‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 121 sur 712 · II. — UN EXEMPLE MODERNE · texte numérisé non relu

II. — UN EXEMPLE MODERNE

Par ce qui précède , on voit que la manie fort commune de se donner de la noblesse en dépit d’une naissance très-roturière, ne date pas de nos jours.

Le hasard (et c’est cela même qui nous a déterminé à acheter assez cher l’estampe) veut que nous ayons connu, dans notre enfance, un certain Dubois qui avait eu de même l’idée de signer et de se faire appeler du Bois. Presque tous ses concitoyens savaient que son père avait été menuisier ébéniste et avait fait preuve de talent dans sa profession : on montrait, à la cathédrale, une stalle sculptée qui en avait remplacé une plus ancienne brisée et qu’on avait toute raison de lui attribuer; mais comme, après s’être un peu enrichi par héritage, il avait vécu retiré pendant vingt ans et plus dans une petite maison de campagne, le fils s’était imaginé qu’on avait oublié cette tache originelle. D’ailleurs, si quelqu’un était assez osé pour lui rappeler que son père avait manié le vilebrequin et le rabot, il répondait avec assurance qu’il l’ignorait absolument, mais qu’il fallait donc que ce fût pendant les mauvais jours de la révolution française, alors que quelques-uns des représentants des plus illustres familles de France étaient réduits à gagner leur pain à la manière de l’Émile de Jean-Jacques. Il avait, du reste, disait-il, ses titres en règle, et, il était prêt là les montrer à qui les voudrait voir. Ce n’était pas chose impossible : au commencement de la restauration , il y avait à Paris des gens dont la profession, assez lucrative, était de fabriquer des généalogies de toutes sortes et à juste prix; nous en avons vu qui étaient construites avec une habileté singulière ; on s’en servait souvent pour solliciter des places ou des croix.

Malheureusement pour M. du Bois, il y avait encore des vieillards qui avaient été les contemporains non-seulement de son père, mais de son grand-père et de ses oncles, simples et honnêtes artisans. Il s’en tirait assez mal, insinuant que ces bonnes gens radotaient, ou que c’était l’envie et le dépit de ne pas « être nés » qui leur faisaient inventer ces malveillances.

Je me souviens que c’était assez la coutume de se railler de lui dans les conversations, et qu’une personne que j’aimais et respectais beaucoup mettait ordinairement fin à ces. propos, en disant :

— Que voulez-vous? c’est une manie du pauvre homme; mais elle ne nous importe guère. Cela lui fait plaisir et, après tout, ne fait de mal à personne. C’est bien innocent.

Non, pas si innocent, hélas ! Le mensonge ne l’est jamais. L’existence de ce M. du Bois ne fut pas des plus heureuses.

Il avait un fils et deux filles.

Le fils, qui tenait probablement du grand-père, avait un goût très-prononcé pour la sculpture. Tout petit, il taillait dans le bois, avec son couteau, des figurines d’une étonnante vérité.

— C’est une vocation,' avait dit un ancien architecte du palais de Versailles, qui habitait notre ville. Eh! monsieur dn Bois, il se peut que votre fils devienne un jour célèbre.

— Artiste! s’était écrié M. du Bois. J’aimerais mieux le voir mourir. Oubliez-vous que je n’ai que ce fils, et qu’il a le devoir de soutenir le nom de la famille? Mon fils ne peut que porter l’épée ou entrer dans la marine, à moins que ce ne soit dans la diplomatie.

Le jeune homme avait pour l’état militaire, la marine et la diplomatie, une répugnance égale à son amour pour l’art. Cependant il se soumit à la volonté de son père.

N’ayant pas réussi à ses examens, force lui fut de s’engager. A la vérité, s’il n’avait aucune passion pour la vie des camps ou des casernes, ce n’était pas qu’il manquât de courage. Il se trouva au régiment un de ses anciens condisciples qui, à la fin d’un repas où les têtes étaient un peu échauffées, eut le mauvais goût de le plaisanter sur les fausses prétentions nobiliaires de son père M. Dubois. De là une affaire d’où il se tira à son honneur. Mais la même cause amena plus tard un autre duel où il fut assez gravement blessé ,pour ne plus pouvoir rester au service. Il revint estropié, et végéta le reste de sa vie, triste, découragé, silencieux, faisant un peu d’art pour se distraire, mais sans y exceller assez, faute d’études premières.

Dés deux filles, il y en eut une, la dernière, à laquelle on persuada, lorsqu’elle n’était encore qu’à peine adolescente, qu’elle devait se sacrifier et se faire religieuse, ainsi qu’il est d’usage, lui disait-on, dans beaucoup de familles nobles, afin d’augmenter la part de la fortune du fils aîné, le proteéteiir futur de la descendance. De sa vocation il ne fut pas plus question que de celle de son frère : elle fut cloîtrée; on n’en entendit plus parler: seulement M. du Bois insinuait de temps à autre, d’un air mystérieux, qu’on apprendrait un jour qu’elle était devenue abbesse.

Quant à l’aînée, elle avait pris au grand sérieux la noblesse paternelle. Aussi, lorsque vint l’âge de se marier, elle ferma résolûment son cœur à toute inclination roturière et repoussa successivemetnt plusieurs bons partis bourgeois; il lui fallait, pour le moins, un comte ou un marquis. Elle arriva ainsi à plus de trente ans, et, de guerre lasse, épousa un vieux sot titré, ladre et d’humeur jalouse.

Après quelque? années, le mari, qui ne cherchait que prétextes à séparation , s’avisa qu’on l’avait trompé , qu’on l’avait induit au mariage en lui donnant comme noble la petite-fille d’un menuisier.

Il fit ridiculement grand bruit de sa découverte : le scandale fut énorme et réveilla toutes les anciennes épigrammes en prose et en vers. On exhuma d’une vieille petite gazette, morte depuis longtemps, de médiocres chansons satiriques , et on se divertit méchamment à en inonder, avec force épîtres anonymes (un des fléaux de certaines petites villes), les maisons du mari et du beaupère.

Or^ ce dernier avait quelque idée que ses titres généa-

MAGASIN PITTOKESQUE.

lugiques poiirraienl bien ne pas faine trop bonne figure devant un tribunal; et après tout, quoiqu’il n’eùt pas à craindre sérieusement l’issue du procès, car sa fille était une honnête femme, il se sentait au fond coupable d’une espèce de dol. Où se caclierait-il, où irait-il fixer ses jours, si l’avocat du demandeur déchirait les voiles?

Il se résigna au sage parti de vider une bonne partie de sa bourse dans celle de son gendre afin de l’apaiser; c'était le prendre par son faible. Déplus, il dut s’engager à garder chez lui sa noble fille, chaque année, pendant neuf mois sur douze : elle était médiocrement contente de son sort et un peu acariâtre. .

En fin de compte, qu’avait-il gagné à changer son nom de Dubois en celui de du Bois?

Page 1