJDEM. BONNE.

Et vous, vous êtes bien médisante^ cela est pire que d'être colère.

liADY MARY.

Vous avez raison, ma Bonne. Voilà un des défauts que j'ai pris pendant que vous étiez à Paris j vous en verrez bien d'autres. Par exemple , je suis devenue capricieuse , à ce que l'on dit, et cela donne beaucoup de chagrin à maman et à ma gouvernante. / . .

\ MAI>£M^ BONNE

Cela est horrible, ma chère Mary»

Dites-moi , je vous prie , comment spnt faits vos caprices ? Voulez-vous bien m'en montrer un ?.

liADY MARY.

Je ne puis , ma Bonne \ mon caprice

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VOUS craint comme le feu , et je suis bien sure qu'il n'osera jamais paraître devant vous. Voici comment il me prend : d'abord je suis fort gaie , sans savoir pour-» quoi ; je chante , je saute , jusqu'à ce que je sois bien lasse ^ et quand je n'en puis plus de fatigue , la mauvaise humeur me prend j et si dans ce moment , quelque chose ne va pas à ma fantaisie , je deviens comme un petit démon , criant , battant tout le monde. Je veux alors une chose ^ et bien , tout d'un coup je ne «la veux plm 5 et puis je la veux encore. Après cela je me mets en colère d'avoir ëté si méchante ; je pleure de dépit d'avoir offensé le bon Dieu , maman et mademoiseilcYcilà commej'ai passé ma vie depuis que je ne vous ai- vue*

MABÏIM^ BONNE* -

Vous m'affligez beaucoup , ma chère, et je ne me console que dans Fespérance de vous voir faire les plus grands efforts pour vous corriger,

, lé^LjyY MARY»

En vérité , nta Bonne , si on me donsait à choisir , j'aimei ais mieux jeûner

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pendant huit jours , an pain et à Teau ^ que de commettre encore cette faute :

mais quand le capiice me prend,, je ne pense à rien du tout qu'à crier. 11 me semble que j'ai raison de me mettre en colère , et je ne vois qqe j'ai lorl que quand cela est pe^sé tput-à-fait.

MABEM. BOKN£.

Je connais cela y ma chère , et j'aime beaucoup votre sincérité : je m'en* servirai pour trouver des remèdes à cett^ maladie, de votre ame, qui vient aussi de votre corps. Le premier est la prière : il faut tous les. matins et les soirs prier le bon Dieu de vous donner la grâce dé vous corriger ; secondement , il faut demander comme une grâce à votre gouvernante , de vous avertir quand vous vous laisserez aller à cette joie immodérée j elle épuise vos esprits , et vous laisse ensuite dans un abattement où vous manquez de force pour vous vaincre ; en troisième lieu , il faut me promettre , quand votre gouvernante vous avertira , de tout quitter, dans le moment, pour aller dans votre chambre. Vous vous

DES ABOI^ESCENTES. 3g

mettrez à genoux pour faire une prière et réfléchir sur la présence de Dieu.

0)mment, ma chère enfant, vous dites que votre caprice me craint, et il iie craindrait pas le Seigneur , devant lequel vous êtes ^ et qui peut vous punir dans le moment? Vous offensez en sa présence ce père si bon , si tendre , qui vous aime et qui vous fait tant de bien. Allez , ma chère , je vous donne ma parole que si vous pensez bien à cela , vous n'entendrez jamais parler de vos caprices.

liADY «yiaiTUEIiliB.

Ma Bonne, ces dames ont vu une grande quantité de belles choses en France , est-ce qu'elles ne nous raconteront pas ce qu'elles ont remarqué ?

MABEM. BONNE.

Faites votre cour à lady Tempête , madame ; eUe a mis par écrit quelquesunes de ses remarques, en forme de journal.

HISS UOXjJuY.

Qu'est-ce que cela Teut dire un journal?

4a 3LK MAOASlK

MADEM. BONNE

C*est-à-dîre , qu'elk a. écrit tous le* soirs les choses qu'elle a remarquées dani^ la journée.

LADY CfîARi:iOTTJ&.

Ma Bonne, voulez^-vous lui donner permission de lire ce journal ?

MAUEM. BONNE.

