UN COTTAGE, PAR CONSTABLE
e Cottai,e, peinture, par Constable; donné au Musée du Louvre par M. Wilson. — Dessin de Lepère,
Dos trois tableaux de Constable que possède le Musée ilu Louvre, le Cottarje, modeste par les dimensions comme par le sujet, est celui qui nous paraît exprimer de la façon a plus complète le talent du célèbre peintre anglais. (’) Constable est de l’école de Ruysdaël , d’Hobbema, ou pour mieux dire, il n’est d’aucune école ; comme nos paysagistes français contemporains, il est un disciple de la nature; il 1 aimait, il l’étudiait dans ses moindres détails.
IsS de Constable, t. X\
1850, p. 137, et t. XXIII, 1855, p. 266 et 342.
To«f, XLllI. — Avril 1875.
et il^ la rendait sans parti pris , telle qu’il l’avait vue et sentie. Il ne recherchait pas les vastes ensembles, les grands effets ; il ne combinait pas ses réminiscences pour composer des scènes plus grandioses, plus frappantes; les sites et les aspects les plus ordinaires de la campagne étaient assez pour lui : un bouquet d’arbres, une mare, un moulin, un coin de pré, lui suffisait. Les critiques anglais lui ont reproché d’être timide, étroit et monotone ; ils î’ont comparé k un limaçon se traînant sur le sol et portant toujours sa maison sur son dos. Constable ne niait pas la
modestie de son goût, et il n’en avait pas honte. «Le grand n’est pas t'ait pour moi et je ne suis pas fait pour le grand, disait-il. Mon art limité se trouve sous chaque haie, dans chaque sentier. Qu’on en pense ce qu’on voudra, du moins il m’est propre, J’aimerais mieux vivre dans le moindre petit domaine, fût -ce une chaumière, qui fût à moi, que d’habiter un clnàteau appartenant à autrui. » C’est pénétré de ce sentiment que Constable semble avoir peint la scène si franchement rustique, si profondément intime, intitulée le Cottage. Une maisonnette cà toit de chaume blottie sous un groupe d’arbres; des arbustes, des buissons touffus l’enveloppant de toutes parts ; à côté, un autre toit non moins humble, et dont la cheminée laisse échapper un mince filet de fumée, apparaissant vaguement parmi le feuillage ; une palissade en bois brut marquant la limite du petit enclos; devant, un terrain tapissé de gazon, un sentier sinueux, à peine foulé, qui traverse, sur une arche de pierre, un étroit ruisseau ; et, ce qui domine tous ces détails, une lumière pâle tombant d’un ciel chargé de nuages, une verdure grise, crue, uniforme, une fraîcheur humide qui se dégage de tout cet ensemble et dont on se sent peu cà peu pénétré : tel est ce paysage, un peu triste, un peu morne, mais plein de calme, de paix, de recueillement , et d’un charme irrésistible pour ceux qui, comme Constable, sont sincèrement épris de la campagne et savent trouver des trésors dans ses retraites les plus cachées.
CHARLES DICKENS
Suite. — Voy. p. 75.
VOYAGE SUR LE CONTINENT
Suite.
L’été fut, par exception, pluvieux et maussade en Italie.
