‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 122 sur 712 · COMEDIE · texte numérisé non relu

COMEDIE

Fin.— Voy. p. 126.

Après la première représentation des Fourberies de Scapin , quelqu’un faisait observer à Molière que la scène où Scapin invente le conte de la galère était imitée d’une scène du Pédant joué, de Cyrano ; Molière répondit : « 11 est permis de reprendre son bien partout où on le trouve. » Les commentateurs, pendant deux cents ans, ont répété ce mot sans le comprendre. 11 signifiait tout simplement que Molière avait repris dans la pièce de Cyrano une scène qu’il y avait écrite lui-même. Il y reprit aussi la scène où l’on raconte au vieillard , avec d’interminables éclats de rire, la fourberie dont il vient d’être dupe.

Lorsque Molière écrivit les Fourberies de Scapin , il y avait prés de vingt ans que Cyrano était mort, et presque autant de temps que ses œuvres avaient été publiées. Le Pédant joué était déjà bien oublié du public. Mais Molière se le rappelait avec plaisir. Ces quelques scènes, ces personnages qu’il avait à peine esquissés, il voulut les refaire : Granger, le pédant, devint Géronte, Corbinelli fut Scapin, Pasquier fut Sylvestre, Genevote fut Zerbinette.

Le père et le fils, dans le Pédant, prétendent l’un et l’autre à la main de M'ie Genevote, qui, tout naturellement, incline vers le fils; le père, pour éloigner son rival, veut l’exiler à Venise, auprès ^’un oncle qui habite cette ville. Déjà il l’envoie acheter pour cet oncle quelques curiosités qui ne soient point chères à Paris, et qui soient rares à Venise. Voici la scène qui en est la suite; nous la reproduisons d’après l’édition publiée à Rouen, en 1618, par Jean B. Besongne, libraire, rue Écuyère, au Soleil royal.

CORBINELLI

Hélas ! tout est perdu ! votre fiG est mort.

GRANGER

Mon fils est mort! Es-tu hors de sens?

CORBINELLI

Non, je parle sérieusement; votre fils, à la vérité, n’est pas mort, mais d est entre les mains des Turcs.

GRANGER

Entre les mains des Turcs ! Soutiens-moi, je suis mort.

CORBINELLI

.V peine étions-nous entrés en bateau pour passer de la porte de Nesle au quai de TÉcole...

GRANGER

Et qif allais-tu faire à l’école, baudet?

CORBINELLI

^ Mon maître s’étant souvenu du commandement que vous lui avez fait d acheter quelque bagatelle qui ffit rare à Venise et de peu de valeur à Paris, pniir en régaler son onde, s’était imaginé qu’une douzaine de cotrets n étant pas chers, et ne s’en trouvant point par toute l’Europe de migrions comme en cette ville, il devait en porter là; c’est pourquoi nous passions vers l’Ecole pour en acheter, mais à peine avims-nous éloigné la côte que nous avons été pris par une galère turque

GRANGER

Et, ]iar le cornet retors de Triton, dieu marin, qui jamais ouït parler que la mer fût à Saint-Cloud, qu’il y eût là des galères, ries pirates, ni des écueils?

CURBI.NELLI.

C’est en cela que la chose est plus merveilleuse ; et quoique l’on ne les ait point vus en France que cela, que sait-on s’ils ne sont point venus de Constantinople jusqu’ici entre deux eaux?

PASÜtilER.

En effet, Monsieur, les Topinambours, qui demeurent ijualre ou cinq cents lieuesNau delà du inonde, vinrent bien autrefois à Paris; l’autre jour encore, les Polonais ailevèrent bien la princesse Marie en plein jour, à riiôtcl de Nevers, sans que personne osât branler.

CORBINELLI

Mais ils ne se sont pas contentés de ceci , ils ont voulu poignarder votre fils.

PASaUIER.

Quoi ! sans confession?

CORBINELLI

S’il ne se rachetait par de l’argent.

GRANGER

Ah ! les misérables ! C’était pour inciter la peur dans cette jeûné poitrine.

PAsaciER.

En effet, les Turcs n’ont garde de toucher l’argent des chrétiens, à cause qu’il a une croix.

CORBINELLI

Mon maître ne m‘a jamais pu dire autre chose, sinon: «Va-t’en trouver mon père et lui dis... » Ses larmes aussitôt suffoquant sa parole m’ont bien mieux expliqué qu’il n’eût su faire la tendresse qu’il a pour vous.

GRANGER

Que diable aller faire aussi dans la galère d’un Turc? d’un Turc! CORBINELLI.