Nous le lirons quelque jour , mesdames ; mais il faut auparavant qu'elle le mette au net ; cela est si maî écrit , qu'elle aurait beaucoup de peine à' le déchiffrer elle-même. Quand lady Tempêta était petite , elle ne voulait s^appliquer à rien , et se moquait de son maître d'écriture ; elle en fait pénitence aujourd'hui ; elle écrit comme un chat, malgré la peine qu'elle se donne pour corriger son caractère , et elle éprouve qu'on se . défaitmal-^aisément des défauts contractés dans l'enfance.

MISS MOIiliT. '

Pourquoi lady Sensé n'a -t- elle pa^ aussi fait un journal ?

HIABEM. BONNE.

Cela eût été inutile^ puisque sa cou-

DBS AI^OÎiESCENTES. 4l

sine s'en était chargée ; elle s'occupait d'une autre manière; elle a fait plu-* sieurs contes de fées fort jolis , des fables et d'antres petits ouvrages , qu'elle vous lira aussi.

I>AiDY MARTT.

Elle est bien heureuse d'avoir tant d,'esprit. Pendant que j'étais en Irlande , je n'avais point de lirres y et je m'ennuyais beaucoup. Je dis en moi-même :

puisquie ije n'ai pas d'histoire à lire ^ il faut que î^n fasse une. Je pensai toute la nuit à cela , et j'eus bien de la peine à faire un petit conte qui était bien court. Ma gouvernante crut que j'étais malade le lendemain , car je ne voulais pas déjeûner avant d'avoir écrit ce conté.

liADY CHARLOTTE.

Je vous assure , ma Bonne ,J que le conte de lady Mary est fort joli ; elle me l'a lu , et il m'a fort amusée.

MAD£M. BONNE

J'espère qu'elle voudra bien nous en faire la lecture ?

liADY MAKY.

Oh non , ma Bonne j cela est trop

4â LU MAGASIN

mal 9 et ces dames se moquer aies t Au moi.

MABEM. BONNE.

Vous n'avez que huit ans , ma chère ^ et vous avez déjà l'amoiU'-propte d'un auteur. Ah ça , ma bonne amie , me direz-vous la vérité , si je vous fais une question ?

XABY MARY.

Tous savez , ma Bonne y que je ne vous ai jamais trompée ; pourquoi donc me demandez* vous si je dirai la vérité ?

MADI3M. BONNE.

J'ai tort 9 ma chère enfant ; on ne doit se méfier que des menteuses , et vous ne Tètes pas ; vous m'allez répondre juste; K'est-il pas vrai que vous avez bien envie de nous lire votre conte , que vous le trouvez fort joli tel qu'il est, et que quand vous dites qu'il est mal fait , vous parlez contre votre pensée , et seriez bien fâchée que nous le crussions ?

liADY MARY.,

Cela est .fort singulier que vous deviniez tout ce qui est au fond de mon

DES ABOIiESCENTBS. 43

cœur. Je ne voyais pas cela avant que vous me l'eussiez dit ; mais à présent je sens à merveille qtte je disais du mal de mon conte ^ afin que toutes ces dames en dissent du bien.

MABEM. BONNE.

Yoilà le cas de bien des gens , ii a chère , qui n'auraient pas comme vous la sincéiité de Fa vouer : apprenez , mesdames y qu'on ne doit jamais parler de soi-même , ou des choses qu'on possède ^ ni en bien , ni en mal. Quand on parle; mal de soi , c'est pour avoir le plaisir d'être contredite. Apprenez encore qu'on! ne doit jamais se faire prier deux fois , quand il est question d'amuser les autres par ses talens ^ rien n'est plus insupportable. J'ai connu des dames qui avaient la voix fort belle > et qui jouaient trèsbien des instrum^is. Jamais de la vie je ne les ai priées de chanter , quoique j^aime la musique à la folie. Elles se fai-* saient presser une heure avant de montrer leurs talens , et le plaisir qu'elles procuraient ne valait pas la peiné qu'il fallait prendre pour les engager à chanter. Allons y lady Mary ^ dites-nons votre coate.

