‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 106 sur 712 · VI. — UNE LACUNE · texte numérisé non relu

VI. — UNE LACUNE

Saturnin Grandmaison ne manquait absolument ni de savoir ni de probité ; seulement il ne possédait pas le génie de l’invention, sorte de luxe interdit à nombre d’honnêtes gens qui vivent fort bien sans cela. Il s’en affligeait au point de considérer cette impuissance comme un malheur. Né bon garçon et foncièrement loyal, sa jalousie contre son cousin avait seule gâté son excellent naturel. La pensée des succès de Léon Gérard le harcelait, comme les^fléches barbelées qu’on enfonce dans le flanc des taureaux pour les surexciter jusqu’à la fureur. Incapable lui-même d’inventer, il avait nourri l’espoir de découvrir

C) Rappelons qu’au début de sa carrière, et alors qu’il habitait les côtes de l’Océan en Normandie, Georges Cuvier faisait sa plus aimable distraction de l’aquarelle, appliquée surtout à l’entomologie. Ces dessins de jeunesse ont été conservés, et rien n’égale lenr perfection. Ce goût pour le dessin ne l’abandonna jamais. Quand l’occasion se présentait sans dommage réel pour les livres (et il en achetait dans ce but de dépareillés), il découpait les figures et les conservait religieusement, pour atteindre enfin à la vérité d’une naïve reproduction dans l’iconographio de I ’hUtoire naturelle.

quelque invention injustement dédaignée autrefois ou tout à fait ignoré^e, afin de la mettre. en lumière, ce qui n’était pas une mauvaise pensée ; mais il voulait se l’attribuer : voilà le crime ! Cependant sa conscience, qui se lut révoltée à l’idée de voler un sou à un vivant, n’éprouvait aucun scrupule à dévaliser un mort.

Pour être juste, il faut dire que le besoin de l’emporter en renommée sur son cousin, même au prix d’un triomphe frauduleusement obtenu, n’était pas le seul mobile de sa coupable intention; un sentiment plus avouable le poussait à vouloir impérieusement illustrer son nom. La profonde admiration qu’il inspirait, de confiance, à sa femme, l’opprimait comme un remords; forcé de s’avouer qu’il était en réalité impuissant à la mériter, il n’avait rien de plus à cœur que de la justifier, du moins en apparence, fùt-ce au prix d’un audacieux plagiat. De là le transport de joie qui lui arracha un cri semblable à celui d’Archimède, quand il eut rencontré dans la masse de papiers achetés chez le voisin de Saint-Germain des Prés plusieurs cahiers d’une même écriture , dont l’examen rapide lui révéla l’importance. Après tant d’années d’inutiles efforts pour découvrir l’objet de ses recherches, il possédait enfin son invention ; oui , la sienne , au même titre qu’étaient siens les sermons de l’abbé Roquette, desquels le satirique a dit :

Moi qui sais qu’il les achète.

Je soutiens qu’ils sont à lui.

La teinte jaunâtre du papier, de nombreuses taches de moisissure dues évidemment à un long séjour dans le magasin humide, indiquaient que ce manuscrit d’un mémoire relatif aux déraillefnents sur les voies ferrées n’était pas de date récente ; aucune signature , pas même un simple monogramme , ne pouvaient faire connaître ou deviner l’auteur: Saturnin Grandmaison se crut en droit de raisonner ainsi :

«Vu l’endroit où j’ai déterré cette perle, il est présumable quelle aura glissé inaperçue ou inappréciée dans un lot de paperasses , à la vente après décès de quelque génie méconnu mort à l’hôpital ou peut-être par le suicide. Son œuvre était perdue pour tout le monde; en la publiant, je ne fais deiort à personne, et je rends à l’humanité et à l’industrie un incontestable service ; de plus, en m’appliquant le mérite de l’invention, je reste grammaticalement dans le sens exact du mot inventer; mon dictionnaire dit : « Inventer un trésor », c’est-à-dire le trouver. »

Goraplétement rassuré par l’élasticité de ce double sens lexicologique sur la légitimité de son usurpation, il porta, comme on sait, la bonne nouvelle de sa trouvaille à M™e Grandmaison ; puis il revint s’enfermer de nouveau dans son cabinet, afin d’examiner ces cahiers, qui n’étaient autres que ceux vendus plus de douze ans auparavant par Nancy Jousselin , dans un moment de désespoir maternel.

Déjà, depuis quelqùes heures, il lisait attentivement et méditait les pages écrites autrefois par l’obscur inventeur, étudiait avec soin les détails contenus dans chaque paragraphe, se pénétrait l’esprit de l’idée générale, et, pour ainsi dire, il se l’assimilait, quand tout à coup il interrompit sa laborieuse étude et étouffa un cri de stupéfaction.

Entre la page qu’il venait de lire et celle qui la suivait immédiatement , il y avait une lacune ; il vérifia les folios et lut 114, puis 116 : le feuillet 115 manquait ! Gette solution de continuité était d’autant plus regrettable qu’on pouvait considérer comme la clef du système de l’inventeur la démonstration contenue dans la page absente.