« J’ai vu dans le sud de la France des deux beaucoup plus purs, et d’un bleu plus foncé. En revanche, la verdure des'vignes qui ondulent sous mes fenêtres, et les belles teintes lilas qui s’interposent entre moi et les collines, sont ce que je n’ai vu nulle part. Aucun tableau, aucune description élaborée, et par suite assommante, ne m’avaient non plus donné l’idée de l’azur intense, solennel, impénétrable de la Méditerranée. Cette mer silencieuse, absorbante, profonde, me fait songer au Styx. Il semble que ce que l’on en pourrait pusser et boire dans le creux de la main effacerait toutes choses de votre intelligence, et n’y laisserait qu’un grand vide bleu. Quand le soleil y descend, par un ciel pur, c’est splendide. La vaste mer, les villas, les montagnes, se jonchent de feuilles de roses; tout est baigné, trempé, teint du rose le plus vif. Cela dure un moment; le soleil, impatient et fougueux (comme tout ici), plonge tête baissée dans l’abîme. Courez chercher votre chapeau, il est nuit*! Clignez de l’œil aux ténèbres, il fait jour. Tout va ici à l’extrêihe ! H y a un insecte qui chante du matin au soir. J’en ai un près de ma fenêtre. Son chant est très-liaat ; on croirait entendre une cigale de Brobdirignac. Cette créature est née pour chanter, et elle chante de plus en plus haut', jusqu’à ce qu’elle s’exhale en un dernier souffle bruyant; c’est sa vie et sa mort. Tout est à l’unisson. Le jour se fait de plus en plus lumineux jusqu’à ce qu’il s’éteigne ; Tété, de plus en plus brûlant jusqu’à ce qu’il éclate ; le fruit, de plus en pins mûr, jusqu’à ce qu’il tombe et pourrisse. »
Dickens avait loué pour l’hiver, à Gênes, un véritable palais, aux murs couverts de fresques, entouré de jardins et de fontaines jaillissantes; mais dans ce séjour princier, il avait la nostalgie des rul5s enfumées de Londres.
« Mettez-moi sur le pont de Waterloo, à huit heures
du soir, libre d’errer au gré de ma fantaisie, et je reviendrai au logis pantelant du désir de travailler. A Gênes, je me sens, étranger èt ne peux m’établir à l’ouvrage. »
Un matin pourtant il s’y était mis, un peu à contrecœur. 11 chei’chait un litre pour son deuxième conte de Noël, lorsqu’un changement de vent lui apporta la sonnerie des nombreux clochers de la ville au-dessous. La vibration sonore, discordante, saccadée, de toutes les cloches mises en branle, l’agaça des pieds à la tête, mais son titre était trouvé : ihe dûmes (les Carillons). Dans ce plaidoyer puissant, tendre et gai, en faveur du pauvre, il essayait de convertir la riche société anglaise à l’idée que son bonheur, comme celui des individus, consiste dans la pratique de la miséricorde et de la charité d’accord avec la justice. L’antagonisme des classes lui était odieux; il espérait le combattre en leur apprenant mutuellement à se mieux connaître, et, par suite, à se rapprocher. Ce fut l’ambition de toute sa vie ; il y mettait un zèle passionné, fort au-dessus de toute vanité d’auteur :
« Je suis dans un état d’excitation fébrile à propos des Carillons. Je me lève à sept heures. Avant déjeuner je prends un bain froid, puis je compose à toute vapeur jusqu’à trois heures de Taprès-micli. Là s’arrête ma tâche quotidienne, à moins qu’il ne pleuve.»
Son conte terminé, il voulut savoir ce qu’en penseraient ses amis ; le 6 novembre il partait pour Londres , accompagné de son fidèle Roche, la perle des courriers, recruté à Avignon. Il passa par Venise, qu’il proclame la plus splendide des réalités. « Les fantastiques visions des Mille et une Nuits pâlissent auprès de la place Saint-Marc. Rien ne se peut comparer à la magie de cette ville ; elle a pris possession de mon cerveau. Je me reproche de n’avoir pas emmené ma femme et sa sœur : c’est cruel et mal à moi. Jamais auparavant je n’avais rien vu que je ne me sentisse capable de décrire, mais décrire Venise est impossible. »
Après avoir traversé Lodi , Milan et le Simplon , il arrivait à Londres le 2 décembre, et lisait à l’élite des littérateurs et des artistes, réunis chez M.Forster, les épreuves de son manuscrit. L’émotion fut générale. Le célèbre critique Jeffrey lui écrivait : «La tribu des égoïstes, des lâches, des hypocrites, sera contre vous. Vous serez accusé d’exagération malfaisante, d’excitation au mécontentement; mais n’en prenez souci : les bons et les braves sont avec vous. »
Il ne passa qu’une semaine à Londres, où le ramenèrent bientôt de nouveaux projets, et où M»i'= Dickens mit au monde son sixième enfant, un quatrième fils. En 1845, il publia le Grillon du foijer, et fit paraître ses Peintures de l'Italie dans le Daily News, qu’il venait de fonder. Mais la tâche d’éditeur dépassait ses forces. Il avait des étourdissements, sa vue s’affaiblissait. Il retourna en Suisse, et y commença Domhey. Des compatriotes distingués habitaient Genève ; leur vive sympathie le ranima, et la nouvelle d’un succès acheva de le remettre. Trente-trois mille exemplaires du premier numéro de Domhey avaient été enlevés en huit jours. La guerre civile qui éclata, lors de l’expulsion des Jésuites, entre les cantons catholiques et protestants, décida son départ pour Paris.
