LES OREILLES DU BAUDET
Par hasard, l’honnête baudet d’un jardinier voisin a été témoin paisible de cette scène de famille ; et, malheureusement pour lui, le pauvre animal dresse ses longues oreilles aux cris de Marcolfa, comme s’il y entendait malice. Ce signe, purement instinctif, élève au plus haut degré la colère de Bertoldino. Il a en horreur les espions et les délateurs, et sa résolution est bientôt prise. Sa mère, lasse de gronder, n’a pas plutôt tourné les talons, qu’il s’en va chercher un de ces grands ciseaux qu’on nomme des forrxs et qui servent à débarrasser les brebis de leur toison; puis, d’une main trop bien assurée, il coupe à l’âne d’abord une oreille, puis la seconde.
Plein de satisfaction après avoir achevé ce bel exploit, notre bamhonaccio , comme l’appelle la chronique rimée, laisse braire à loisir le pauvre animal , et garde dans ses mains, avec une joie secrète, son sanglant trophée.
Peu charmé de l’opération , comme on doit le croire , l’animal ne cesse pas de braire d’une lamentable façon; le jardinier accourt, et, à la vue de son fidèle compagnon mutilé, il lance contre Bertoldino les plus violentes imprécations que lui fournisse l’argot populaire ; puis il se rend sans retard, accompagné du baudet déshonoré, auprès du grand Alboïn dont il invoque humblement la justice.
L’équitable monarque, comme on le pense bien, ne veut point porter de jugement sans avoir entendu les deux parties. Bertoldino est aussitôt mandé à la cour ; il s’y rend dans son costume champêtre, et plaide sa cause avec l’entrain bouffon qui lui est ordinaire.
Après ce plaidoyer divertissant , le monarque , dont la bonne humeur est toujours clémente, décide que le hambin sera reconduit triomphalement à la ferme sur la triste monture du jardinier. Mais comme un arrêt pareil ferait
peut-être tort à la réputation d’équité que s’est acquise le roi des Lombards , quelques beaux florins d’or accordes au jardinier arrangent l’aft'aire, et tout le monde s’en retourne content, à l’exception cependant du baudet.
Le retour à la métairie commence , et il est fertile en événements. L’agilité de Bertoldino y est mise à de rudes épreuves; une chute malheureuse et peut-être préméditée que l’âne fait dans un fossé, termine cet épisode. Le triste cavalier se voit privé des dents de devant dont il faisait un si bon usage. Désormais, noisettes et châtaignes s’offriront vainement à lui. Tout meurtri, couvert de sang , il est posé sur le bât de l’âne comme un sac de blé, et c’est en cet état que l’aimable enfant est ramené à sa mère; elle le reçoit en sanglotant des mains du jardinier.
En fin de compte, Marcolfa, qui parfois, on a pu le voir, est une femme de sens, comprend que l’air de la cour est malsain pour Bertoldino. Elle prend une ferme résolution. Après avoir recommandé son fils bien-aimé à un sien compère, elle va trouver le roi, lui fait un tableau charmant de la vie champêtre quelle menait jadis, loin des grandeurs dont il l’a comblée, et lui demande la permission de retourner dans sa chaumière avec le fils du grand Bertoldo, ce second Ésope qu’il avait eu en si grande estime!
Avec une bonne nature de roi comme nous le montre la légende de Croci (on sait ce qu’en dit l’histoire), les choses s’arrangent sans difficulté, et Marcolfa retourne avec Bertoldino dans le village, d’où jamais elle n’eût dû sortir.
Ici finit l’histoire du fils de Bertoldo ; on pourrait la rappeler un jour, en faisant connaître aussi le facétieux Cacasenno, 'qui continue sa postérité. (’)
HISTOIRE