44 ti£ IM:AGASllt

liADY SPIRITUEIiLE. ,

Quand il sera fini , je vous ferai une question , ma Bonne.

Il y avait une fois.;...

MABËM* BONKE.

Si lady Mary avait voulu être polie 5 elle aurait dît à lady Spirituelle : Je vou^ prie , madame , de ne point retarder votre question , je dirai mon conte après. Une autre fois, ma chère , tâchez d'avoir ces petites attentions : voilà ce qui s'apjl^île la politesse. Elle consiste à ne nous ^tiaàls mettre devant les autres , et à tâcher au contraire de leur donner la préférence sur nous. Allons , ma chère, continuez.

liADY MARY. *

11 y avait une fois un fermier qui avait été très-riche , et qui était devenu bienîpauvre. 11 avait deux filles nommées Betsi et Laurè. Betsi , qui était Taînée , était parfaitement belle ^ mais elle était

* Ce petit conte étant l'ouvrage à'un enfant, je le cTonnrrai comme elle l'a fait. 1\ est de ladj Sophie Carteret y qui Va fait ayant dix ans.

DES ADOIiESCBNTES. 45

fière de sa beauté ; elle n'aimait qa'elle, et par Conséquent elle était dure aux pauvres , et n'avait aueune complaisance pour les autres. Elle n'aimait pas non plus à travailler , crainte de gâter ses mains, et elle n'allait jamais dans les champs , que quand son pève le lui avait commandé vingt fois , parce qu'elle disait que cela lui hâlerait le teint. Sa cadette Laure avait été fort jolie avant la petite vérole ; mais cette maladie l'avait gâtée sans l'affliger , parce qu'elle n'était pas attachée à sa beauté. EUe était aiméè^ de tout le voisinage j parce qu'elle cherchaii^ à obliger tout le monde , et bien souvent elle s'ôtait le pain de la bouche pour le donner aux pauvres. Quoique sa sœur aînée ne l'aimât point, eUe cherchait toutes les occasions àe lui faire plaisir^ et se chargeait volontiers de tout l'ouvrage de la maison , pour lui en épargner la peiûe. Un jour que les deux sœurs étaient occupées à traire les vaches, un gentilhomme , qui était fort riche , passa par-là et fut charmé de la beauté dé J'aînée. 11 lui fit quelques questions , et trouvant qu'elle avait de l'esprit , il e»

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devint éperdûment amoureux. Betsi fut charmée de cette rencontre , parce qu'eu épousant ce gentilhomme, elle pensait ^'elle viendrait demeurer à la ville , xm elle se divertirait beaucoup. Le gentilhomme lui demanda quelle était cette fille si laide^ qui s'était retirée aussitôt qu'il avait paru ( car Laure pensait qu'il n'était pas honnête à une fille de s'amuser avec ces lieaux messieurs de la ville, qui ne cherchent qu'à tromper les villageoises ). C'est ma sœur, lui répondit Betsi, c'est une pauvre imbécille , qui n'est propre qu'au tracas de la campagne; pour moi, ]e m'y ennuie à mourir; on n'y trouve que des gens grossiers , et je pleure de regret tous les jours de n'être pas née à la cour. Tous êtes trop bçUe pour rester ici , lui dit le gentilhomme ; je vais mettre ordre à quelques affaires , et si vous m'aimez , je viendrai vous demander en mariage à votre père. Betsi pensa mourir de joie à cette proposition , et assura le gentilhomme qu'elle l'aimait à la folie. Cependant le fermier s'impatientait de ce que. sa fille aînée ne reve« nait p^s^ et jurait qu'il voulait la battre