Ces écumeurs impitoyables ne me voulaient pas accorder la liberté de vous venir trouver, si je ne me fusse jeté aux genoux du plus apparent d’entre eux : « Eh ! monsieur le Turc , lui ai-je dit , permettez-moi d’aller avertir son père, qui vous enverra tout à l’heure sa rançon. »

GRANGER

Tu ne devais pas parler de rançon ; ils se seront moqués de toi.

CORBINELLI.-

Âu contraire ; à ce mot, il a un peu rasséréné sa face : « Va, m’a-t-il dit ; mais si tu n’es de retour dans un moment, j’irai prendre ton maître dans son collège, et vous étranglerai tous trois aux antennes de mon navire. » J’avaré si peur d’entendre quelque chose de plus fâcheux, ou que le diable ne me vînt emporter en la compagnie de ces excommuniés, que je me suis promptement jeté dans un esquif pour vous avertir des funestes particularités de cette rencontre.

GRANGER

Que diable aller faire dans la' galère d’un Turc?

PAsauiER.

Qui n’a peut-être pas été à confesse depuis dix ans.

GRANGER

Mais penses-tu qu’il soit bien résolu d’aller à Venise?

CORBINELLI

Il ne respire autre chose.

GRANGER

Le mal n’est donc pas sans remède. Pasquier, donne-moi le réceptacle des instruments de l’immortalité, scripiorium scilicet.

CORBINELLI

Qu’en voulez-vous faire?

GRANGER

Ecrire une lettre à ces Turcs.

CORBINELLI

Touchant quoi?

GRANGER

Qu’ils me renvoient mon fils, parce que j’en ai affaire; qu’au reste, ils doivent excuser la jeunesse, qui est sujette à beaucoup de fautes, et que s’il lui arrive une autre fois de se laisser prendre, je leur promets, foi de docteur, de ne leur en plus obtendre la faculté auditive. CORBINELLI.

Ils SC moqueront, par ma foi, de vous.

GRANGER

Va-t’en donc leur dire de ma part que je suis tout prêt de leur répondre par-devant notaire que le premier des leurs qui me tonil.iera entre les mains, je le leur rendrai pour rien. (Ah ! que diable, que diable aller faire en cette galère?) Ou dis-leur qu’autremeht, je vais m’en plaindre à la justice. Sitôt qu’ils l’auront remis eh liberté, né vous amusez ni l’un ni l’autre, car j’ai affaire de vous.

CORBINELLI

Tout cela s’appelle dormir les yeux ouverts.

GR.ÂNGER.

Mon dieu! faut-il être ruiné à Tâge où je suis? Va-t’en avec Paéquier ; prends le reste du teslon que je lui donnai pour la dépense il

ii’y a que huit jours. (Aller sans dessein dans une galère!) Prends tout le reliquat de cette pièce. (Ah ! malheureuse géniture, tu me coûtes plus d’or que tu n’es pesant!) Paye la rançon, et ce qui restera, emploie-le en œuvres pies. (Dans la galère d’un Turc!) Bien, va-t’en. (Mais, misérable, dis-moi, que diable allais-tu faire dans cettegalère?) Va prendre dans mes armoires ce pourpoint découpé que quitta feu mon père l’année du grand hiver.

CORBINELLI

A quoi bon ces fariboles? Vous n’y êtes pas : il faut foid. au moins cent pistoles pour sa rançon.

ORANGER

Cent pistoles ! Mon fds ne tient-il qu’à ma vie pour conserver la sienne? Mais, cent pistoles! Corhinelli, va-t’en lui dire qu’il se laisse pendre sans dire mot ; cependant qu’il ne s’afflige pas, car je les en ferai bien repentir.

CORBINELH.

Mademoiselle Genevote n’était pas trop sotte, qui refusait tantôt de vous épouser , sur ce qu’on l’assurait que vous étiez d’humeur , quand elle serait esclave en Turquie, de l’y laisser.

ORANGER

Je les ferai mentir. S’en aller dans la galère d’un Turc ! Eh ! quoi faire, de par tous les diables, dans cette galère? O galère! galère! tu mets bien ma bourse aux galères !

On croit reconnaître suffisamment Molière dans cette scène. Lorsqu’en écrivant vers la fin de sa vie cet admirable rôle de Scapin, il eut en vue de refaire un des personnages de ses premières pièces (le Mascarille de l’Étourdi), il. paraît naturel qu’il ait voulu aussi reprendre ce trait si heureux imaginé autrefois par lui pour le rôle de Corhinelli.

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