« Mais cette page! s’écria-t-il , en se pressant le front

de ses deux mains, c était l’âme même de mon iiTvention ! Ce qui suit ne renferme que des généralités oiseuses , et, faute de cette malheureuse page, ce qui précède devient inintelligible. Après avoir tant trouvé, il faut donc que je cherche encore !... Impossible de m’en dispenser; ce que j’ai dit à Caroline m’impose le devoir de ne pas laisser mon ouvrage incomplet. »

A partir de ce jour, il parcourut tous les livres traitant de la vapeur, du chauffage des trains, de la traction des convois. Il travaillait avec fièvre, avec rage, le jour, la nuit; il restait presque invisible, même pour sa femme. Celle-ci, sans se rendre compte de ce labeur persistant, le qualifiait de colossal, de sublime, et elle prodiguait à son mari ces soins qui sont si nécessaires aux travailleurs de la pensée.

Dans un des jours où Saturnin s’essayait avec une infatigable ardeur à recompléter l’œuvre de Pierre Jousselin , Aimand Grandmaison , qui venait de terminer sa piemiêre campagne de mer, arriva inopinément de Brest à Paris.

Les jeunes marins, privés plus que tous les autres enfants de la vue et des caresses des objets de leur affection, absorbent au retour les joies de la famille comme la terre desséchée boit la rosée; leur avidité de tendresse les rend singulièrement expansifs; à mesure qu’ils avancent vers le foyer paternel, tous les bons souvenirs du passé leur reviennent et ravivent en eux le sentiment de la reconnaissance.

Ce fut 31"^^ Grandmaison qui reçut les premiers baisers c e son fils.^ Armand, dans l’expnsion de son ravissement, dit a sa mère , comme si c’était lui qui l’eût attendue :

- Te voilà donc enfin ! c’est toi, c’est bien toi!

En la retrouvant pâlie par les inquiétudes de l’absence, et rendue plus chère par les pleurs amers du départ et la douceur des baisers au retour, Armand contemplait sa mere avec une expression de tendresse ineffable ; quant à ài Grandmaison , elle ne pouvait se lasser d’admirer ce grand et beau jeune homme, chez qui la franchise du cœur se manifestait dans la vivacité du geste, la limpidité du regai d et la sonorité du timbre de la voix.

Quand le premier moment d’effusion fut passé, l’heureuse mère dit, en prenant les mains d’Armand — Quelle bonne surprise tu vas causer à ton père !

— Je cours l’embrasser.

Il vaut mieux que je le prévienne de ton arrivée car je craindrais qu’une émotion...

— Serait-il malade?

Tu ne ra as pas laissé finir. Ton père travaille" il serait dangereux de le distraire brusquement de ses calculs. Lui-même me l’a dit vingt fois ; il suffirait de le distraire un moment pour retarder de dix ans l’achèvement de son grand ouvrage.

Armand arrêta sur sa mère un regard empreint d’une tendre compassion; puis, lui saisissant les mains, il les porta à ses lèvres, en disant : — Vous êtes la plus sainte des femmes!

Dans sa correspondance avec sa famille , et dans les quelques lettres de ceux de ses amis qui fréquentaient la maison de son père, il avait suffi au jeune marin de quelques mots confidentiels pour concevoir des doutes sérieux sur la valeur réelle des travaux de M. Grandmaison, et

pour comprendre combien était respectable l’erreur de sa mère.

La digne femme usa de tant de ménagements pour annoncer a son mari l’arrivée de leur cher enfant, que le soi-disant homme de génie n’eut d’aut”3 émotion que cefledune joie sincère.

La premièr-e réunion de famille eut beu à l’heur ; du

déjeuner. Saturnin fit à son fils le sacrifice du reste de la journée; il ne retourna que le soir dans son cabinet de travail. On passa des heures qui parurent trop rapides à causer, a rire , à pleurer d’attendrissement. Armand raconta ses voyages, et son père s’étendit complaisamment sur le mémoire dont il allait enrichir la science et l’industrie. Caroline, assise entre son mari et son fils, ne savait lequel des deux elle devait admirer davantage -^Tii seras amiral ! disait-elle à Armand. -Ta place est marquée à 1 Institut, ajoutait-elle en s’adressant à Saturnin Cet entretien intime, qui avait été un double enivrement pour la mère et pour l’époux, convainquit le jeune homme de la parfaite inutilité des travaux de l’inventeur dont il ne pouvait suspecter la bonne foi. Les connaissances spéciales d’Armand et la lucidité de son esprit ne lui permettaient aucune illusion sur ce point ; il respectait, il adorait son père, et il trouvait si touchante la confiance aveugle de son intelligente mère, qu’il aurait cru commettre une mauvaise action en laissant échapper un seul mot qui pût la désabuser. Croyant son père livré uniqueraeiit à ses propres forces , autant le rêve de celui-ci fui paraissait puéril , autant l’admiration de sa mère lui semblait sainte : aussi garda-t-il pour lui seul son inébranlable conviction.

La suite à une prochaine livraison.

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