DE5 ADOIiESCBKTES. éj

quand elle reyiendrait Laure s'éckappa de la maison , et vînt lui dire que son père était fort en colère. Dans le moment , une pauvre femme , qui avait trois petits enfans y s'approcl^a des deux ^œurs et leur dit qu'il y avait vingt -quatre heures que C€S trois pauvres en£ans n'a* valent mangé , et qu'elle les conjurait de lui donner quelque chose. Passez votre chemin, lui dit l'aînée ; on ne voit que des gueux ^ qui ne laissent pas un moment de repos aux gens* Doucement, ma sœur , lui dit Laure : si vous ne vou<^ lez rien donner à cette &mme , ne la maltraitez pas. En même tems , elle tira un schelling de sa poche ^c'était tout ce qu'elle avait dans ce . monde ) , et te donaa à cette femme. Betsi se moqua d'elle, et lui dit ; Tous êtes bien stu-» pide ^il y a trois mois que vous amassez ce schelling pour aller aux marionettçs , et vous le donnez à cette misérable ! Je puis me passer des marionettes , dit liaure, et cette femme ne. peut se passer de pain pour sts enfans. Vous êtes uoe çotte de la croire , lui dit Betsi j peût^ être a-t-eUe plus d'argent que vous y et

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qu'eUe se divertira avec votre schelling. Cela pourrait bien arriver , dit Laure ; mais comme il se pourrait fairô' aussi qu'elle eût dit la vëritë , j'aime mieux m'exfk>ser à être - trompée , que d'être barbare.

Le gentilhomme écoutait cela avec attention , et il dit aux deux sbeui^ : Ne disputez plus, mes belles filles ; voilà chacune quatre guinees , vous pourrezaller aux marionettes tant que vous vou- <drez. Je vous suis bien obligée, dit Laure en faisant une grande révérence ; cependant comme je n'ai pas besoin d'argent y permettez -moi de ne pas prendre le vôtre ; une fille sage ne doit jamais riea recevoir des hommes. Si pourtant vous avez tant d'envie de me faire un présent , parce que vous êtes généreux , donnez cet or à cette, pauvre femme , je vous en aurai autant d'obligation que si vous me l'aviez donné à moi-même. En finissant ces mots , elle s'en alla. Gardezvotis-en bien, dit Beisi : je vous avais bien dit que ma sœur était une sottcQuî a jamais vu donner quatre guînées à une lelle femme , pendant que nous avons

BES ADpIiESCBNTES. 4^

mille choses à acheter? Tenez ,monsîenr, donnez-moi cet argent qae ma sœur remise, et je donn^ai mon schelling à cette femme,

"Le gentilhomme lui dit : Votis aurez les huit guinées ; mais cela ne m'empêchera pas d'en donner quatre ; elles sont à TOtre sœur , puisque je lui en avais fait présent ; elle a été la maîtresse d'ea disposer selon son goût.

Quand Betsi fut partie, le gentilhomme fit de grandes réflexions : mon Dieul disait-il , pourquoi la cadette n'a-t-elle pa& le visage de Fâânée , ou pourquoi l'aînée n'a-t-elle pas le caractère de la cadette ? Après tout ^ c'est une folie d'épouser un visage; on doit se marier avec un caractère , cela reste. Si j'épousais Betsi , qu'elle eût la petite vérole le lendemain de ses noces , il ne me resterait rien du tout.

Cependant Betsi courut vite dire à son père qu'elle allait devenir une grande dame , puisqu'un lord lui avait promis de l'épouser. «D'abord son père se moqua d'elle ; mais ayant vu les guinées , et sachant que ce seigneur devait revenir le L S -

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lendemain , il ne Sâvait plus que penser. Betsi courut vite acheter des rubans , des dentelles, et employa toutes les ouvrières du village après elle. Le soir elle se para et fut aux marionettes , car elle n'atten* dait sou amant que le lendemain , et ne voulait' pas perdre une occasion de s'amiiser. Pendant ce tems , le gentilhpmme ne savait à quoi se déteriîiiner. Les ma« nières de Betsi lui paraissaient hardies ; îl voyait qu'elle avait le cœur dur , intéressé ; et pourtant elle était si belle , qu'il ne pouvait s'empêcher de l'excuser. Elle n'a souhaité avoir de l'argent que pour s'habiller mieux 'y afin de me plaire '| disait-il ; car elle m'aime passionnément ; ]e l'ai vu dans ses yeux. Ce gentilhomme avait un valet , garçon d'esprit , et qui levait les épaules de pitié d'entendre son maître parler ainsi tout seul. Qu'as-tu à rire, lui dit le lord? J'ai plus envie de pleurer que de rire, lui dit ce valet. Vous croyez que cette petite pécore vous aime , et moi je vous dis qu'elle n'aime que votre argent. Prêtez - moi votre plus bel habit ; je lui dirai que je cuis un ' duc , et quoique je soi^ laid

