DÜN HOMME QUI NA JAMAIS RIEN VU
Suite. — Voyez pages 2, 10, 30, 37, 42, 57, 82, 98.
Agnès donc était toute à sa pomme, et moi, pendant ce ' temps, en cueillant le raisin, je récitais ces vers à Florine. De leur côté, les autres enfants, au verger, se battaient pour des poires.
J’y courus mettre ordre, et j’en revenais , riant en moi-même et me préparant à réjouir Florine du récit de la bataille ; mais Soufflanbise était accouru :
— Ah! les enfants! les enfants! Si, du moins, en faisant le tourment de leur famille, ils préparaient leur propre bonheur ! Mais non, c’est le malheur aussi qui les attend... Ah! trop d’enfants, trop d’hommes sur la terre, trop de bouches affamées pour si petite pitance!... Aussi quel beau ménage ! Chacun ne pouvant trouver à suffisance sa pâture, c’est l’antagonisme, la haine, la guerre à perpétuité de l’individu contre l’individu, des classes contre les classes, des nations contre les nations !...
— Bravo, voisin! m’écriai-je en riant; mais la haine, la faim, l’antagonisme social étaient-ils pour quelque chose dans la bataille que se livraient ces enfants? Voyez ! les voici tous réunis à leur mère , jouant gaiement autour d’elle, plus unis que jamais, et, ne vous en déplaise, mon cher Soufflanbise, très-disposés à rire de vos lamentations sur leur compte... Mais raisonnons, monsieur le philosophe, et voyons s’il se faut affliger de voir les hommes se
(h Le poëraè en vingt chants intitulé : Bertoldo con Bertoldino e Cacasenno in ottava rima, a été réimprimé plusieurs fois ; il a gardé toute sa popularité durant le dix-huitième sièclé.
multiplier. La terre, diles-moi, est-elle aujourd’hui plus peuplée, oui ou non, que dans les temps primitifs?
— Eh! justement! voilà ce qui est triste ; les hommes se sont répandus sur une plusvasLe superficie de ce malheureux globe.
— Mais, avec la population, la vie moyenne ne s’estelle pas augmentée ?
— Hélas! oui, les victimes sont aujourd’hui plus nombreuses et le supplice plus long.
— ■ Supplice ! d’accord ; mais en quoi le supplice s’est-il aggravé ?
■ — En tout.
■ — La réponse est trop générale ; voyons les choses en détail. Vous avez parlé du manque de subsistances pour les hommes devenus trop nombreux; les hommes, moins nombreux aux temps primitifs , étaient-ils donc mieux pourvus ?
— Leur misère était telle, le sol était si peu productif de ce qui pouvait les nourrir, et ce peu leur était disputé par des animaux si nombreux et si terribles , que les hommes affamés, cachés dans des cavernes, se dévoraient les uns les autres ; l’anthropophagie était universelle
— Quand cette anthropophagie a-t-elle disparu?
. — Quand on commença de cultiver la terre.
— C’est-à-dire quand on commença de travailler.
— Admettons que l’anthropophagie ait disparu de quelques pays ; mais, pour la remplacer, n’a-t-on pas inventé la guerre et l’esclavage?
— Quelque horreur que vous puissiez avoir de la guerre et de l’esclavage, pensez-vous qu’on leur doive préférer l’anthropophagie? Et d’ailleurs, de ces deux fléaux, le plus humiliant eLle plus terrible, chez quel peuple civilisé le retrouvez-vous de nos jours?
Le travail, en se généralisant, a supprimé l’esclavage, après avoir antérieurement fait disparaître l’anthropophagie ; mais le travail aurait-il dit sitôt son dernier mot? Que savons-nous si les hommes, au lieu de se faire mutuellement la guerre en s’appauvrissant . les uns les autres, n’auront pas un jour plus d’intérêt à demander à la nature, par le travail, l’abondance qui leur a manqué jusqu’ici?
— Ta, ta! je n’en crois rien ; mais vraiment ça m’importe peu , vu l’intérêt que m’inspire la sotte engeance humaine.