« L’éclat, le brillant dé cette ville m’effraye. » 11 décrit Thôtel fantaisiste qu’il avait loué rue de Courcelles. « Une pièce est une tente ; une autre, un bosquet. Les chambres à coucher sont de vraies loges d’opéra. Il y a une petite cour, un petit jardin, une petite maison de portier, un petit cordon pour ouvrir la porte ; bref, une miniature de logis parisien. Le temps est détestable (décembre 1846); il neige fort, mais personne ne s’en inquiète. Il n’y a pas ici, ni dans tout Paris, une porte ou une fenêtre qui ferment; pas une fente, dans des millions de fentes, qui
puisse être bouchée pour dél'endre l’accès du vent et du froid. Vous en jugci'cz, ainsi que de l’absurde salle à manger inventée par Henri Buhver, qui, à la vue de son œuvre accomplie, s’enfuit épouvanté. «
Trop Anglais pour bien juger les mœurs et les usages étrangers, Dickens critique les défauts de la population parisienne, qu’il taxe d’insouciance, d’inexactitude à tenir une promesse , d’un esprit d’insubordination invétéré ; il croit déjà voir des symptômes de révolution. « Ils aiment trop à jouer au soldat et à la parade. » L’ami Forster, qu’il attendait, vient le rejoindre. Ils visitent ensemble la prison de Saint-Lazare, le Louvre, Versailles, Saint-Cloud; ils assistent aux Français à une représentation de Don Juan, pour l’anniversaire de la naissance de Molière, à une leçon de Samson au Conservatoire , à une pièce de Ponsard à rOdéon, à Gentil Bernard aux Variétés, où « quatre grisettes semblent sortir d’une toile de Watteau » ; ils voient au Gymnase Clarisse Harlowe, jouée par Piose Chéri, modèle de pure et noble sensibilité, et, comme contraste, Lucrèce Borgia, à la Porte-Saint-Martin; au Cirque, des scènes de la révolution et toutes les batailles de Napoléon ; au Palais-Royal, une revue où figure Alexandre Dumas dans son cabinet de travail, à côté d’une pile d’in-quarto de cinq pieds de haut : premier tableau du premier acte de la première pièce représentée sur son nouveau théâtre, V Historique, « qu’on dit toucher à son déclin. »
«Nous soupâmes, dit M. Forster, avec M. Dumas en personne, Eugène Sue, Théophile Gautier, Alphonse Karr ; nous vîmes aussi Lamartine , et nous eûmes fort à nous louer de l’accueil cordial de Scribe. Rue du Bac, nous trouvâmes Chateaubriand, vieux et malade; puis, passant à l’autre pôle politique, nous étions une heure après dans l’atelier du républicain David d’Angers. Lajournée s’acheva chez Victor Hugo. Le grand écrivain occupait alofs le premier étage d’un noble hôtel de la place Royale, ancien ijuartier de Ninon de Lenclos et de la Régence, que rappelaient les fastueuses tapisseries, les plafonds peints, le vieil ameublement doré, et jusqu’à un dais gothique emprunté à quelque résidence royale du moyen âge. Le maître du logis était assurément ce qu’il y avait de mieux à voir chez lui, et il m’est difficile d’associer l’attitude qu’il a prise depuis avec sa grâce sobre et sa dignité calme il y a vingtcinq ans. Il nous parla de son enfance en Espagne, où son père était gouverneur du Tage sous Napoléon. Il exprima avec chaleur son sentiment sur la littérature anglaise, fit une allusion bienveillante à Ponsard, dont on massacrait la tragédie à l’Odéon, et se montra très-sympathique à la nouvelle entreprise de Dumas. Il accueillit Dickens avec beaucoup de courtoisie, et lui adressa des éloges flatteurs du meilleur goût. » (*)
La suite à une autre livraison.