a&S ADOIjBSCENTES. 5i

€omme un monstre, je suis sûr qu'elle ^eranxîeux m'épouser que vous. Je le yeux bien , dit le maître ; il n'y a que trois milles d^îci à mon château , prends cet habit brodé d'or que j'avais le joui* de la naissance, du roi , et reviens me trouver; je l'attendrai dans cette taverne. Pendant que l'on préparait cette mascarade j la pauvre Laure était dans une grande peine. Elle avait trouvé le gentilhomme fort aimable^ et elle l'aimait déjà malgré elle , lorsque sa sœur lui apprit y tjx la grondant bien fort, l'acte de générosité qu'il avait fait. Yraiment , lui ditelle , vous êtes bien plaisante d'être généreuse du bien d'autrui; ces quatre guinées que mon dxsyjasxt a données à cette femme , je ne vous les pardonnerai jamais. Cette connaissance de la charité du gentilhomme acheva de gagner le cœur de Laure ; et comme elle avait peur de faire connaître à cet homme qu'elle avait de l'incUnadon pour lui , ellç résolut de ne pas se trouver à l^ maison quand il reviendrait. Elle fut bien attrapée quand elle le vit arriver le soir , et voulait se retirer. Le gentilhomme était

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seul 5 parce que son valet , ayant appris que Betsi était aux marionettes , y était sJlé dans le carrosse de son maître. Le gentilhomme pria le fermier d'ordonner à Laure de lui tenir compagnie , en at-tendant que sa sœur fut revenue , et elle fut obligée d'obéir k son père. Il la pria de lai dire les défauts de sa sœur ; et Laure , au lieu de profiter de cette occasion pour le dégoûter de Betsi , lui dit au contraire tout le bien qu'elle pouvait en dire sans mentir , et s'attacha à excuser ses défauts. Pendant ce tems y le faux duc jjarait à l'orgueilleuse paysanne qu'elle était la plus belle personne du monde , et qu'il se croirait trop heureux , si elle voulait bien devenir duchesse en Fépousant. Betsi ^qui n'avait fait semblant d'aimer son premier amant que par am* bition et par intérêt, pensa qu'il était plus avantageux d'être duchesse que sim* pie lady, et die au duc de nouvelle fabrique , qu'il fallait se hâter de la demander à son père , avant qu'un certain gentilhomme de campagne eût fait ses propositions. Le valet la ramena dans le carros^ ; et quoiqu'il fit très-fi:oid y elle

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Baissa toutes ]es glaces , pour être vue de tous les gens du village. Elle fut fort surprise de trouver son premier amant chez son père^ et quand il lui reprocha son inconstance , elle lui dit qu'elle s^értait moquée de lui , et qu'elle ne Pavait j'amais aimé. Je vous laisse ma sœur pour. vous consoler, lui dît-elle, en lui riant au nez d'une manière insolente.

Vous êtes de bon conseil , lui dit le gentilhomme , et si eUe veut y consentir , je me croirai fort heureux de l'obtenir de son père. Laure baissa les yeux , ce qiii n'empêcha pas le gentilhomme de connaître qu'elle n'était pas fâchée de l'épouser; et le fermier ayant ordonné > à cette cadette de regarder ce gentilhomme comme un homme qui serait son époux, elle lui fit connaître modestement qu'elle estimait plus sa personne que ses richesses. On signalé contrat de mariage , et ensuite le valet reprenant son habit de livrée , apprit à Bertsî qu'il s'était moqué d'elle. - Elle en conçut uq .désespoir' qui dura autant que sa vie } car aucun homme ne voulut se charger d'une telle fepuaè j et elle devint vieille

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et laide , sans pouvoir trouver à se madrier 9 au lieu cpie sa sœur vécut trèsheureuse avec son mari.

MABEM. BONN£J

En vérité, ma chère Mary, cette "histoire est fort bien faite» La vertu y est récompensée , et le vice puni. Vous avez pourtant oublié quelque chose : Laure ne fit-elle pas du bien à ses parens , et même à sa méchante sœur ?

I^ADT MARY.