— Ah! voisin...
■ — Je veis venir vos phrases. . .
— Vraiment non, car je n’ai rien à dire; mais, à part moi, je pense que, sans doute, pour s’intéresser à l’humanité, il faut l’avoir à soi.
— Qu’entendez-vous, bon Dieu ! par une telle parole : avoir à soi l’humanité?
— J’entends l’avoir à soi comme père de famille, se l’attacher par des liens vivants... Voilà ce qui vous a manqué : la pensée normale, l’état sain et vrai des facultés humaines, n’est possible qu’à cette condition, en y joignant l’activité, la...
O ciel ! un cri perçant vient nous interrompre ! C’est la voix de Florine. Nous courons éperdus.
Quel spectacle devant la maison !
— Marcel est mort ! le poulain Ta tué ! s’écriait-elle.
— Non, non! le cœur bat, disait Soufflanbise, arrivé avant moi auprès du pauvre enfant.
Florine et lui l’avaient relevé ; il n’était pas mort, en effet, mais un coup de pied du poulain lui avait fracassé le crâne.
— Vite! un médecin! criait Soufflanhise ; on peut le sauver.
Le blessé déposé sur un lit, tout le monde s’empressait et courait... Moi seul, misérable infirme, je ne pouvais rien faire... Oh! jamais autant que ce jour-hà je ne sentis l'iiorreur de ma mutilation.
Le médecin arriva; il avait peu d’espoir, mais enfin tout n’était pas perdu.
Le pansement se fit sans complication. Le blessé, qui n’avait pas un seul instant repris connaissance, parut s’endormir; mais la nuit il y eut de l’agitation, du délire...
Abrégeons cette funèbre histoire.
L’enfant succomba. C’était le second de nos fils, un vigoureux garçon de onze ans , le plus alerte de tous et peut-être le plus aimant.
Il ne nous reste plus aujourd’hui qu’ Alain et Albert, avec nos quatre filles.
Je n’ai pas parlé de la mère et de sa douleur profonde. Qu’aurais-je pu en dire?. . .
Je ne veux consigner ici qu’un seul fait : Soufîlanbise ne nous avait pas quittés un instant dans ces affreuses circonstances; il avait aidé k panser l’enfant, il nous avait aidés, sa mère et moi, tà le déposer dans son cercueil; avec nous, il l’avait entouré de fleurs. Par son assistance courageuse , il nous avait aidés à rester calmes. A plusieurs reprises, nous avions vu les larmes dans ses yeux.
Depuis ce moment, jamais plus personne ne l’a entendu se plaindre. Il était devenu pour tous plein d’affection, se plaisait avec les enfants; il se fit pour eux professeur, et jamais professeur ne mit plus de soin à ses leçons. Quelquefois aussi, le matin, il venait arroser ou sarcler avec nous; et voilà même qu’à présent il cultive, lui tout seul, son propre jardin.
On ne causait plus beaucoup, on riait moins encore; chacun faisait son travail en silence. Agnès et Albert cependant avaient repris leurs jeux, et, des plus jeunes aux aînés, la vie reconquérait peu à peu ses droits.
Nous avions eu la visite très-rapide du beau-frère Maurice, récemment marié, et sa jeune femme l’avait accompagné; mais Maurice, lancé maintenant dans les grandes affaires industrielles et financières , semblait pour nous, en vérité, venir d’une autre planète.
Le père et la mère, depuis quelques années, n’étaient plus, et leur fils n’avait maintenant que très-peu de relations avec nous; cependant, à la mort du pauvre enfant, il crut nous devoir cette visite.
Mais qu était devenu en lui le collégien botaniste? Moi, quelquefois encore, aux heures de loisir, j’observe les champignons; mais, lui, combien il rougirait aujourd’hui de donner un quart d’heure à ces futilités ! Son brave père, toujours préoccupé de questions scientifiques, jusqu’à son dernier jour était resté fidèle à ses études favorites, les mathématiques et la chimie. Oh! le financier Maurice, à son dernier jour, aura d’autres soucis!
La suite à une prochaine livraison.