Tous avez raison , ma Bonne , j'ai oublié cela, et je l'ajouterai. Lady SfMxîtuelle voulait vous faire ime question*

IjADY SPIRITtJEIiirE.

Vous nous avez dît , ma Bonne , qu'il iQe fallait jamais parler de soi ni des choses qui nous appartiennent. De quoi Toulez-vous donc que Fon parle ? Il n'y a que ces sortes de choses qui fassent plaisir. ;

MADEM. BONKE.

Je suis charmée que vous m'ayez îfaît cette question , 'madame ; êUe me donnera occasion dé vous dire dcfs choses

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fort rmportanteç., et que je tous prie de bien écouter.

XADY JSPIRITUELLEi

J^ai lu dans un conte de fée assez joli , la description du temple de l'a-^ mour-propre : elle est toute faite pour TOUS expliquer ce que je vais Tous dire*

Un prince fut conduit par l'amour dans ce temple , et fut abordé par un officier qui , le tirant parle bras^ lui dit : ce temple a éie bâti pour conserver la mémoire de toutes les belles actions que j'ai fsAces dans ma vie. Voyez-vous ma figure sur cet autel ? tout le monde Và^. mire et l'honore. Les tableaux qui ornent ce. temple, représentent toutes les batailles et les sièges où je me suis trou-^ vé. N'écoutez pas ce rêveur, dit uiïe belle femme qui tirait le prince par l'autre côté : ne voyez-vous pas qu'il n'y a que ma figure sur cet autel , et que c'est à elle qu'on oflfre l'encens qui y brûle ? Ces tableaux représentent les divers amans que j'ai fait tomber dans nies fers. Vraiment , madame , dit un poète , je vous admire, avec vos belles

imaginations. Cest moi qu'on révère ici ; pour vous en convaincre y lisez ce qui est écrit dans ce premier tableau : c'est une ode que )e fis dans ma première jeunesse. Dans un autre , vous lirez tme de mes comédies. We voyez -vous pas. l'admiration que j'excite dans l'esprit de cette foule de peuple qui remplit le tenbplç ? ils ne voient que moi et moa ouvrage. Vous extravaguez tous y dit le prince ; je ne sais qm a placé mon portrait sur l'autel j mais je sais bien qu'il y est, et qu'on à aussi tracé dans ces tableaux les choses fameuses que j'ai Jaites dans ma vie. L'Amour expliqua cette énigme à celui ^'il avait conduit ; il le blessa pour une princesse charmante, et dans L'instant il ne vit plus qu'elle. Apprenez., lui dit l'Amour y que Tàmour-propre fait croire aux mortels que tous les hommes sont occupés d'eux, de leurs takns, de leur esprit, de leur intérêt ^ et qu'ils s'efforcent de perpétuer cette idée d'euxmêmes , sans réfléchir que chacun est trop rempli de lui-même pour penser ï autre chose..

Retenez bien ces derniers mot^, xftesr

daines : ce même amoor-propre qui HQuâ^ angS^ç à paries de tous , possède ks persoDfiies av/ec ]<equeUes vous tousentxetenea^ , qui tous . trouvent très-iu* justes de vouloir toujours être sur Pau-^ tel , çt qui B'oubHe&t.rieH pour s'y laoetti^ à votre -pif éîiy[diGe. Youlez^vous être aifi^iée., souhaitée parrtout^ vous, u'avez qu'à mettra vptr^ amouri^ropre de côté^ .pour faire place a cêrui des autres^ Au li^eu de leiu: rompre la jete de ce qui vous regarde , ft qui up le& embarrasse guère -y parlez-l^uff desclipses quilestoaehjent ^ éçsputç;& avec- Goipoplaisonce des récits souyeui insipides, donnez -leur occasion de penser que vous Jles voye»

avec plaisir, ^ur Tautç^l , et (|ae vous ap' plaudissez de bon cœur à ta. gloire qu'ib se flattent d'avoir acquise. ^

liADY SPIRITUEÎiliB. . .

' Et pendant que j^âpplàudirai ainsi & Pamour-j^ropre des autres^ qneUe figuife fera le n(ien, i»?it vous plaît? Je suis d'kcî' cord de paYtageï râtlenacm : â serait ijijuste* de la tourner iome tûiîtfe^msr mài^ mais encore ,' oTe tauXrîî pas q«r cl

AS liF BCAGASIN

MA0BM. BONNE. :

On ne peut rien de pins naturel que votre crainte , ma chère ^ et votre sîAcëritëme réjouit tdut-à-fait. Vous me démandez quelle ûgttté fera votre amoarpropre. S^l entendait Bien ses intérêts , U Compi^endrait qu^il en ferait une brilrlante ; car rien n'est plus flatteur , en $prtant d'une compagnie , que de laisser tout le monde satisfait de nous , de

voir qu'on nous quitte avec peiné-, <|ù'ôn nous rejoint avec plaisit.v Le plus souvent nottè amour-propre- est trop grossier pour g(Mtïtet ce plaisir <léHcat ; il se troit lésé, c'est-à-'dire qu'il se persuade qu'on lui fait injustice quand on ne lui peràiet pas de marcher sur la tête de tout le monde. ' '

liADT SENsite. •

Mais , ma Bonne , vous dites toujours notre amour - propre j pourquoi vo^is mêler là-dedans ? Est-ce que vous avez de l'amour-propre, vous? je ne m'en suis jamais aperçue.

liADY MART.

J'aitie meiUeurs^yeux que vous , ma-

DES ABOliESCEKTES. 5g

dame; j'ai va quelquefois Famour-propre de ma Bonne j vous ne vous fâcher rez pas au moins , ma bonne amie , vous nous avezi souvent dit que vous aimiez les personnes qui Vous disaient vos défauts.

Je vous le répète encore y ma chère ; et pour payer le bon service que vous voulez me rendre y je vous promejts un beau livre. Eh bien , ma chère Mary ^ en quoi avez-vous remarqué mon amour* propre ?

liADY MAKT.

C'est que vous parlez trop souvent de moi et de ces dames. Nous sommes comme vos enfans , ma Bonne ; et parce que * vous nous aimez et que vous vous amusez avec nous y vous pensez que tout le monde est de même : je sais bien que cela n'est pas , et je connais une dame de vos amies qui dit que vous l'ennuyez quelquefois avec vos discours. ^

HABËM. BONNJ3. .

Cette dame n'est point de mes amië^^ ma chère , ne me la nommez pas , je serais trop fâchée contre elle.

66 2.E MACASJir

IiADY MARY.

Comment , vous seriez fâchée contre elle , parce qu'elle a trouvé un de Vos» défauts ?

MABEK. BOKNE.

Non pas. dé ce qu'elle m'a trouvé un défaut , maïs de ce qu'elk n'a pas eu la charité de m'en avertir. C'est vous qui êtes ma bonne amie , et je vou& promets de n'oublier jamais le service que vous venez de me rendre. Oui , mes enfans^ je parle trop souvent de vous ^ parce que je vous aime ,. et sans doute aussi pour avoir le plaisir de faire admirer mes talens dans les vôtres. Je ressemble à ces vieilles grand'mères q^i tirent vanité de la beauté de leurs petites-filles,, parce que cela faft imaginer qu'elles étaieni; telles, puisqu'elles ont eu de si jplies descendantes. Ah ça, mesdames, je me corrigerai , et cela encouragera cellesi qui connaitroni mes fautes à me les dire. U est tems dé nous séparer^ mes chères en* £àns rxeci doit être regardé comiae un6 "visite y^t nou comme une leçon j^ ei il ras semble qi^eUe a été bien longue.^

XrES> ADaLESCENTEa.

IiADY SFIRITUEIiliE.

£t il me parait qu'elle a été bieiï courte. Visites , conversations^ , leçons,, tout est égakpour moi, tout me parsat récréation»

liiADEM. BONNE.

J'en SUIS charmée , ma ctére- Vous m'amènereai vos dames la première fofs.

Tenez de bonne heure , afin que ye fasse connaissance avec elles avant la leçon.

Je vous annonce aussi une aimable dame qui se nomme lady Sincère. J'espère que TOUS Faimere^ toutes autant; que je le fais^ car elle est Tort aimable.

jgS Ii£ MAGASIK

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